Romans

Écrire avec son corps

KIM Hoon, écrire avec son corps
L’écrivain KIM Hoon

Il est des écrivains qui vous apparaissent plus comme un dur guerrier qu’un frêle érudit. Il tient à écrire à la main et uniquement au crayon, il fuit l’automobile et préfère bricoler son vélo. Et plus important encore, il est l’écrivain d’un tout nouveau type de romans historiques en Corée. Park Hae-Hyun, reporter pour le Chosun Ilbo, a rencontré le romancier Kim Hoon pour une interview.

Kim Hoon écrit tout à la main et au crayon. Il a travaillé en tant que journaliste pendant plus de 20 ans avant de commencer à publier des romans. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, il n’a jamais touché un clavier d’ordinateur ou une machine à écrire. En pleine ère digitale, il insiste sur le fait d’écrire manuellement. Il dit toujours « Quand j’écris avec un crayon, j’ai toujours le sentiment que mon corps fait avancer mon écriture. Je serai incapable d’écrire une seule ligne sans cette sensation. » Pour lui, un crayon n’est pas juste un instrument d’écriture, mais un prolongement du corps de l’écrivain. Kim Hoon utilise d’ailleurs son corps tout entier pour atteindre  l’instant ou le corps et les mots de l’écrivain ne deviennent qu’un, afin de révéler que le style n’est, littéralement, rien d’autre que l’écrivain lui-même.

Kim Hoon se présente comme un coureur cycliste. Il n’a pas de permis de conduire. Il a voyagé dans la partie sud de la péninsule Coréenne avec son vélo, qu’il a appelé Pungryun (signifiant « les roues du vent »), et a écrit une série de nouvelles de voyages. C’est un écrivain qui rejette l’ordinateur au profit du crayon, qui fuit la voiture et prends la peine de grimper sur un vélo.  Les gens le voient désormais comme un prophète du style de vie écologique, qui est actuellement en vogue en Corée, faisant la promotion du vélo comme moyen de déplacement.

Kim Hoon balaye tout cela en disant « les crayons et les vélos ne sont nullement une source de fierté pour moi ni une affirmation de ma singularité. » Il continue en confessant « Ce n’est pas que je rejette volontairement toute forme de mécanique, c’est juste que les machines ont tendance à se casser quand je les touche. En d’autres termes, je suis handicapé. Une personne handicapée qui est tombé au milieu d’une civilisation orientée sur les machines. » Kim a toutefois réussi à transformer ses faiblesses en atouts. La société coréenne a toujours eu tendance à considérer les écrivains comme des érudits studieux et frêles. Kim, avec ses crayons et ses vélos, a lui réussi à être reconnu comme un écrivain qui écrit avec son corps, ayant plus une image de fier guerrier que d’universitaire efféminé. Ce n’est donc pas une coïncidence que son livre le plus lu soit « le chant du sabre », un roman sur l’amiral Yi Sun-Sin, personnage pratiquement considéré comme sacré dans l’histoire coréenne.
« Le chant du sabre » ne s’est pas seulement vendu à plus d’un million d’exemplaire au Corée, mais a aussi valu à son auteur de recevoir le prix Dongin Literary, en faisant un cas rare de succès critique et commercial. « Le chant du sabre » est un roman historique avec en toile de fond la guerre qui opposa la Corée au Japon au XVIe siècle. Il a été traduit dans plusieurs pays, dont la France où il est disponible dans la collection Gallimard Du Monde Entier. Le personnage principal n’est autre que l’amiral Yi lui-même, qui, accompagné d’une petite flotte, va défendre le royaume de Joseon contre les invasions de la marine japonaise. Yi Sun-Sin est reconnu comme un héros national en Corée et d’innombrables films et romans le concernant ont vu le jour. Ces aventures héroïques sont devenues trop cliché même pour les coréens. Quelle est alors la raison du succès du roman de Kim Hoon dans la Corée du 21e siècle ?
En premier lieu, si Kim Hoon a utilisé la forme d’un roman historique pour écrire « Le chant du sabre », il a adopté un style et une construction radicalement différents des autres romans historiques qui ont vu le jour jusqu’alors en Corée. Kim range ceux-ci dans deux catégories : les romans historiques romantiques écris pour la cour royale, et les populistes qui se focalisent sur le peuple. Il a ensuite voulu dépasser ces deux courants. Il a rejeté à la fois le courant romantique qui favorise l’évasion chez le lecteur par la romance des héros historiques, et le courant populiste qui porte la lumière vers la vie des gens du peuple au travers du point de vue de l’idéologie de gauche du 20e siècle. Au lieu de se laisser aller à parler lui-même de la vie des gens du passé, Kim a choisi la narration à la première personne par laquelle un personnage historique révèle ses pensées intérieures.

L’amiral Yi Sun-Sin du « Chant du sabre » n’est pas un surhomme ou un héros mythologique, mais une personne prisonnière d’une agonie existentielle au milieu de la guerre. La force qui le maintient dans le combat n’est pas sa loyauté envers le pays ou le roi, ni même son amour pour le peuple. Il se bat avec toute sa fougue car il a été jeté dans cette situation appelée la guerre. Sa vie ne fait qu’une avec son épée et sa voix devient le chant du sabre. Car il continue de se battre malgré une prémonition disant qu’il ne s’en sortira pas vivant, son esprit ne peut se libérer d’un sens du nihilisme. En réalité, il mourut durant le combat final.

Le nihilisme du « Chant du sabre » souleva un élan chez les critiques. Certains jugèrent que le roman manquait de réalisme historique pour être vu comme un roman historique au sens propre du terme, qu’il était plus proche d’une nouvelle que d’un roman et qu’il projetait la vision nihiliste de l’auteur sur l’histoire et le monde. D’autres virent ceci comme positif, insistant sur le fait que tout auteur devrait adopter un point de vue nihiliste afin d’avoir la distance nécessaire pour dépeindre les évènements, et que les vrais choix ne peuvent être faits qu’ainsi. Selon eux, Kim Hoon a ouvert un nouveau chemin pour le roman coréen en utilisant audacieusement le nihilisme.

En réalité, Kim avait prévu une telle controverse. Il est vrai qu’il voulait écrire un roman moderne qui plonge dans le fort intérieur d’une personne, le libérant ainsi des formes traditionnelles du roman historique. Il s’exprima beaucoup et librement sur le fait que son esthétique est basée sur un nihilisme tragique. Même sa persistance à écrire au crayon et à faire du vélo est une forme de nihilisme de la civilisation du 21e siècle, basée sur la praticité, la vitesse et l’efficacité. Ainsi, ce sens du nihilisme n’est pas une attitude pessimiste mais existentielle, révélatrice d’un esprit de défiance contre la réalité d’aujourd’hui, et c’est ce qui a résonné chez beaucoup de lecteurs.

Kim Hoon a publié deux autres romans historiques depuis « Le chant du sabre », l’un deux s’intitulant « Fortress on Mt. Namhan » (La forteresse du Mont Namhan). Ce livre rencontra aussi un franc succès, s’accompagnant également de controverses chez les critiques. Kim Hoon a une fois de plus, dans ce roman, capturé la profondeur psychologique de l’esprit d’une personne avec sa prose particulière, tendue et précise.
« Fortress on Mt. Namhan » se déroule durant la guerre entre le royaume coréen de Joseon  et la dynastie chinoise Qing au 17e siècle. A ce moment là, la Corée ne pouvait résister à la dynastie Mandchoue qui avait conquis la Chine. De ce fait, Qing envahit la Corée qui avait continué à soutenir l’ancienne dynastie Ming, avec laquelle elle avait maintenu une relation tributaire et qui avait choisi d’ignorer l’autorité de Qing, le nouveau pouvoir suprême. La famille royale de Joseon et les officiels de la cour fuirent les puissantes forces de Qing jusqu’à Namhansanseong (forteresse de montagne), où ils furent retenus pendant 47 jours avant de finalement se rendre en s’inclinant devant l’empereur Qing.

Ce roman touche un point sensible de l’histoire pour les coréens. Il dépeint avec un style excellent et bien ficelé, comment le roi et ses sujets ainsi que les soldats et les gens du peuple ont persisté, se sont battu et ont été défaits, complètement isolés dans Namhansanseong, encerclés par l’ennemi. Deux pouvoirs s’affrontent au long du roman, les avocats de la paix et les partisans du conflit. Les premiers pensant qu’ils devraient préserver le royaume en se réconciliant avec les Qing, les autres désireux de se battre jusqu’au dernier homme contre les Mandchoues. L’auteur ne prend aucun parti et, à la place, recrée de manière saisissante la forteresse comme un espace symbolique de l’histoire, laissant au lecteur la liberté d’interpréter les évènements avec un point de vue contemporain. Un historien souligna que le roman de Kim Hoon reflète la blessure psychologique subie par les coréens isolés après la crise de la fin des années 90. Une autre interprétation voit la relation entre la Corée, la Chine des Ming et la dynastie Qing, nouvelle superpuissance, comme un reflet de la réalité géopolitique dans l’Asie de l’est au 21e siècle. Concernant la publication de « Fortress on Mt. Namhan », Kim Hoon reste méfiant à l’égard de la lecture politiquement orientée de son travail et déclare « La réalité humaine ne peut être faite seulement de respect et de gloire. Je pense qu’il est inévitable que la honte et la soumission fassent partie de la vie et donc de l’histoire. » Et il ajoute précautionneusement « Je ne suis pas sûr que mes contemporains sympathisent avec l’idée que même ceux qui ont connu la disgrâce par souci de survie sont simplement aussi beaux que les autres. Je ne suis ni du coté des partisans de la paix ni de ceux des partisans de la guerre, je suis du coté de ceux qui souffrent. J’espère que les gens liront ce roman pour ce qu’il est : un roman. »

Une chose est sûre, les romans de Kim Hoon, quand on les lit, ont le pouvoir d’amplifier la controverse en ce sens qu’ils se reflètent dans le miroir de la réalité. D’un autre coté, beaucoup de critiques s’accordent sur le fait que sa prose brillante capture la tragique et sublime beauté de l’humanité dans le domaine de la réalité terrestre, élevant l’esthétique du style au seuil de la poésie.

En plus du « Chant du sabre » et de « Fortress on Mt. Namhan », Kim Hoon a écrit un autre roman historique intitulé « Song of strings » (Le chant des cordes). Il a également publié « Rivers and Mountains Without End » (Rivières et montagnes sans fin), un recueil de courtes nouvelles, ainsi que quelques livres de non-fiction. Ces jours-ci, il prend son vélo dans la banlieue de Ilsan dans la province du Gyeonggi-do, où il écrit un nouveau roman. Au crayon bien sûr.

Traduit de l’anglais par Thierry Berno

AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE KOREA LITERATURE TRANSLATION INSTITUTE (KLTI)

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