Romans

La Vie rêvée des plantes

La vie rêvée des plantes Par LEE Seung-U Zulma Editions, 2007 Traduit par Choi Mikyeong et Jean-Noël Juttet

Paru en 2007, chez Zulma, dans une traduction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, La Vie rêvée des plantes  est le deuxième livre traduit en français de LEE Seung-u. Le premier étant L’envers de la vie, paru en 2000 aux mêmes éditions, traduction de Ko Kwang-dan et Jean-Noël Juttet.
Le titre de l’éditeur La Vie rêvée des plantes, clin d’œil sans doute au film presque éponyme La vie rêvée des anges, a été préféré au titre des traducteurs, pourtant plus littéraire, La vie intime des plantes.

Il y a tout d’abord Kihyeon, jaloux de son frère Huyeon, heureux photographe amoureux de la belle Sunmi.

Kihyeon, ne parvenant pas à se faufiler au milieu de la relation amoureuse de Huyeon, quitte la maison familiale et dérobe, en partant,  l’appareil photographique de son frère, pour le revendre à un magasin d’occasion, à Séoul. Mais dans l’appareil, la pellicule est restée. Et sur cette pellicule, défile l’histoire contemporaine de la Corée, car le photographe Huyeon n’est passionné que par le reportage. « Il prenait des clichés sous l’angle de la morale, il leur voulait une fonction militante », dira plus tard son frère.

Mais la dictature est là et la police partout rôde. Une descente dans le magasin photo, une saisie de l’appareil et de la pellicule, et Huyeon est emprisonné puis enrôlé de force dans l’armée. Au cours d’une manœuvre, une grenade explose à proximité. Huyeon a les deux jambes sectionnées. Il revient chez lui et avec lui l’enfer d’une vie gâchée. Même la belle Sunmi ne peut plus rien pour lui.

Dans la demeure familiale, l’apparente banalité de la vie est remplacée par la détresse de Hueyeon et le départ de Kihyeon. Il reste le père, asphyxié par la vie, qui regarde toute la journée la télévision retransmettre d’interminables parties de Go. Il est le seul à savoir parler aux plantes. Reste aussi la mère, comme la plupart des femmes coréennes, une mère courage, qui va jusqu’à transporter son fils infirme sur son dos, pour l’accompagner au bordel et lui éviter les crises de démence, au cours desquelles il déborde d’une vigueur sexuelle incontrôlable.

Kyhyeon, honteux décide alors de revenir et de consacrer sa vie entière à réparer sa faute. Il offre à son frère un nouvel appareil qui restera, une bonne partie du temps sur l’étagère de sa chambre. Huyeon n’a plus le goût à la photographie, car il ne trouve plus d’autres fonctions à la photographie que la fonction documentaire et réaliste qu’il lui accordait avant son accident. Il ne trouve pas le ressort esthétique de la photographie. À quoi sert le « beau » dans un pays au régime autoritaire.

Pour Kyhyeon, le temps de la repentance est arrivé en même temps qu’une enquête qu’il va mener sur sa propre mère, enquête financée par un mystérieux commanditaire. À son tour, il va s’occuper de son frère et se substituer à la mère dans l’ingrate tâche de lui trouver, préventivement à chaque crise, une fille pour quelques instants.

La présence chaste de Sunmi remplit de poésie la lugubre maison et bientôt Kyhyeon va tomber amoureux d’elle et se mettre à détester ce frère à qui Sunmi reste fidèle. Commence alors, pour chacun des protagonistes, une quête aux itinéraires multiples et aux résultats surprenants, dont la découverte de l’amant de la mère, son véritable amour.

La Vie rêvée des plantes est un roman coréen assez inhabituel, au sens où il privilégie davantage les situations psychologiques et les interactions qu’elles peuvent avoir entre elles. Les problèmes existentiels se règlent à coups de symboles, particulièrement les symboles de plantes et d’arbres, dont plusieurs espèces parcourent l’histoire. La forêt de Lee Seung-u accorde aux arbres communs ou arbres rares à l’abri desquels les personnages peuvent rêver, exhumer des profondeurs de l’inconscient, ce qui se joue à l’abri des regards et qu’aucun d’entre eux ne peut mettre en mots. Comme ce père qui a commandité l’enquête et qui établit le lien entre le monde humain et le monde végétal.

Roman coréen ? Assurément dès lors que l’histoire politique de la Corée sert d’arrière plan au roman, mais une Corée effacée, toute en nuances, teintes au pastel, des couleurs puisées dans la connaissance de la culture occidentale de l’auteur.

Dans ce roman, le point de vue adopté est celui de Kyhyeon. C’est aussi le point de vue de la culpabilité et du désir de rachat. Il traverse tout le roman et nous fait penser à toutes les formes de culpabilité éprouvées par les Coréens, aux périodes critiques de leur histoire. C’est aussi le geste le plus significatif de Kyhyeon, lorsqu’il offre un appareil photo à son frère, pour photographier le beau, après la laideur de la période politique et prouve que l’esthétique, le sens du beau sont encore possibles après l’horreur :

Au fait, en regardant tes photos, je me disais qu’il y manquait quelque chose. Je ne savais pas quoi au juste, mais maintenant je sais, il y manquait les fleurs, les arbres, les nuages, la mer. J’étais d’accord avec toi en général, mais j’aurais bien aimé que tu te places du point de vue du sens et de l’imagination et pas seulement du point de vue de l’éthique… reprends ton appareil, regarde à nouveau le monde à travers l’objectif. Sers t-en pour nous montrer que le monde est beau. Comme cela, je me sentirais un peu moins coupable. Fais comme je te dis, fais le pour moi, s’il te plaît.

Pathétique supplique du coupable et invocation faite à la victime de nous montrer encore les raisons d’espérer dans une autre recherche des formes esthétiques.

Et ce roman le prouve, dans l’art d’écrire. D’un abord facilité par la qualité de la traduction, l’intrigue s’étire et serpente au milieu des symboles issus de la mythologie gréco-romaine, plutôt que de la mythologie coréenne, étrangement absente d’ailleurs. L’intrigue passe régulièrement au second plan. De l’enquête mystérieuse qui est menée, on ne sait presque rien, tout au long du roman. Lee Seung-u préfère une narration plus conceptuelle, plus évocatrice que descriptive. Dans une littérature romanesque mondialisée où sont souvent privilégiées les peintures de personnages et de caractères, les descriptions de situations, l’intrigue, Lee Seung-u s’échappe de cet étroit corset, même s’il reconnait qu’il faut que son écriture abstraite évolue. «  Mais ce n’est pas facile », avoue t-il dans le même temps.

Lee Seung-u né en 1959 dans le sud de la Corée a débuté sa carrière grâce à une expérience religieuse qui le mènera vers des études de théologie, abandonnées quelques temps après, au profit de l’écriture. Ce passionné de culture occidentale se réfère plus souvent à Dostoïevski, Kafka ou Gide plutôt qu’aux auteurs coréens. Lee Seung-u ne cache pas son statut de professeur à l’université, titulaire d’un cours de littérature et d’un autre cours « L’art d’écrire », l’équivalent coréen de nos ateliers d’écriture.

C’est un rapport étrange que l’on peut entretenir avec La Vie rêvée des plantes. Des personnages qui deviennent vite familiers, une intrigue qui se déroule mollement sans grands bouleversements ni rebondissements et des situations que l’on peut définir par des procédés de « relief en creux ». Ajouté à cela, une vraie qualité d’écriture, parfaitement restituée par la traduction et vous avez quelques recettes simples du plaisir de lire.


LA VIE RÊVÉE DES PLANTES
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET
Zulma, 300 pages, 18.80 €.

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