Romans

La mort à demi-mots

La mort a demi-mots
La mort a demi-mots
de KIM Young-ha
Editions Philippe Picquier, 1996
Traduit par Choi Kyungran et Isabelle Bourdon

Accueilli par la jeune génération avec d’enthousiasme, La mort à demi-mots  est loin d’être un livre porteur de rêves et d’espoirs. Kim Young-ha exprime plutôt un malaise insondable, que ses personnages en bout de course, cherchent en vain à identifier.

Un homme partage sa vie entre sa passion pour les peintres David, Delacroix et Klimt entre autres, et une profession bien particulière : soulager du poids de la vie des clients consentants. Une de ses patientes, Sejoun, est l’amante de deux frères, C et K. D’abord liée au premier, K, chauffeur de taxi en proie à un mal-être profond, elle le quitte pour C, artiste vidéaste. Alors que la disparition de Judith va pousser les deux frères à faire face à leurs problèmes de communication, la rencontre apparemment fortuite entre C et une autre artiste, Mimi, va être pour ce dernier une expérience saisissante.

Kim Young-ha fait partie de cette génération d’auteurs qui n’ont pas connu la guerre dans leur pays. Cette société, qui est passée par les efforts et les privations qu’on connaît, est confrontée aujourd’hui paradoxalement aux revers de la liberté et de l’abondance. L’écrivain brosse le portrait d’une jeunesse en proie à un terrible mal-être, voire à une certaine décadence. L’ennui, qui dévore la presque totalité des personnages du roman, revient comme un leitmotiv. Trahissent-ils le mal-être d’une génération privilégiée, qui profite en dilettante du travail accompli par les précédentes ? Kim Young-ha semble insinuer que le sacrifice personnel a laissé place une quête individuelle. Mais quelle est-elle dans une société apparemment privée de sens ? Qu’est-ce qui pousse K, à faire des allers-et-retours Pusan-Séoul à 180 Km/h au volant de sa Stella TX dont les baffles crachant de la musique à fond, ont fini par exploser ? Est-il un avatar coréen du Patrick Bateman d’American Psycho, recherchant frénétiquement à coller à l’image de la société de consommation projetée par les media ? “faire semblant de foncer aveuglément. […]. A ce moment, tout l’ennui, toute la léthargie du quotidien s’évaporent “. K offre encore plus de points communs avec le personnage de James dans Crash de Ballard, roman faisant lui aussi l’apologie de l’autodestruction (J’ai le droit de me détruire est le titre original coréen de La mort à demi-mots). Comme James, l’ennui et le mal-être moderne de K s’épanche dans l’expérience de la technique. ”La vitesse a été le dieu de K pendant des années, ce n’est pas un dieu très miséricordieux”. Ce culte de la technologie, maladif chez beaucoup de coréens, encourage ici le personnage à des pratiques transgressives de plus en plus extrêmes : “le dieu de la vitesse ne lui offre même pas la chance d’avoir un bon accident. Jamais il ne lui donnera une Ferrari ou une Lamborghini, qui dépassent facilement deux-cent cinquante kilomètres heure”. Un désarroi complexe, symptomatique des sociétés modernes auxquelles fait partie maintenant le pays de l’auteur.

Voir ici le reflet d’une Corée qui, en s’ouvrant au monde, a vécue sa mutation a un rythme accéléré et qui, aujourd’hui, voit la confusion de ses repères, est sans doute une analyse un peu facile. On devine malgré tout que cette reflexion est présente chez Kim Young-ha, qui avoue une grande passion pour les nouvelles technologies. Si l’image renvoyée par le livre est celle d’une société qui a brûlé la chandelle par les deux bouts est réelle, notre sentiment est qu’il est grand temps pour elle de se ranger sur une aire de repos. Tout le problème vient du fait que les personnages de Kim Young-ha n’en trouvent pas. La recherche de l’efficacité et du plaisir immédiat rend toute guérison spirituelle impossible. Aux lassés de tout, le remède proposé alors par le narrateur est une mort douce. Terrible image que donne ici Kim Young-ha d’un dieu moderne qui endort ses adeptes. Tel un trou noir, il attire successivement de façon irrésistible Seyoun, et Mimi dont il se servira comme d’une pièce d’échec pour avancer en direction de C. La rencontre entre ce dernier et Mimi le révélera violemment à lui-même. Reveler aux âmes leurs misérables ambitions, la vanité et le vide de leurs existence, c’est là le but de l’euthanasieur dont on n’hésite à qualifier l’intelligence de diabolique ou de divine. Après leur avoir soumis son oracle, ces âmes viennent naturellement à lui, apaisées et résignées. Et au lecteur d’imaginer alors la suite. C supportera-t-il le choc ? Sera-t-il, comme on pourrait supposer, lui-même aussi réduit à faire appel aux services du narrateur ? Il faut lire La mort à demi-mots pour comprendre dans quel impasse peuvent se trouver des individus qui semblent avoir perdus toute trace de sagesse orientale.

Le brio du parti-pris du découpage de Kim Young-ha peut dérouter, tout comme le manque de liant entre certains passages rendent l’histoire un peu décousue. Le narrateur s’eclipse d’un chapitre à l’autre, ce qui peut paraître d’abord déconcertant dans le récit. Pourtant le lecteur attentif tirera beaucoup d’intérêt à découvrir au fur et à mesure l’emprise indirecte que ce chef d’orchestre, froid et détaché, a sur les événements. Un gout certain pour la théâtralité, des répliques à-priori profondes ne convainquent pas toujours (que penser lorsque Seyoun dit “les mecs qui ont plein de questions, c’est eux qui ont beaucoup à cacher”). Difficile de juger sur ces détails, quand on pense à toutes les difficultés de la traduction. La mort à demi-mots reste récit puissant et violent, riche d’interprétation, soutenu par une écriture sémillante. Le livre a rencontré un accueil enthousiaste chez les critiques et le jeune public, et a obtenu le prix meilleur jeune écrivain de l’année décerné par l’éditeur Munhakdongne.

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