Romans

L’Envers de la vie

Nous vous avions proposé, il y a peu de temps, ici-même, La Vie rêvée des plantes (Zulma) de l’écrivain coréen Lee Seung-U, paru en 2008. Pour les lecteurs qui auraient découvert Lee Seung-U avec ce livre, le deuxième traduit en français, il faut prévenir que L’envers de la vie, son premier livre est un livre bien différent.

Ecrit en 1992, par un écrivain alors presque débutant, ce livre passé un peu inaperçu à l’époque, confirme (curieuse confirmation d’ailleurs au plan chronologique) que Lee Seung-U est aujourd’hui un auteur de tout premier plan.

L’Envers de la vie de Lee Seung-U, débute par une préface de l’auteur qui nous a fait reculer d’autant, le moment de rentrer dans la lecture du roman. Certes, les questions qui y sont traitées, possibilités et limites de la litterature, sont intemporelles, mais forment sous la plume de Lee Seung U une véritable déclaration d’intention :

Que faire lorsque le chemin paraît sans issue ? Le plus simple, le plus facile, est de s’arrêter, de ne plus bouger. Mais si le destin veut qu’on avance ? Il ne reste plus qu’à rentrer dans la vase en se disant qu’on n’a pas le choix. Mais la vase peut être plus profonde qu’on ne pensait. Alors, au lieu d’avancer, on reste là, le corps entier pris dans la fange. Je songe au cruel destin de celui qui n’a pas d’autre issue que de rentrer dans la vase.

Cette impérieuse nécessité de l’écriture, au risque de l’absurde, n’est autre que la volonté de rendre indistincte vie réelle et vie fictionnnelle, vie d’auteur et vie d’homme, et de brouiller les pistes au point que l’on n’ait plus à lui demander s’il s’agit d’un roman autobiographique :

Tout roman est fiction, mais une fiction qui révèle la vérité [..] C’est un chaos fabriqué qui organise le chaos de la vie.

Ou encore (p. 89) :

[..] C’était le délicat problème de l’expression et des limites de l’imagination dans la création artistique.

Cette déclaration conditionne la construction même du roman, faite de couches superposées d’un narrateur/auteur/voyeur. L’histoire est simple : un journaliste refuse dans un premier temps de faire un article sur un auteur, au motif qu’il a lu peu de choses dudit auteur (voilà qui prête déjà à réflexion) et qu’il n’a de toutes façons aucune envie de parler d’un auteur sans pouvoir parler de son oeuvre. Pourtant, le narrateur cède à une pression amicale et finit par accepter le travail proposé. Il va mener une enquête sur Pak Pukil, écrivain célèbre, qu’il rencontrera à deux reprises. Le principe de l’enquête permet de superposer des faits attestés, des propos recueillis, auxquels le narrateur rajoute des textes de l’auteur sur lequel il enquête.

Ces couches successives, notamment les extraits de textes qui font office de flash-back cinématographique, déroutent et obligent à une certaine vigilance dans la lecture. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction?

Ce n’est pas vrai qu’on écrit par instinct d’exhibition.[…] On écrit pour altérer la réalité. Celui qui est satisfait du monde comme il va n’a nulle envie d’écrire.

D’autant que Lee Seung-U mêle les références littéraires, Gide et Dostoievski surtout, les extraits fictifs de romans et les propres observations et commentaires de l’enquêteur/narrateur. L’utilisation de titres de romans (Gide, Les nourritures terrestres) et les extraits de livres, y compris d’un texte du roman que nous sommes en train de lire, multiplient les pistes de lecture. La narration place habilement le narrateur dans une position d’ambiguité, dans une fausse distance au sujet, contraint d’observer et de rapporter en toute indépendance, et dans le même temps, comprendre les raisons d’écrire de Pak Pukil, voire les partager. Procédé d’écriture intéressant qui contribue à épaissir le mystère qu’il se propose d’éclairer.

Cette habile construction est bien servie par la traduction et par la mise en page, avec une mise en exergue des extraits de textes en caractères plus petits (ce que ne fait pas l’exemplaire original en coréen) et qui oblige à de fréquentes pauses de lecture .

Mais ce faisant, l’enquêteur d’abord réticent, tout en déroulant la biographie de Pak Pukil, est en train d’écrire son propre livre, par lequel il va tenter de comprendre le monde intérieur de l’écrivain. Et le monde intérieur de Pak Pukil n’est pas loin de nous rappeler le marécage entrevu dans la préface. Enfant délaissé, à la recherche d’un père absent, en réalité enchaîné comme un animal dans une baraque humide, sa mère sommée de quitter la maison (on la retrouvera plus tard, avec un pasteur protestant puis avec un sévère fonctionnaire de police). Pour Pak Pukil, ce sera le moment du départ, qu’il marque en mettant le feu à la tombe de son père décédé depuis peu. Ce départ de la maison est la condition par laquelle il pense pouvoir advenir :

Qui ne s’arrache au marécage ne verra jamais le monde.

Ce départ combine adroitement les références au père mort, au désir du fruit défendu, ici un kaki, au monde des autres à qui Pak Pusil ne cesse de vouloir régler les comptes :

Il ne se comportait pas comme les autres. Il ne pouvait accepter « l’affreuse réalité »…

Les hommes me font peur. Face à eux, je suis d’une immense maladresse. Et on ne pardonne pas la maladresse. […] ce dont je me souviens d’abord, c’est de la pauvreté, plus cruelle encore que la solitude; puis de cette hargne constante que j’éprouvais contre le monde.

Pourtant, ce monde des autres est ici encore traité avec ambiguité. Il se tient loin des autres, préférant les coins sombres et parfois humides, pour lire tout ce qui lui tombe sous la main. Ce qui ne l’empêchera pas de s’écrier par ailleurs :

Brûle les livres, tous les livres. Tu m’entends ? Je dis : brûle-les-tous ! A quoi ca sert le droit, la philo, hein? Ca sert à rien du tout. Tu sais combien ça mesure la pine d’un phoque ? Fais pas semblant de pas entendre, petit con…

Les autres, la politique, la solidarité durant les années d’oppression en Corée, la religion ne trouveront aucune grâce, aucune chance de rédemption, pas même l’amour qu’à deux reprises il ratera. L’Envers de la vie est un livre aux accents gidiens et parfois spinoziens, à plusieurs reprises proche de l’essai, qui explore les limites du monde intérieur, la solitude, la création, le destin et la capacité de chacun à le forcer ou non.

Il faut absolument lire ce livre.


L’ENVERS DE LA VIE
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par KO Kwan-Dan et Jean-Noël JUTTET
Zulma, 252 pages, 19.30 €.

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