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Extrait de Saisons d’exil de YI Inseong

saisonexilpetiteSi nous avons choisi de traduire ce roman, c’est parce qu’il nous a semblé qu’il représentait de façon exemplaire la création littéraire dans la Corée d’aujourd’hui, ou tout au moins un de ses pôles les plus attractifs, sinon les plus productifs. Premier ouvrage publié par l’auteur, il ne fait pas partie des oeuvres très populaires — entendons: bénéficiant de tirages exceptionnels —, mais depuis sa publication (comme nouvelles entre 1979 et 1982, puis sous forme de recueil en 1983) il a exercé une influence certaine sur les écrivains contemporains, et même sur les lecteurs qu’il a tenté d’habituer à une nouvelle manière de lire. Le public a réagi soit par le refus de la nouveauté, soit par un enthousiasme sans réserve. Les ouvrages qui ont suivi ont connu un succès régulier, qui leur a valu de figurer dans une collection intitulée « Chefs d ‘oeuvre romanesques de Moon-Ji », aux Editions Moon-ji, qui sont l’équivalent de ce que représentent en France Le Seuil et les Editions de Minuit plutôt que Gallimard ou Grasset.

À quoi est due l’importance d’In-Seong Yi ? À sa manière originale de ressentir le monde et de faire partager ce sentiment. Il revit certaines de ses expériences sans jamais céder aux facilités et aux platitudes de l’autobiographie.Il les revit à travers un art d’écrire qu’il ne cesse d’approfondir et qui vise à transmettre l’authenticité du vécu. Il s’efforce de faire sentir comment il arrive que l’on se débatte avec les incertitudes de notre perception du monde et d’autrui, avec un temps où les moments glissent les uns dans les autres et un espace où les lieux se chevauchent, jusqu’à parfois se confondre. Ce travail de la forme, cette insistance des préoccupations stylistiques — qui nous ont posé beaucoup de problèmes, on s’en doute,— exercent à la longue une sorte de fascination qui oblige le lecteur à se mobiliser tout entier. Il est demandé à chacun d’investir dans sa lecture un maximum de passion de l’intelligence en même temps que de compréhension affective . Nous sommes incités à lire avec notre coeur et même notre corps autant qu’avec notre tête. Comme si nous étions invités à une fête comportant les moments de joie et les moments de souffrance que l’on rencontre chez tout être humain.
En ce sens, Saisons d’exil est un roman de portée universelle. On y accompagne un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, pendant l’année qui suit un service militaire atypique. En effet, il a dû devancer l’appel parce qu’il a participé de trop près à la contestation estudiantine d’un gouvernement autoritaire et il a dû interrompre son temps sous les drapeaux parce que la mort soudaine de son père a fait de lui un soutien de famille. Le retour à la vie civile, revoir — ou ne pas revoir — sa mère, ses amis, une amie, cela soulève des difficultés qui lui paraissent souvent insurmontables. Ces quatre « saisons » le montrent d’abord rentrant à Séoul où habite sa mère et où se trouve son ancienne université; puis il accomplit son devoir de fils en allant honorer la tombe de son père (et d’un grand-père qui a beaucoup compté pour lui) ; ensuite, il assiste à la générale d’une pièce de théâtre qu’il a écrite et qu’essaient de monter ses jeunes camarades ; enfin — cet hiver-là occupe la moitié du livre — il va passer quelques jours de vacances, ou plutôt d’errance entre imaginaire et réalité, dans une station balnéaire déserte où il s’efforce, en particulier, de retrouver le chemin de l’amour. Tout cela pourrait arriver à n’importe qui. Mais tout cela se passe dans la Corée des années 70. Et d’abord, pour nous, dans un pays peu connu, où les gens donnent, mangent et boivent autrement ; où les paysages et les monuments sont souvent étranges ; où certains codes (de politesse en particulier) nous déroutent, où la coréanité, toujours très présente sans être jamais envahissante, devient vraiment sensible. Et puis, on n’oublie pas que le dernier quart du siècle dernier est le moment où la Corée a connu un bouleversement sans précédent dans une histoire qui en compte beaucoup. Le mélange intime d’une tradition aussi exigeante qu’ancienne et d’une modernité toujours à la recherche du progrès produit sur le lecteur francophone un effet de dépaysement qui séduit, et qui nous a contraints à ajouter en bas de page des notes un peu inattendues dans un texte de fiction.

En somme, on peut dire que ce roman est l’occasion d’une découverte rassemblant plusieurs rencontres : celle d’un homme attachant ; celle d’un monde hors de l’ordinaire ; celle d’une écriture éblouissante à tous les sens de ce mot ; celle d’un moment de vérité humaine et esthétique que nous espérons voir partagé par un grand nombre de lecteurs. Peut-être nous sauront-ils gré de la peine et du plaisir que nous avons pris à le leur apporter.

Préface des traducteurs – Paris, février 2004.

 

Saisons d’exil a été publié en 2004 aux éditions L’Harmattan, dans une traduction de Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël. Le texte a été entièrement revu à l’occasion d’une nouvelle publication en 2016 chez Decrescenzo Éditeurs. Avec l’accord de l’auteur, nous publions ici quelques extraits. À sa parution, le style de Yi In-seong fut très remarqué pour sa différence de ton et de style.

EXTRAITS (Decrescenzo Éditeurs, 2016) :

Ce sont un homme et une femme. Leur voix sont déjà un  pâteuses. La tête de la femme est languissamment appuyée contre l’épaule de l’homme. Quand est-ce qu’ils sont entrés? Avant moi? «De temps en temps, il me vient une idée comme ça : qu’on n ne doit pas pouvoir se séparer si les deux personnes partagent beaucoup de souvenirs communs.
– Ah ! ah ! toujours l’amour ?
– Mais écoute, c’est une façon de parler! Et puis, c’est pas ça, le bonheur?» Et en avant les sourires réjouis… Je me mordille les lèvres pour pouvoir les supporter : l’être humain, le passé, l’accumulation, la vérité… La réalité du désir cachée entre l’abstraction et l’abstraction, oui ! Et puis, tout le désir sensuel contenu dans cette voix ! Est-ce que ce sont des mots vrais ou simplement des voix ? « Parfois, rien que de rêver suffit à me rendre heureuse, vraiment! » Les voix sans les mots tournoient dans ma tête en bourdonnant. Je m’enfile deux bols à la suite : le bourdonnement augmente. Je secoue la tête un bon coup : aucun résultat. L’homme et la femme crachotent leur bourdonnement, leurs lèvres n’arrêtent pas de remuer, j »ai l’impression que je ne peux plus supporter ce bruit-là. Ce n’est plus possible, il faut que je me lève. Pourtant je ne me lève pas. Je fixe sur eux un regard hostile. Il me vient à l’esprit que je ne dois pas m’enfuir encore une fois, que je n’ai plus d’endroit où m’enfuir. Dans ces conditions-là, c’est à eux de foutre le camp ! Moi je ne bouge pas d’ici, c’est à vous de tailler la route ! Je leur donne cet ordre avec toute l’énergie de mon regard. Or,  à croire que mon ordre leur est vraiment parvenu, ils se lèvent sans bruit, en secouant leurs corps avachis, et arrivés à la sortie, ils payent avec des gestes mal contrôlés. Sur ce, il me prend une envie encore plus forte : je voudrais les tester. Fixant mon regard sur leur nuque, j’ordonne de nouveau sans parler : Sortez ! Toi, la femme, tu pars, toute seule; toi l’homme, tu rentres tout seul, et tu reviens vers moi ! L’homme tourne la tête et jette un coup d’oeil dans ma direction. Puis, la main sur l’épaule de la femme, il ouvre la porte et sort. Ils disparaissent de l’encadrement de la fenêtre.
J’avais toujours le regard fixé sur le cadre rectangulaire de cette fenêtre.  Avec le sentiment de m’éveiller lentement d’un long cauchemar, je contemplais le paysage mort semblable à une ruine. En essuyant la sueur froide sur mon front alourdi par l’alcool, j’ai senti dans mon dos les frissons glacés qui vous envahissent quand à l’aube vous sortez d’un rêve confus. À ce moment-là, quelqu’un est apparu dans l’encadrement de la fenêtre, puis la porte s’est ouverte : c’était mon bonhomme de tout à l ‘heure. Il a quitté l’autre côté de la réalité pour passer dans ce côté-ci. Après avoir refermé la porte, il s’est retourné, puis, après un instant d’hésitation, il est venu à grands pas dans ma direction. Il a pris une expression confuse en abaissant le regard vers moi, et soudain, il s’est penché pour m’adresser la parole: «. J’ai trouvé intéressante votre manière de boire votre alcool.» Ce n’est que lorsque l’odeur nauséabonde qui sortait de sa bouche est arrivée jusqu’à moi que je me suis rendu compte que son intrusion faisait indiscutablement partie de la réalité. Cela m’a plongé dans l’embarras. Il a repris la parole: « Je peux m’asseoir ?» Je m’en suis voulu d’avoir joué à lui donner mentalement l’ordre de revenir seul. En fait, je n’avais pas du tout l’intention de le faire venir à ma table. Tire-toi, barre-toi, merde! Mais je Je ne lui ai rien dit à haute voix.
«Une autre assiette de poulpe sauce piquante et un pichet de makgeolli, s’il vous plaît ! —  Ayant ainsi passé commande à la serveuse, il  s’est assis en face de moi, l’air plutôt à son aise, et a déclaré, imperturbable: – « Vous n’habitez pas Migu, hein ? Vous ne seriez pas de Séoul ?
− …
− Pour ma part, je suis enseignant au lycée de Migu, ici, en ville. Je débute dans J’enseignement. Je fais de la géographie. J’ai fini ma licence en février dernier [NdT : En Corée, l’année universitaire et l’année scolaire débutent début mars]. Une fois prof, je suis revenu dans mon pays natal, mais je sens que j’y étouffe. Vous avez vu la fille qui était avec moi, tout à l’heure ? Je la traîne avec moi par ennui. En fait, elle et moi, on a du mal à communiquer. Alors, ça me fait plaisir de voir quelqu’un de Séoul. » Comment est-il aussi sût que je viens de Séoul? J’ai vidé d’un seul coup mon bol de makgeolli, comme si je ne savais pas ce que je devais faire de lui. Il a réattaqué :
« Excusez mon indiscrétion, mais qu’est-ce que vous faites dans la vie ? — J’ai senti que je ne pouvais plus me taire.
− Je suis encore étudiant — Voilà ce que j’ai fini par m’arracher comme réponse.
− Ça vous fait quel âge, alors… ?
− Vingt-quatre, à l’occidentale [NdT : « A la coréenne », il en aurait au moins 25 : on a un an en naissant et tout le monde prend un an le Jour de l’An chinois (lunaire, donc variable)] ! ai-je répondu d’un air indifférent.
− Ça alors, on doit avoir le même âge ! Donc, vous avez été à l’armée ?
− A l’armée ? Oui, mais j’en suis sorti un peu plus tôt que les autres.
− Ah bon? Alors nous devons avoir à peu près le même âge, parce que moi j’ai été dispensé de service militaire. Mais vous dites que vous avez été démobilisé en avance: vous avez eu des problèmes… ? »
J’étais de plus en plus agacé par ses questions insistantes, ça ressemblait à un interrogatoire et comme je n’avais pas la moindre raison de me soumettre à un interrogatoire, je n’ai pas répondu. Il a enchaîné : « Moi aussi, ça m’a beaucoup préoccupé, le service militaire, quand j’étais étudiant. Mais comment ça se fait que vous ayez été appelé si tôt ? » Je n’ai pas répondu. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’est rendu compte de mon absence de réaction. Il a effacé toute expression de son visage et a sifflé bruyamment son alcool. Puis, il est revenu à l’attaque, en adoptant une expression enjouée, comme s’il se sentait soudain encouragé par quelque chose.
« Vous ne trouvez pas que ce lac est génial ?
− Si ! — Une réponse sèche, faute de mieux.
−  Bien sûr, ici la mer est géniale, mais c’est le lac qui est super. Vous savez, ce genre de lac d’estuaire, ça s’appelle un liman. Il y en a plusieurs sur la côte est de la péninsule, mais celui-ci a des dimensions exceptionnelles.»
Le bonhomme exhibait sa science. Je l’ai carrément dévisagé. Je n’avais pas l’impression de l’avoir déjà rencontré, mais sa tête avait quelque chose de familier. Il a eu un sourire timide. Pour mieux vaincre sa timidité, il m’a à nouveau mitraillé de questions :
 « Pourquoi êtes-vous venu ici en plein hiver ?
−Eh bien ! deux trois affaires…
− Vous avez sans doute des parents par ici ?
− Non..Rien que pour voir la mer.
− Ah! c’est vrai que ça aussi, c’est une affaire. » Il s’est esclaffé en se renversant en arrière. Sans doute croit-il que j’avais plaisanté, comme lui. Du coup, en remplissant mon bol vide, j’ai eu envie de cracher une vraie plaisanterie; après l’avoir vidé d’un seul coup, j’ai craché par terre d’un air rageur, comme si je me méprisais moi-même au moment où j’allais me mettre à parler :
 « Vous avez déjà eu l’occasion de sentir l’acacia ? — Devant cette question saugrenue, il est resté perplexe une seconde, puis avec un sourire satisfait en constatant que je me mettais à parler, il a répondu :
− Oui !
− À quoi cette odeur vous fait-elle penser?
− Je sais pas trop…
− Pendant mon service, j’étais dans l’intendance. À côté de nos entrepôts, il y avait un bois d’acacias touffu.  Dans un coin par là étaient planqués quelques numéros de Playboy. En d’autres saisons, ça ne me fait pas grand effet de lire ça, mais là, au début de l’été, avec toutes ces odeurs d’acacia, l’après-midi, tu deviens fou à rester enfermé dans ton coin et à ce moment-là, il ne te reste qu’une chose à faire… Vous voyez de quoi je veux parler ? — Il a haussé légèrement les épaules:
 Je ne vois pas, non.
− La branlette
− Ah oui ! l’odeur du sperme…  — Il a applaudi mais en s’esclaffant beaucoup moins fort que tout à l’heure.
− Vous vous êtes déjà masturbé ?  ai-je demandé, comme si je lui crachais dessus ;iIl a pris un air grave:
 Non, j’ai toujours réussi à trouver des filles. Mais c’est vrai, à l’armée, il doit bien falloir se débrouiller, même de cette façon-là. »
Le salaud! J’imaginais mon bonhomme  la queue à la main, sa porte bien fermée, en train de se démener… J’ai pensé qu’il fallait vite me tirer de cette embrouille, mais on aurait dit qu’il avait deviné mon intention car il s’est empressé de me demander :
«Vous logez près de la plage ?
− Oui, à l‘Auberge Song-pa. »
En répondant automatiquement au bidasse l’autre soir, j’avais regardé ma montre: midi moins neuf ! C’est vrai ma montre était H.S.
« Excusez-moi, quelle heure est-il ? — Il a regardé sa montre.
− Trois heures moins le quart.
− Ah bon! il est déjà si tard que ça?
− Vous avez quelque chose à faire? Si ça ne vous ennuie pas, j’aurais bien aimé vous inviter à prendre un verre en ville… — Il a dit ça avec un air de profond regret.
Euh, non, merci, j’ai une petite chose à régler …
− Vous parlez de votre affaire, voir la mer ? a-t-il rétorqué d’un ton qui se voulait taquin ; à quoi j’ai répondu avec un grand sérieux :
− 
Oui, justement cette affaire de la mer à voir… » Il m’a regardé d’un air moitié interrogateur moitié inquiet que je me moque de lui. Mais c’était sincère : je venais de prendre la décision d’aller voir la mer.
«Oui, il faut aller vers la mer… » ai-je murmuré en tournant le dos au bistrot. À l’arrêt des autobus stationnait un véhicule à destination du centre-ville. Le jour d’hiver brillait avec une intensité absurde sur l’asphalte bien entretenu de cette route touristique. Il faut aller vers la mer… Je me suis mis à marcher en direction de la mer. Mais à la lourdeur de mes pas, j’ai ressenti  que je n’avais pas véritablement envie d’en faire beaucoup. Pourquoi ? J’ai jeté un coup d’oeil vers l’autobus. Est-ce que je ne ferais pas mieux d’aller en ville? Je ne suis pas encore tout à fait prêt à aller vers la mer. Et si je remettais ça à plus tard ? Si j’allais en ville avec mon bonhomme ? Si je devenais EUX une fois encore avec lui, bien que j’aie échoué avec elle hier ? Si alors (?) parmi tous ceux-là je devenais plus à fond LUI —
Pour commercer, il pourrait s’infiltrer dans la ville en toute sécurité. En descendant de l’autobus quelque part dans le centre, il pourrait éviter d’être  poursuivi par l’homme en blouson de cuir. Ou plutôt, lorsque dans un coin du centre-ville il rencontrerait un homme ayant l’air d’être d’un niveau social égal au leur, il ferait sa connaissance et ce serait un ami de son bonhomme. Et il échangerait aussi avec lui un sourire dépourvu de signification. Après quoi, il ressentirait un apitoiement insupportable devant un jeune mendiant à quatre pattes par terre qui laisserait voir son dos nu plein d’ampoules et de plaies ouvertes; il lui jetterait même quelques pièces de monnaie. Puis, dans le regard exténué d’un vieux marchand de marrons qu’il trouverait blotti contre son brasero, il verrait le long itinéraire de sa vie ; il lui achèterait même un cornet de ses châtaignes grillées. En les grignotant avec son bonhomme, il contemplerait les mannequins des vitrines dans leurs atours somptueux et penserait à quelqu’un à qui ces vêtements iraient bien. À ce moment-là, dans un bruit effroyable de marteau percutant l’hiver glacé, il verrait s’effondrer un bâtiment reflété par la vitrine ; après s’être tourné en même temps que lui pour regarder le bâtiment s’effondrer, le bonhomme dirait: «En ce moment, ici, la construction connaît un boom fabuleux. On dit qu’il va se construire un building de quinze étages là-bas : ce sera le bâtiment le plus haut de la ville. » Il mettrait toute son attention à écouter le bonhomme qui continuerait à bavarder. Il parlerait de Noël et de la météo ; il parlerait de la librairie devant laquelle ils viendraient de passer et d’un livre qu’il aurait lu ; il parlerait aussi de son bar et de son café habituels ; il parlerait même du bistrot qu’il fréquentait à Séoul, du quartier Jong-no, du quartier Myeong-dong, de sa pension de famille et du quartier des putes… Puis il parlerait de divers aspects de Migu, de l’histoire de la ville, sans oublier les monuments historiques qui se dressent ici ou là.
Suivant son guide, il arriverait devant un de ces monuments. Sur une colline entourée d’un petit bois se dresserait un pavillon élevé de style traditionnel, la pancarte sur la façade indiquant en chinois; « HWAN-HYANG-DAE [NdT : ce nom de lieu qui signifie le « Pavillon du Retour au Pays Natal » est imaginaire]. Il évoquerait bientôt le nom d’un grand érudit confucianiste né dans cette région sous la dynastie Joseon : Choi Seon, surnommé Juk-seok [NdT : Juk-seok signifie « bambou et pierre », c’est-à-dire, vraisemblablement, le pinceau et l’encrier, qui pourraient être en même temps les emblèmes incarnant les vertus du mandarin : l’élévation de l’esprit et la rigueur intellectuelle]. «Pour les gens d’ici, c’est un lieu symbolique, qui a une longue histoire. Lorsque le maître Choi était rentré dans son pays natal à la fin de sa vie, après avoir été un grand dignitaire à la cour royale, on avait construit ce pavillon en son honneur. On dit qu’il s’était résolu avec fermeté à revenir dans son pays natal malgré la pression de son entourage ; pourtant, à l’époque, faire le voyage de Séoul jusqu’ici n’était pas une mince affaire. Ce geste devait servir d’exemple aux générations futures de la région. En somme, il a voulu montrer qu’un grand personnage pouvait sortir d’une province comme celle-ci, qui était à l’époque tout à fait marginale. On peut dire que cette intention s’est transmise jusqu’à nos jours… Alors, comment vous le trouvez ? Est-ce que le style de l’architecture n’a pas des aspects originaux ? Regardez les chevrons de cette toiture, par exemple : on raconte que le maître lui-même s’en est émerveillé. Il avait aussi une connaissance approfondie de la peinture. » Il jetterait un petit coup d’oeil sur le visage un peu exalté du bonhomme, qui n’omettrait jamais d’utiliser les marques de respect en parlant de ce personnage historique.
Puis on arriverait à un endroit appelé, d’après son guide, « Le Grand Marché des Produits de la Mer ». Ledit marché, construit comme un immense entrepôt, serait fortement imprégné de l’odeur du poisson. En repoussant les mains des femmes qui préparent le poisson cru devant vous,  avec son bonhomme il se fraierait un chemin sur le sol encombré, boueux et glacé, au milieu d’une multitude de boutiques serrées les unes à côté des autres. «Je dirais qu’ici, c’est le lieu de la vie : voilà mon sentiment. J’y viens parfois lorsque je me sens déprimé. J’aime cette odeur de poisson. Car je pense que dans les temps anciens, les gens très simples et en bonne santé répandaient cette odeur. » Une anguille de mer, pendue à un clou, se tortillerait, encore vivante, en montrant sa chair rouge tandis qu’on la dépouillerait sur toute sa longueur. Accrochés en l’air, des paquets d’anguilles déjà dépouillées mais toujours vivantes remueraient. Les yeux. Les yeux roulants de toutes sortes de poissons… À ce moment-là, une rumeur éclaterait dans un coin : les voix gueulardes de deux hommes portant des blouses tachées d’eau de mer.
«Sans blague, ce con-là y sait pas où est sa putain de place ? Merde alors !
− Quoi ? C’te espèce de salopard ! V’là qu’y défend ce foutu droit du premier occupant ! Comme si qu’on n’était pas tous dans la même merde! » Un des deux frapperait soudain l’autre au menton et celui-là, tombé par terre, ramasserait en vitesse un crochet de fer, alors les gens se précipiteraient en nombre pour les séparer.
Suivant toujours son guide, il entrerait dans un établissement de billard au fond d’une ruelle. Mon bonhomme proposerait avec un sourire ami :
« Juste une petite partie pour se réchauffer. Quel est votre record ?
− Eh bien ! j’ai eu jusqu’à cent points, l’année où je redoublais ma préparation au concours d’entrée à l’université, mais ça fait longtemps et j’y ai presque pas rejoué depuis… » Rien qu’à sa façon de tenir la queue,  on voyait que l’autre devrait dépasser les trois cents points. Promenant de-ci de-là sur le tapis vert les quatre boules rouges et blanches dures comme de la pierre,  son bonhomme montrerait bientôt une mine réjouie, illuminée petit à petit par l’envie de faire une vraie démonstration. Comme si le billard était son domaine, comme s’il voulait déployer à fond ses talents en ce domaine, obtenus à force de courage et d’entraînement. Une cigarette au coin des lèvres, il dirait :  « À vous de jouer.» Après avoir frappé correctement une première boule, lui devrait bientôt passer son tour. Toujours à se déplacer autour du billard, l’autre frapperait direct, carambolerait, tirerait profit d’une boule collée à la bande …, bref, ferait des séries comme un champion de billard. Et tandis que lui aurait gagné trente points en en perdant quarante, son bonhomme aurait amené son total à peu près à la moitié de trois cents sans faire mine de s’en apercevoir.
− Est-ce que vous êtes déjà tombé amoureux, par hasard?
− Eh bien… » Sur cette réponse indécise, il raterait son coup juste au moment où, pour une fois, il se serait créé une belle occasion de marquer quelques points. L’autre insisterait :  « Eh bien? » En prenant le relais : tac tac, les chocs reprendraient. En regardant deux billes se ranger l’une près de l’autre dans un coin, à croire que c’était de la triche, il répondrait de nouveau :
 « Eh bien … Eh bien …
− Vous n’êtes pas venu vous perdre tout seul dans un trou pareil pour une connerie comme ça, je veux dire, une histoire compliquée avec une fille ? — 
Il le regarderait avec un sourire écoeurant, comme s’il savait tout. Il enchaînerait quarante points de plus, et ce serait de nouveau à lui. En se penchant pour bien viser, il dirait:
− À mon avis, une aventure amoureuse, qu’elle tourne bien ou mal, le temps se charge de tout arranger. » Il frapperait sa boule le plus fort possible. Tac, tac ! Imaginant le bruit assourdissant que produirait le choc des boules, il refrapperait encore la sienne le plus fort possible.
Devant la porte de la salle de billard, son bonhomme et lui resteraient un moment immobiles sur le trottoir.
« Qu’est-ce qu’on fait ? Puisqu’il est encore un peu tôt, on va se voir un film ? Ou bien on va tout de suite boire un coup ?
− Eh bien … »  Là-dessus, un marchand de journaux approcherait en criant « Les journaux du soir ! Journaux du soir !» L’autre en achèterait un, l’air sérieux tout à coup, En constatant pour la deuxième fois depuis tout à l’heure comme il changeait vite d’expression, il imaginerait à l’avance les mots qu’il allait lui sortir. Et de fait.il lui adresserait la parole d’un ton en quelque sorte inquiet :
«Qu’est-ce que vous pensez de la situation actuelle ?
− Eh bien… » — Après avoir répété son sempiternel «Eh bien », il rajouterait sans réfléchir : Eux, ils ne font que leur travail…— L’autre enchaînerait, saisissant au vol la fin de sa phrase :
— Comment va tourner l’affaire du professeur Baek ? — 
(À cet instant, ma conscience émergerait au-dessus du marécage de son inconscience et) il répondrait n’importe quoi, soudain épuisé, comme s’il tombait dans un trou sans fond :
− Elle tournera comme tout le monde s’y attend.
− 
Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? — (À cause de ma conscience  en train de se contorsionner) après avoir regardé en vain dans tous les coins, il répondrait en avalant la fin de sa phrase :
− Pas grand chose, en fait ; je voulais dire que je ne m’intéresse pas beaucoup à ce que tout le monde peut prévoir le résultat… — Puis il se prendrait la tête dans les mains, le cerveau soudain embrumé comme s’il commençait à se remplir de brouillard, et il demanderait stupidement : Quel jour est-ce qu’on est, aujourd’hui » Sur le journal serait imprimé « Lundi 23 Décembre 1974­ ». Il regarderait sa montre. Midi moins neuf ? Non: sa montre serait toujours en panne…

 

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