Fiction Romans

Extrait, La chambre solitaire, de Shin Kyung-suk

Keulmadang se situe résolument dans la perspective d’une cohabitation de l’édition classique et de l’édition numérique. En ce sens, lorsque des livres existent en librairie, nous ne donnons que des extraits vous permettant de découvrir l’œuvre. A vous ensuite, cher lecteur, d’acheter l’ouvrage dans votre librairie.

Avec l’aimable autorisation des Editions Philippe Picquier.

Une jeune fille quitte sa campagne pour gagner Séoul, avec le projet de poursuivre ses études secondaires tout en gagnant sa vie. La réalité se révèle différente de celle qu’elle avait imaginée. Elle doit faire face au travail à la chaîne, à la cohabitation avec ses frères et une cousine et à la paradoxale solitude que connaît chacun des occupants de cette chambre, entassés sur quelques mètres carrés et méprisés par le reste du monde.

 

 
Sur cette histoire inspirée par le propre vécu de l’auteur vient se greffer sa confession. Elle nous révèle à quel point il lui est douloureux d’évoquer son passé, de parler de ces jeunes ouvrières qu’elle a côtoyées au cours de ces années de misère matérielle et morale et dont elle s’est radicalement éloignée.
Le temps de l’écriture se mêle à celui de la mémoire dans un récit poignant.

EXTRAITS

 

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Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout.

Jean Grenier

 

J’ai le pressentiment que ce texte ne sera ni la chronique de faits réels ni une fiction, mais quelque chose entre les deux. Est-il possible de parler à son propos de « littérature » ? Réfléchissant sur l’acte d’écrire, je m’interroge : que signifie-t-il pour moi ?

Je suis sur une île.

Il fait nuit. De la lumière qui provient d’un bateau de pêche posé sur la mer enténébrée se coule par la fenêtre. Arrivée en ce lieu où, sur un coup de tête, je viens pour la première fois, je me revois lorsque j’avais seize ans. Je suis là, avec mes seize ans. Une jeune fille au visage poupin sans particularités, tel qu’on peut en rencontrer n’importe où dans le pays. En 1978, vers la fin du régime du Renouveau, alors que le président Park Chung-hee s’inquiète à la suite de la déclaration du tout nouveau président américain Carter à propos d’un retrait échelonné des troupes terrestres américaines stationnées en Corée du Sud et de celle du secrétaire d’Etat Christopher annonçant que Washington souhaite établir des relations diplomatiques avec Pyongyang, moi, une jeune fille de seize ans, j’attends une lettre en écoutant la radio, assise sur le maru d’une ferme, semblable elle aussi à tant d’autres que l’on peut voir n’importe où dans le pays. Que dois-je faire ? Si tu t’en vas soudainement… La radio diffuse des voix qui font penser au désert, celles du groupe qui a reçu le grand prix au concours de chansons réservé aux étudiants. Il ne faut pas, vraiment pas, ne t’en va pas.

 

Tandis qu’à la ville, un vent nouveau souffle en rafales et tente de bouleverser le monde, quelque part – non, dans ma maison, à la campagne –, une jeune fille de seize ans qui n’a pas pu entrer au lycée écoute Que dois-je faire? Le printemps entré dans sa maturité est sur le point de laisser place à l’été.

 

Cette chanson est aujourd’hui devenue un classique, si on la compare à Je sais de Seo Taeji que je suis bien incapable d’accompagner quand on la chante, mais à seize ans, je l’entends pour la première fois. Elle me fait sursauter, j’éteins la radio. C’est si différent de ce que je connais. Je rallume cependant le transistor; moi dont les seize ans se situent hors de portée de ces voix provenant du monde extérieur et qui réclame le retrait du régime du Renouveau et des mesures d’urgence, je n’ai rien d’autre à faire qu’écouter la radio à longueur de journée. Que dois-je faire? ressurgit. A la ville, on semble être sous l’emprise de Que dois-je faire ? Tous les programmes musicaux diffusent cette chanson. Après l’avoir entendue plusieurs fois, moi qui ai seize ans suis capable de la chantonner en accompagnant la radio. Toi qui étais si douce, toi qui étais si bonne, comment as-tu pu ?

Le visage de cette jeune fille qui chante semble un peu inexpressif. Le facteur doit passer vers onze heures. En ce temps-là, elle rêve: de quitter son pays qui dis- tille l’ennui et de rejoindre son frère aîné en ville. D’y faire la connaissance de quelqu’un et de l’entendre dire qu’il est heureux de l’avoir rencontrée. Mais ce jour-là encore, le facteur passe sans s’arrêter.

 

Je suis sur une île, l’île de Cheju.

 

C’est la première fois que j’écris loin de chez moi. Si chacun a sa manière en ce qui concerne l’écriture, la mienne consiste à rentrer chez moi pour m’y adonner. Lorsque sur une impulsion, je pars pour échapper au spleen, il m’arrive, saisie par le désir d’écrire, de regretter de n’être pas chez moi. Rentrons! Les phrases qui jaillissent dans un endroit étranger m’incitent à refaire mes bagages. L’écriture aurait-elle pour moi un domicile ? Quand les phrases poussent du fond de mon être, quel que soit le lieu où je me trouve, il me faut à tout prix rentrer chez moi. Il me faut pour pouvoir écrire être entourée de ce qui est familier à mes mains, à mes yeux; avoir les oreilles propres, une brosse à dent accrochée à côté du lavabo. Il me faut des odeurs qui ne me soient pas inconnues, les tee-shirts et les pantalons que je porte tout le temps à portée de la main, mes chaussettes dont je peux changer quand je veux.

 

Tout un quotidien bien à sa place comme la langue dans la bouche ou la cuvette sous le robinet.

Certaines phrases ressemblent à une embuscade. Elles jaillissent brusquement en se frayant un chemin dans ma forêt intérieure, quand un jour d’automne comme celui-ci je suis en train de marcher dans la rue pour me rendre à un rendez-vous. Une fièvre irradiante qui d’un seul coup repousse la réalité et m’envahit tout entière. Quand je tombe dans un de ces guets-apens, je finis par sacrifier mon rendez-vous. Je rentre chez moi.

Mais aujourd’hui j’abandonne ma manière. J’abandonne ma maison.

Je pars en délaissant ma maison, mais j’y pense. Je pense à mon enfance sous le toit de chaume qu’un autre fait d’ardoises n’a pas encore remplacé dans le cadre du mouvement des Nouveaux Villages; à ma famille dans cette chaumière, aux quatre saisons qui se succèdent avec netteté au-dessus de ce toit.

 

Je respire profondément.

 

Moi qui ai seize ans suis à présent en train d’écrire une lettre, vautrée sur le sol de la chambre recouvert de papier vernissé jaune. Grand frère, sors-moi d’ici. Puis je déchire la lettre en petits morceaux. Nous sommes déjà en juin. La saison du repiquage du riz. De la paille d’orge pourrit dans le tas de fumier. Le soleil me brûle la nuque. A côté du portail, les pourpiers pointent déjà. J’en ai assez des rayons du soleil et des pourpiers ! Je prends la fourche coudée accrochée à la cloison de la grange. Je vais au tas de fumier pour retourner la paille.

 

Le soleil me brûle le front. Mes mains se font fébriles. Que se passe-t-il? A peine ai-je pris conscience de l’éclat du métal que celui-ci s’enfonce dans la plante de mon pied levé, en équilibre instable. Moi qui ai seize ans, je suis comme traumatisée. Je n’ose retirer l’outil incrusté dans ma chair qui, surprise, ne saigne même pas. Moi qui ai seize ans, je m’écroule sur le sol. Je ne ressens aucune douleur, je ne pleure pas. La fourche dans le pied, je m’étends sur la paille d’orge. Le bleu du ciel vient nimber mon visage. Combien de temps s’est-il écoulé? « Qu’est-ce que tu as? » s’écrie ma mère qui rentre. « Maman ! » Ce n’est que lorsque je m’aper- çois de sa présence que je laisse couler mes larmes. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai peur, que j’ai mal. Sous le choc, ma mère s’égosille: « Ferme les yeux! Ferme-les bien! » Je ferme les yeux. Je les ferme bien. Des larmes s’en échappent en un filet continu. « Maman! » crié-je encore en contractant les muscles de mon pied. « Attends que j’aie retiré ça avant d’ouvrir les yeux! » Je les garde mi-clos, cherchant à capter le regard de ma mère. Mais elle, horrifiée, garde les paupières closes tout en empoignant le manche de la fourche. Sans hésiter, elle l’extirpe d’un seul coup. Les nerfs ont reçu un tel choc que même après l’extraction le sang ne coule toujours pas. « T’es une dure ! » Après avoir jeté l’instrument, ma mère me soulève. « Tu es restée tranquillement allongée avec ça? Tu n’as même pas crié ? » Sa large main vient se plaquer sur mon dos. Ma mère me couche sur le maru; elle applique sur la plante de mon pied un cataplasme de bouse et enveloppe le tout dans une feuille de plastique. Moi qui ai seize ans, vautrée sur le maru avec de la bouse sur la plante du pied, je me remets à écrire une lettre. Grand frère, sors-moi vite d’ici !

 

Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver là-bas… La vaste plaine en hiver, les tempêtes de neige. Mais de cette saison en ce pays où il peut neiger quatre jours de suite, je ne garde pas le souvenir d’une froidure extrême. C’est curieux, car j’ai pourtant souvent le bout des doigts gelé, tant ils sont mal protégés du vent par les moufles usées que ma mère m’a confectionnées en détricotant un pull de mon frère aîné ; j’ai les pieds glacés dans mes chaussettes qu’elle n’a pas toujours le temps de raccommoder et qui laissent voir mes talons semblables à des pommes de terre. L’hiver refoule femmes et hommes, jeunes et vieux de la vaste plaine dans les espaces clos. Il les incite à manger dans la chambre des marrons qu’ils font griller sur le poêle, à aller chercher des kakis conservés dans une jarre de riz, à extraire de la grange des patates douces qu’ils jettent dans la neige par la porte de derrière avant de les manger gelées. C’est au cours d’un de ces hivers-là que je la vois. Pour une raison énigmatique, la jeune fille se tient près du ruisseau et observe, de l’autre côté, l’étendue hivernale colonisée par une compagnie de canards sauvages sous les flocons de neige qui la blanchissent jusqu’à l’horizon, sous la tempête qui recommence à souffler du côté du chemin de fer – la seule échappée vers le monde extérieur. La jeune fille trouve beaux ces oiseaux qui, privés d’herbes, de fruits et d’insectes, cherchent des épis de blé sous la poudreuse. Ils animent la vaste campagne qui hiberne… une bande d’affamés.

J’écris une lettre, vautrée sur le maru, de la bouse sur la plante du pied. Puis je me redresse, claudique jusqu’à la grange. Depuis qu’elle m’a blessée, j’ai l’impression que la fourche me toise. Je la décroche du mur. Je la transporte à l’extérieur, traverse la cour en direction du puits. Sans hésiter, je la jette dedans.

 

L’eau fait floc! Longtemps après, je regarde le fond obscur du puits qui, redevenu immobile après avoir avalé l’outil, continue à refléter le vide comme s’il ne s’était rien passé.

Ecrire. Si je m’attache tant à l’écriture, c’est sans doute qu’il me semble que c’est la seule chose susceptible de me sortir de mon aliénation, de l’impression de néant que me donne mon existence.

 

Il advient que je prends un taxi devant le palais Tôksu pour rentrer chez moi parce qu’une phrase qui monte en forçant son chemin dans mon cœur m’a saisie. Je vois un slogan encadré et fixé sur le pare-brise: Encore un jour sans accident. Au-dessus, il y a une image où on voit Samuel en habit blanc, agenouillé et les mains jointes, éclairé par une lumière à l’origine mystérieuse. A côté de Samuel en prière, il y a une photographie de la famille du chauffeur, sa femme et ses enfants. Ce n’est pas la première fois que je vois ce genre de chose, mais ce jour-là Samuel et la photo de famille ont raison de l’irréalité de ma phrase et me ramènent pleinement à la réalité. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me demande pourquoi je suis en train de rentrer précipitamment chez moi en posant un lapin à la personne qui doit m’attendre devant le palais Tôksu.

 

Ayant perdu ma phrase, je demande au chauffeur de faire demi-tour.

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