Fiction Romans

Sur les traces du serpent blanc

par Aurore Dauchy

NAM Sang-sun

Editions Imago

 

Traduction de Pacal Grotte

Après la visite en songe de son grand-père, mort depuis des années, la narratrice plonge dans les souvenirs de son enfance, passée à la Gorge-aux-Amarantes, petit village perdu au fin fond d’une vallée. De son tout premier souvenir vers l’âge de six ans à son adolescence, elle balaie l’époque pendant laquelle la Corée est devenu un pays moderne mais aussi un pays aux cités déshumanisées et à l’urbanisme délirant.

 

Dans ce roman initiatique, la narratrice nous embarque dans la Corée des années 60-80, en plein boum économique, payé laborieusement au prix des grands sacrifices populaires. La société qui nous est décrite est une société campagnarde des années 1960-1980, très influencée par les valeurs traditionnelles confucéennes, comme le respect des anciens, le faible rôle de la femme, ou encore les rites pour les morts.

Dans ce petit village de la campagne profonde, les ragots vont bon train et les secrets de famille vont bientôt monter au grand jour. Dans ce village où la tradition populaire avec ses rites, comme la corde des tabous « kùmgijul » qui permet de protéger le village des esprits mal intentionnés, circule la légende du serpent blanc qui guérit toutes les maladies, dont celle des lépreux qui mangent le cœur des enfants qu’ils attrapent.

Nous sommes sur les traces du serpent blanc, traces tardives de l’enfance, chemin que la narratrice refait à l’envers, épuisant les possibilités de la mémoire Ce serpent blanc, animal mythique rare à observer a d’énormes vertus médicinales. Il peut guérir toutes les maladies. Pour notre jeune narratrice Kyòng-Kyòng c’est le remède idéal pour sauver sa sœur Min-ja et par la même occasion toute sa famille.

La mort est omniprésente, du grand-père mort qui vient rendre visite à la narratrice au début du roman au père laissé pour mort par la police, en passant par le massacre du village de Sanbuk et la mort de plusieurs personnages. La découverte d’une tombe à la place du mystérieux serpent blanc laisse présager la suite des évènements, Kyòng-Kyòng réalise alors qu’elle ne peut lutter contre le destin.

Sur les traces du serpent blanc

de Nam Sang-Sun

traduit par Pascal Grotte

éditions Imago collection Scènes Coréennes

 

Préface

 
Nam Sang-sun est née, en 1963, au coeur de la Corée du Sud, dans la province du Kyôngsang septentrional. C’est dans cene enclave montagneuse qu’elle passe son enfance avant de partir pour la capitale .. elle est alors agée de vingt ans et le pays vit au rythme des manifestations estudiantines. Nam Sang-sun fait son apparition sur la scène littéraire coréenne, en 1993, avec ce premier roman pour lequel elle se voit attribuer le prix « Auteurs du temps ». En 1995, elle fait paraître un second roman, Comment les papillons se posentils ?, sans grand succès, puis une série de nouvelles: Les Contours de la mort, La photographie sans le postier, Dépendance, Mauvais liens, Le Chat qui n’avait pas de moustaches et Coup de sifflet. Le temps s’écoule, L’Histoire fait son oeuvre et les inflexions varient ; les supportsfondamentaux de la dictature s’effondrent dans la rue sous la pression d’une jeunesse fougueuse, assoiffée de liberté, qui entraîne dans son sillage les cols blancs et toute la société coréenne. Le tourbillon des événements laisse le pays étourdi. Il donnera naissance à une nouvelle génération d’écrivains, fils du miracle économique, oriflammes d’une démocratisation en marche. Nam Sangsun est l’un des nombreux représentants de cette génération spontanée dont l’écriture émue, encore fébrile, parfois naïve mais toujours poignante, se veut révélatrice d’un goût prononcé pour une simplicité perdue dans le chaos d’un urbanisme anarchique, au milieu de la poussière sans couleur que soulève la foule des cités déshumanisées. Elle vient laver toute cette crasse comme la pluie déferlante de la mousson, afin de nous replonger à la source d’une Corée toute rurale qu’on appelait autrefois le pays de la sérénité matinale. Simplicité et authenticité forment un axiome indifférent aux attaques de la modernité. Son héroïne, U Kyông-kyông, lève un voile pudique sur le prurit de la discorde intestine. À travers le long parcours qui la conduit vers la maturité, la petite aventurière ouvre les yeux sur l’étrange relation qu’entretiennent la violence destructrice et la pureté des aspirations banales. Et c’est autour de Min-ja, l’agneau du sacrifice, que vont se déchaîner les liens karmiques. La narratrice perçoit l’humanité commune à son grand-père, le patriarche de Kalkol, la Gorge-auxamarantes, craint et respecté de tous, à Min-jo dont la raison vacille, à lafemme du beau Chong-bôm et surtout à tous les habitants du village de Sangshinwon, le village des lepreux..  » Sur les chemins de l’enfance de Kyong-kyong le fort dévore le faible et, dans cette jungle, le seul mcyen d’échapper à la fatalité, c’est de se lancer sur les traces du serpent blanc…

Extrait

 

Je fis ce rêve sur le coup des deux heures du matin. Lorsque je parvins à sortir de cette torpeur, la petite chambre baignait dans une atmosphère uocturne de glace. Un chat miaulait par à coups de l’autre côté de la fenêtre embuée. Je repoussai la couverture enroulée autour de mes jambes moites pour retrouver un peu de fraîcheur. Émergeant difficilement de cette léthargie, je me levai enfin, j’allumai la lumière et je vérifiai la serrure. J’eus l’étrange impression qu’un inconnu allait entrer dans la chambre, armé d’un couteau de cuisine. La gâche rouillée n’avait pas servi depuis des lustres, mais les clous minuscules qui la maintenaient plaquée au chambranle étaient fermement enfoncés. Rassurée un instant, je respirai profondément. Le pêne refusait de rester dans la gâche et une douleur lancinante agaçait le bout de mes doigts. La panique m’envahit comme si la fin du monde tenait à l’imbrication de ces morceaux de métal. Mon grand-père, qui nous avait quittés depuis des années, m’apparut devant la porte, couvert d’une veste couleur jade. Il portait son vieux feutre bruni des jours de foire. Les lambeaux d’étoffes rouges et jaunes tressés sur l’encolure du gros boeuf qu’il tirait au bout d’une corde de chanvre, et les grelots qui émergeaient de ces entrelacs colores, me laissèrent un souvenir contrasté.

Plusieurs mois s’écoulèrent sans que j’oublie ce rêve. J’en gardai un arrière-goût amer. La veste de jade, le boeuf brun aux flancs généreux et mon grand-père me revenaient sans cesse à l’ esprit. lls me faisaient face sous un déluge de rayons de soleil qui déferlaient du bout du toit dans une clarté aussi éblouissante que rare, car le hameau était perché au fin fond de la montagne. Je me confiai à ma mère au détour d’une conversation. Bien que les années lui aient émoussé le caractère,son visage trahit une émotion. Elle consulta le calendrier.Pendant qu’elle s’affairait à compter les jours du bout des doigts, mes nerfs se nouaient.- Bien sûr ! C’est à cette période que nous avons vendu la maison. C’était l’automne dernier, lâcha-t-elle.J’avais fait ce rêve à la date anniversaire de la vente. Mon père avait prévenu qu’il se rendait à la campagne, et l’affaire avait été conclue en quelques jours avec un gros éleveur porcin des environs pour cinq cent mille won. Tandis qu’elle parlait,hâve et pitoyable, j’entendais les couinements et les grognements de dizaines de porcs submerger la maison en ruines que j’avais retrouvée lors de mon dernier passage à la Gorge aux-amarantes. Nous pouvions nous estimer heureux d’avoir trouvé un acheteur à ce prix. Ce petit village est aujourd’hui le seul endroit où je souhaiterais me retrouver. J’avais caressé le projet d’y faire bâtir une maison avec de grandes baies vitrées donnant sur un parterre de balsamines et d’amarantes.L’endroit me semblait idéal pour écrire. Et puis j’aurais astiqué les parquets à mes heures perdues. Un sourire aux lèvres,j’imaginais que la vieille bâtisse avait sans doute servi à éponger une ardoise de café ou à payer le voyage du retour.L’affaire avait certainement été conclue au bout d’un comptoir.Ce portrait de mon père me libérait presque. li avait toujours détesté cet endroit. Seules les contraintes que lui imposait la tradition ramenaient régulièrement ses pas vers la Gorge-aux-amarantes : héritier de trois générations de fils uniques, il devait entretenir les sépultures de la famille, accrochées au sommet de la colline, et ne pouvait éviter la masure qui s’affaissait placidement dans les herbes sauvages.Par un hasard extraordinaire, j’échouai chez un chaman célèbre. Je m’étais laissée entraîner par un groupe d’amies écrivains. La maison, de style occidental, était tout à fait ordinaire. La salle de séjour était meublée d’un canapé couvert de coussins jetés en vrac, des femmes s’affairaient aux fourneaux. Seules la pièce aménagée pour les rites et les quelques photographies accrochées au mur indiquaient qu’il s’agissait d’un édifice consacré au culte. L’homme était grand et svelte. Il devait avoir passé la soixantaine, mais ses yeux perçants, écarquillés comme ceux d’un hibou, animaient un visage aux contours encore doux. Debout au milieu de ces objets banals, il me parut inexplicablement insolite. Encore ce fichu caractère ! Mon coeur battit la chamade dès que nos regards se croisèrent. Assise sur les talons, pétrifiée, je fus déséquilibrée par les petits coups qu’une amie m’assenait dans le dos pour me détendre. Ce n’était pas la peur qui m’immobilisait. Je ne savais ce qu’il me faudrait répondre au moment où le chaman demanderait la date et 1’heure de ma naissance. Ma mère s’était montrée évasive:- Vers onze heures, m’avait-elle dit.Je ne m’en étais jamais préoccupée moi-même. Par chance, il se satisfit de mes indications, sélectionna quelques pièces de monnaie et une poignée de grains de riz qu’il lança sur une petite table placée à cet effet. Il s’assit enfin, s’agita de gauche à droite, le corps en transe. Mon attention était entièrement captée par ses mouvements.- Un gratte-papier, hein! Pauvre petite … Et pleine de ressentiments avec ça. Tu n’as pas pu t’en défaire et tu t’es ITÙse à noircir du papier. Je vois que tu as fait de ton mieux pour t’en sortir. Dès les premiers pas, t’en as fait des efforts  pour avancer !Mon esprit se dispersait aux quatre coins de la pièce quand un coup de massue vint s’abattre sur ma nuque. Une sensation de picotement m’agaçait les sinus.- Une femme est morte après avoir bu chez toi ? dit-il.Son regard s’était flxé au-dessus de mon épaule, serein.- Je vous demande pardon…- Un liquide s’écoule de sa bouche. Elle a bu une mauvaise décoction…Perdu dans ses pensées, il marmonnait entre ses dents sans discontinuer. Le malaise gagna.- Elle est debout derrière toi, en habits blancs.J’aurais voulu prendre mes jambes à mon cou.- Ce n’est pas un vêtement ordinaire! Il s’agit d’une étoffe très précieuse, c’est de la peau de serpent blanc … Ses voeux ont été exaucés. Elle ne parlera plus préjudice à la descendance.La gorge serrée, je fus incapable de répondre. J’essayai decacher mes larmes par des battements de paupières nerveux.Mais le chaman me toisait d’un air entendu.

J’imaginai assez bien l’expression de mon visage à cet instant. J’appartiens à cette catégorie de gens dont le visage est un baromètre des sentiments. À quoi bon tenter de les dissimuler? N’étais-je pas assise en face d’un homme dont le métier consiste à lire dans le coeur des hommes. Je me précipitai vers la sortie. Il se leva et me glissa au coin de l’oreille que je n’avais pas à m’inquiéter: j’avais fait le bon choix en devenant écrivain.Un sentiment d’angoisse m’envahit. L’une de mes amies s’approcha de moi l’air inquiet.- Qu’est-ce que tu as ? dit-elle sur le ton de la plaisanterie.C’est parce que tu ne trouves pas à te marier?

Sa remarque était à prévoir: le cap des trente ans dépassé depuis un certain nombre d’années, j’étais toujours vieille fille. D’ordinaire, je lui aurai lancé une réplique à ma façon,mais je restai impassible,- Écoute, nous sommes venues pour nous amuser. Je ne comprends pas les gens qui se mettent martel en tête pour des histoires de voyant. Si ses prédictions sont mauvaises,oublie-les.Tu n’y es pas. Je suis un peu fatiguée, voilà tout.L’image des gouttes perlant des lèvres de cette femme en vêtements blancs m’obsédait. J’en avais la nausée. La jupe et la camisole en peau de serpent vacillaient devant mes yeux.La jupe était longue, d’un blanc immaculé, glacial, presque réeL Une curieuse sensation de présence détourna mon attention: un chat de gouttière affamé fouillait dans les poubelles d’une ruelle, en contrebas. Un visage se dessinait maintenant au-dessus de la camisole, c’était Min-ja ; cette soeur qui avait su m’aimer au milieu des tourments de l’enfance et des discordes des adultes, cette soeur qui m’avait brisé le coeur en mourant si brutalement.Après maintes hésitations, je décidai d’en parler à ma mère qui sembla affectée. Elle me pria de ne plus assister à ces cérémonies ridicules. Et pourtant, elle n’était pas hostile à ce monde. Mais elle se chargeait de tout et ne voulait pas voir ses enfants entrer en contact avec les chamans qu’elle payait pour qu’ils portent les habits blancs de la pauvre Min-ja. Elle ajouta que tout était arrangé et que je ne devais plus soulever la question. Tout cela me parut étrange.Comment tous ces chamans pouvaient-ils avoir fait exactement le même récit? Plus étrange encore, celui que je venais de consulter m’avait confirmé qu’on faisait porter ces vêtements à un autre chaman. Le soulagement n’était pas au rendez-vous car j’imaginais toutes ces âmes condamnées à tituber indéfiniment entre les deux mondes. De quels tourments Min-je était-elle la proie? J’aurais dû l’aider. J’étais la seule à la comprendre, sans doute la seule à pouvoir l’aimer. Mais elle était morte.Je sortis de la maison, un album de photos entre les mains.Dans la cour, je jetai un dernier regard sur les clichés que nous avions pris ensemble. La découverte d’une vieille photo jaunie raviva une foule de souvenirs. Nous posions dans lacour de la maison: elle portait une jupe noire, des souliers de caoutchouc blancs, un sourire forcé perdu dans un de ces carrés de tissu qui servent à faire les balluchons. Alors que je redessinais les contours de son visage, la brûlure contractée deux ans plus tôt, au sortir d’un rêve, se réveilla et m’arracha un gémissement rauque.

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