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Le désespoir dans l’oeuvre de Yi Mun-yol

Pourtant, il faut savoir que Yi Munyol est considéré comme l’un des grands écrivains sud-coréens d’aujourd’hui. C’est grâce à la maison d’édition Actes Sud, qui créa une série sur les Lettres coréennes, et au travail des traducteurs Ch’oe Yun et Patrick Maurus que ses oeuvres, romans, nouvelles et récits, firent leur apparition dans notre paysage littéraire, et ce, pour notre plus grand bonheur.

Yi Munyol est un romancier né en 1948 à Yongyong, en Corée du Sud. Son œuvre est fortement marquée par l’histoire de la Corée, comme c’est le cas de la plupart des écrivains sud-coréens. Cependant, cet auteur-là ne se livre pas à des récits larmoyants mais, emporte plutôt le lecteur par la beauté et le réalisme de ses récits qui présentent des interrogations existentielles à valeur universelle.

Dans ses romans courts ou ses nouvelles, le récit est empreint du désespoir de ses héros, ce qui touche le lecteur au plus profond de lui-même. Le désespoir, un sentiment connu de l’auteur lui-même dans sa propre existence. En 1951, son père part rejoindre le Nord communiste. Plongé dans la misère et considéré comme « fils de traître », Yi Munyol subit l’ostracisme de ses compatriotes. Autodidacte, il se réfugie dans les livres et réussit le prestigieux concours d’entrée à l’université de Séoul[2]. Il connut son premier succès littéraire en 1979. A-t-il puisé dans l’expérience difficile de ce départ de vie l’essence de sa littérature ? Quelques clefs nous sont livrées dans ses romans courts comme Le poète[3]et L’hiver, cette année-là[4].

Le premier roman est une biographie fictive du célèbre poète coréen Kim Sakkat, fils d’une famille brutalement déchue de son rang. L’histoire se situe vers la fin de la dynastie Choson. Le grand-père du héros, gouverneur, est exécuté pour crime de haute trahison et selon les lois

de l’époque, les trois générations de sa famille doivent être condamnées. Dès son enfance, le jeune Kim porte donc tout le poids de cette trahison, dans une société confucéenne qui ne reconnaît que les lettrés. Il va, durant toute sa vie, faire preuve d’acharnement pour rendre l’honneur perdu à sa famille, grâce à la force talentueuse de sa poésie. Mais ce sera un chemin de souffrance et d’errance qu’il devra emprunter.

« Et puis cette vie de déraciné, faite de migrations, avec les souvenirs de son passé prospère qui le faisaient souffrir en ressurgissant comme de vieilles blessures… Sa mère fuyant sans trêve, avec un sentiment exagéré de persécution comme un animal acculé, les conditions misérables qui faisaient qu’il avait l’impression d’avoir vécu sa vie à la limite de la survie »[5]. Souvenirs réalistes sur les conditions de vie qui forgent un écrivain, un poète de talent. Pour se dépasser, il faut avoir vécu le pire. Ce désespoir-là est le fruit du conditionnement social établi par la société confucéenne. L’auteur fait comprendre au lecteur à quel point les valeurs confucianistes déterminent la vie des Coréens.

Le héros n’a pas d’issue possible, pas la moindre chance de s’élever socialement et lorsqu’il participe à son premier concours de poésie, il est frappé par le destin et déchiré entre deux choix, le sujet de concours portant sur l’acte criminel de son grand-père :  « Ce qu’il dut éprouver en cette journée, à partir du moment où il lut le sujet de poème accroché sur le mur du pavillon où avait lieu la compétition, jusqu’à l’instant où il souleva lentement son pinceau pour tracer son poème, résume les conflits et souffrances de sa vie entière. Ce qui se heurta dans sa poitrine avec un bruit de tonnerre, ce furent les deux piliers idéologiques, la fidélité au roi et la piété filiale, qu’il s’était promis de respecter sa vie durant, ou, pour être plus précis, la volonté d’ascension sociale et le désir de restaurer son rang »[6].  Pour vivre et espérer retrouver son rang, Kim Sakkat va composer son premier poème en prenant position contre l’acte de son grand-père, mais même en ayant gagné le premier prix, il ne pourra pas en bénéficier car la société ne lui pardonnera pas d’avoir renié son ascendant. Il ne peut que s’exiler avec sa famille. Le seul salut qu’il pourra trouver sera la communion parfaite de sa poésie avec la nature.

Yi Munyol et son héros, tous les deux rejetés à cause des actes de leurs aïeux, ont des parcours qui se superposent. « La biographie se fait autobiographie »[7], souligne Michel Polac à ce propos. Comme son personnage, Yi Munyol renonce à toute piété filiale en choisissant son camp pour accéder à la gloire littéraire, gloire qui lui était peut-être prédestinée de par le nom qu’il porte ! En effet, Yi Munyol signifie en sino-coréen « Passion de la littérature ».

Contrairement à son héros, il a réussi à être reconnu et libéré par sa littérature, creusant le fossé entre l’époque de la Corée de Choson et la Corée moderne.

Mais, malgré le modernisme de la Corée, l’importance du statut social et l’impossibilité de toute ascension peuvent encore être sources de désespoir. Dans une nouvelle, des choses incompréhensibles[8], un tourneur dans une entreprise mécanique part faire du bivouac avec deux de ses amis dans une montagne ; là, ils rencontrent trois filles et passent avec elles une nuit mémorable. Le protagoniste revoit une seule fois la fille avec laquelle il a passé la nuit mais la perd ensuite. Il désire plus que tout la retrouver.  Le réalisme du récit à la première personne fait participer le lecteur à la quête du héros. L’errance du désespoir commence.

Pour la conquérir mais aussi dans l’espoir de s’élever socialement, il essaye de paraître cultivé en espérant qu’elle le trouvera digne d’intérêt, car elle habite un quartier riche : « Un sentiment de distance insurmontable me faisait considérer les nuits passées ensemble comme les plus horribles des crimes, mais aussitôt mon cœur se mettait à battre de l’espoir que les faveurs dont elle jouissait me permettraient de sortir des bas-fonds de ma vie obscure »[9].

Ce stratagème est vite mise à nu par la jeune fille qui fait mine de ne pas le connaître. Et comme celle-ci le traite avec mépris, le désespoir éprouvé alors va rendre complètement fou le héros, sous l’emprise de son désir physique (« Je l’ai tirée par son vêtement en criant désespérément. Je n’avais rien d’autre en tête que de la voir de nouveau gigoter au lit toute nue [10] ») et de sa rage d’être rebuté parce qu’il n’est pas de son rang social. Il finira en prison et inculpé de tentative de viol. Personne n’écoutera sa version des faits car elle est fille d’un grand patron et fait des études tandis qu’il n’est qu’un ouvrier. Sa condition sociale n’est pas digne de considération. Le héros de Yi Munyol est victime de la hiérarchisation sociale ; issu d’une classe inférieure, il est sans espoir de pouvoir en sortir un jour. Il y a une sorte de révolte contre cette élite intellectuelle qui paraît ici hypocrite avec le personnage féminin.

Le sentiment de désespoir n’est pas toujours la conséquence d’une origine sociale misérable mais peut jaillir également d’un questionnement de l’individu sur les valeurs existentielles. Ce questionnement est alors tourné davantage vers le Moi que vers la société.

Dans un autre roman court, L’hiver, cette année-là[11], écrit à la première personne, le héros est un jeune étudiant qui commence un voyage à travers la Corée enneigée jusqu’à la mer afin de mettre fin à ses jours. Le discours que Yi Munyol propose au lecteur, dès le début du récit, a une portée universelle :

« Je pense que quelque chose en moi savait que la souffrance que j’endurais était la voie que les gens autour de moi, tout le monde en fait, devaient emprunter une fois dans leur vie, ce qui signifiait que confusion et fatigue avaient une fin, et se transformeraient en expérience utile. Ce n’était évidemment qu’un bien piètre espoir mais un espoir quand même »[12].

Yi Munyol écrit encore : « Quand un être humain renonce à préserver son intégrité, il cesse d’être un être humain. La coupe que chacun a reçue en partage doit, quoi qu’il en coûte être vidée jusqu’à la dernière goutte.  Le désespoir n’est pas la fin, mais le début de l’existence »[13] […] Le désespoir est la plus pure et la plus puissante des passions humaines. En lui réside le salut. Cette découverte a déterminé ma vie à venir».[14] Il s’agit donc d’un élément positif,  permettant la construction de l’identité et le moyen d’avancer de façon douloureuse mais nécessaire. Le narrateur nous livre ses impressions sur l’apprentissage de la vie, faite de rencontres avec des hommes et des femmes qui l’aident à se débarrasser peu à peu de son excès de romantisme. L’individu se réconcilie avec lui-même et avec le monde à travers la nature :

« A vrai dire, mon désespoir n’était pas encore assez authentique pour devenir le principe moteur de mon existence, mais je peux dire que le désespoir que j’avais vécu au bord de la mer m’avait fait découvrir un sentiment de liberté »[15].  La contemplation de la nature, des paysages enneigés et de la mer participe au processus de libération de l’âme prise dans les eaux troubles du doute et de la tristesse. L’attachement à la nature et sa contemplation sont très importants dans la vie des Coréens, ce qui transparaît chez de nombreux auteurs.

Dans L’oiseau aux ailes d’or[16],  le calligraphe Kojuk au seuil de la mort, remet toute sa vie en cause et se demande ironiquement : «  Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Mais ma vie d’adulte, que vaut-elle ? Je n’ai regardé que moi-même » (p. 51). « Alors  qu’est-ce que j’ai aimé vraiment avec passion ? Qu’est-ce que j’ai voulu obtenir tout au long de ma vie ? » Kojuk retomba dans sa mélancolie, comme dans une profonde tristesse ». (p. 76).

Comme d’autres héros de Yi Munyol, Kojuk ne connaît pas l’attachement à la famille, la vie avec une femme et ne revoit ses enfants que très tard. Le peintre qui a placé l’art, avant toute chose, se rend compte, avant de quitter ce monde, que sa passion l’a écarté des choses agréables de la vie, celles qui vous restent jusqu’à la fin.

« Sa jeunesse, son désir, son amour et son inspiration n’étaient consacrés qu’à la peinture et à la calligraphie. Mais sa jeunesse flottait comme la dernière feuille accrochée tristement sur l’arbre d’automne »[17].

Son désespoir né de sa perpétuelle insatisfaction artistique l’a poussé à mener ce genre de vie.

Situé avant la guerre sino-japonaise, ce récit raconte par des allers-retours entre le passé du peintre et son dernier jour de vie comment Kojuk passera sa vie à essayer d’obtenir la reconnaissance de son art par son maître, indifférent, quand tout le monde l’encense. Ce qui lui apportera de la souffrance et le conduira à l’errance par deux fois. « Ce qui les opposait fondamentalement c’étaient leurs conceptions artistiques de la calligraphie et de la peinture. Soktam attachait de l’importance à la force, la vigueur et la noblesse de l’écriture, tandis que Kojuk s’intéressait à la beauté et essayait de mettre en valeur le sentiment et l’intention. La peinture était pour Soktam la peinture de l’âme, alors que le disciple se voulait plus fidèle à l’objet qu’à son essence »[18].

Le romancier se livre à une magnifique réflexion sur ce qu’est l’art et sur ce qui est essentiel dans l’existence. Il nous fait vivre aussi les derniers instants d’une élite confucéenne repliée sur son art et dont les idéaux partent en fumée avec le dernier geste du calligraphe, plus révélateur que sa mort. Il y a comme une déception empreinte de nostalgie dans ce propos.

« Pour dissimuler leur vide et leur souffrance, les Anciens ont défini un idéal invérifiable et inaccessible, grâce auquel ils se consolaient et ravissaient contemporains et postérité »[19].

Dans la société coréenne qui évolue, les valeurs confucéennes ne sont plus en adéquation avec l’idéal ou les conditions de vie des individus, alors que ce sont ces valeurs qui faisaient toute la beauté de l’art.

Cette question-là se répètera dans Le poète[20], quand le héros, rejeté par l’élite confucéenne, choisira de mettre son art au service de la dérision. Il composera des poèmes pour les classes populaires et pour des brigands, connaîtra le succès, mais au détriment de la beauté et du raffinement de ses textes.

A partir d’une réflexion sur le Moi de ses héros, Yi Munyol interpelle le lecteur et le questionne sur sa vie, sur ses choix, sur la société dans laquelle il voudrait vivre. Ce roman nous incite à penser ou repenser notre propre existence ; comment trouver le bonheur et quelle voie suivre pour que notre regaard rétrospectif se fige sur une conclusion satisfaisante ?

La littérature de Yi Munyol n’est pas seulement coréenne, elle est universelle par la richesse de sa beauté et la véracité des sentiments. En choisissant souvent des personnages désespérés et grâce aux descriptions d’un réalisme surprenant, il prend le lecteur comme témoin de chaque vie. On reçoit à chaque page des émotions d’une force incroyable.

Chacun de ses ouvrages est un petit trésor dont on a peine à refermer l’écrin.

[toggle title_open= »Références bibliographiques » title_closed= »Références bibliographiques » hide= »yes » border= »yes » style= »default » excerpt_length= »0″ read_more_text= »Read More » read_less_text= »Read Less » include_excerpt_html= »no »]Yi Munyol, L’oiseau aux ailes d’or, Titre original Kumsijo, Actes Sud, 1990 pour la traduction française

Yi Munyol, Le poète, Titre original, Shiin, Actes sud, 1992 pour la traduction française.

Yi Munyol, L’hiver, cette année-là, Titre original, Kuhae kyoul, 1990 pour la traduction française.

Yi Munyol, Des choses incompréhensibles, Titre original Alsu opnun ildul, L’île anonyme (titre original Ingmyongui som), Actes Sud, 2003 pour la parution française

Source Bibliomonde

Article de Michel Polac, l’Evènement du Jeudi, 1992

Les Français découvrent les écrivains de Corée, Georges Arsenijevic, Culture coréenne, n°30, 1992[/toggle]

 [toggle title_open= »Notes » title_closed= »Notes » hide= »yes » border= »yes » style= »white » excerpt_length= »0″ read_more_text= »Read More » read_less_text= »Read Less » include_excerpt_html= »no »][1] Les Français découvrent les écrivains de Corée, Culture coréenne, n°30, 1992[2] Source Bibliomonde[3] Titre original, Shiin, Actes sud, 1992 pour la traduction française.[4] Titre original, Kuhae kyoul, 1990 pour la traduction française.[5] Le poète, p.66

[6] Le poète, p. 77

[7] Article de Michel Polac, l’Evènement du Jeudi, 1992

[8] Titre original Alsu opnun ildul, in L’île anonyme (titre original Ingmyongui som), Actes Sud, 2003 pour la parution française

[9] Titre original Alsu opnun ildul, in L’île anonyme (titre original Ingmyongui som), Actes Sud, 2003 pour la parution française, p. 49

[10] Idem, p. 56

[11] Titre original, Kuhae kyoul, Actes Sud, 1990 pour la parution française

[12] L’hiver, cette année-là (p. 19)

[13] L’hiver, cette année-là (p. 86).

[14] idem (p. 87).

[15] Idem (p. 86)

[16] Titre original Kumsijo, Actes Sud, 1990 pour la traduction française

[17] Idem, p. 51

[18] Idem, p. 45

[19] L’oiseau aux ailes d’or, p. 54

[20] Titre original, Shiin, Actes sud, 1992 pour la traduction française.[/toggle]
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