Critiques Littéraires

La mort à demi-mots

Le choix de l’auteur et de l’œuvre a été motivé par la venue de Kim Young-ha à Aix en Provence en octobre 2009. Ses interventions m’ont paru intéressantes, brillantes, et originales. La Mort à demi-mots m’a paru être son roman le plus atypique.

L’auteur :

Kim Young-ha est né en 1968 dans le comté de Hwacheon, dans la province du Gangwon, au nord-ouset de la Corée du sud. Son enfance a été marquée par le fait qu’en tant que fils de militaire, il a dû déménager fréquemment. Il a aussi subi une intoxication au gaz à l’âge de dix ans, ce qui a, dit-il, altéré les souvenirs situés avant la date de cet accident. Il a ensuite étudié à la très prestigieuse université de Yonsei.

En tant qu’écrivain, il a commencé par la nouvelle, à l’instar de beaucoup d’autres écrivains. Il a d’abord publié sur internet comme c’est fréquent en Corée. Il est maintenant essayiste, romancier et professeur à la (toujours prestigieuse) National Korea University of Arts. Son travail démontre une très grande culture, notamment occidentale. Son succès, critique en particulier, ainsi que ses prestigieux prix littéraires lui valent d’être considéré comme la figure de proue d’une nouvelle génération d’auteurs coréens.

Le livre :

La Mort à demi-mots est le premier roman de Kim Young-ha. Publié en 1996 et traduit en français deux plus tard par Choi Kyungran et Isabelle Boudon pour les éditions Picquier. Le roman a valu à son auteur un succès critique et public immédiat.

Le narrateur, qui est aussi le personnage principal, s’exprime à la première personne. Il ne fait aucune ambiguïté sur son activité, il aide les gens à se suicider.

Lorsque le récit commence, le narrateur entame un travail de compilation à partir des notes qu’il a conservées sur ces « clients », en effet il souhaite publier, de façon anonyme les histoires des gens qu’il a aidés, du moins ceux qui en valent la peine.

Le second chapitre reprend ainsi un premier destin, celui de Seyoun, amante de K. puis de son frère C. Elle leur est à tous deux irrésistible. Elle disparaît d’abord de la vie de K. puis de celle de C.

Le troisième chapitre marque le retour du narrateur, et ce n’est que là qu’il nous apprend que Seyoun est devenue sa cliente. Le narrateur, son travail ainsi effectué, s’envole pour Vienne, là où il pourra admirer le fameux tableau Judith de Klimt, celui-là même qui donnait son surnom à Judith de manière à peu près consensuelle. Dans la capitale autrichienne il fait la connaissance d’une jeune Hongkongaise. Ils deviennent intimes et la jeune femme lui raconte sa sordide jeunesse. Ils se quitteront à Florence.

Le quatrième chapitre, duquel le narrateur est à nouveau absent, voit C. faire la rencontre de Mimi, une artiste de happening réticente à laisser filmer son travail. On apprendra pourtant que c’est le narrateur qui l’avait orientée vers C. (artiste vidéaste, lui) afin de tenter ce qui sera sa dernière expérience.

Le cinquième et dernier chapitre relate le suicide de Mimi, et le roman s’achève sur le départ du narrateur pour Babylone.

Ce que l’œuvre dit de l’auteur et de l’homme.

J’ai eu l’opportunité d’assister aux interventions de Kim Young-ha à la Cité du livre d’Aix en Provence en octobre 2009, je peux donc essayer de dépasser la simple biographie.

L’homme est assez volubile, parfois espiègle mais toujours réfléchi. Il ne dédaigne pas les traits d’humour, loin de là, mais reste généralement brillant dans ses propos. Sa culture est frappante, tant à l’oral qu’à l’écrit, et il est surprenant de constater à quel point, non pas seulement parce qu’il est ressortissant d’un pays lointain mais bien parce cette culture est objectivement respectable.

La Mort à demi-mots en est une bonne illustration. Le texte est parcouru de références explicites, artistiques ou intellectuelles, plus ou moins développées et quasi-exclusivement occidentales (à l’exception du poète et cinéaste Yoo Ha). On peut citer en exemple David, Delacroix, Klimt, Van Gogh, Picasso, Oscar Wilde, Henry Miller, Sartre, Shakespeare, Sylvia Plath, Tristan Tzara, Arthur Rimbaud, Robespierre, Marat, Ingres, Chet Baker, Jim Jarmush… Suite aux propos de l’auteur j’ai le sentiment qu’il y a là un penchant, peut-être pas tout à fait conscient, pour la démonstration. Il semblerait qu’en tant que fleuron de la jeune littérature coréenne Kim Young-ha se plaise à montrer qu’il maîtrise cette culture occidentale, et que son pays n’est plus replié sur lui-même. Au-delà de ça, bien évidemment, ces références sont généralement utilisées à bon escient.

De prime abord on peut s’interroger sur la brièveté du roman, en effet cent vingt huit pages en format de poche peuvent paraître presque indigentes. Ceci est probablement dû en partie au fait qu’en tant que « premier roman » cette œuvre succède tout juste à la période par laquelle tout jeune auteur coréen se doit de passer, celle de la nouvelle. Kim Young-ha devait alors se sentir plus habitué et plus à l’aise avec un récit concis.

Cependant, La Mort à demi-mots tient bien plus du roman court que de la nouvelle longue.  Cela est dû en premier lieu à la construction.

Le roman ressemble à bien des égards à une œuvre cinématographique. Par sa symétrie tout d’abord. La division en cinq chapitres, une introduction courte, trois actes plus développés et un épilogue conclusif, fait penser à la dramaturgie classique utilisée par le cinéma. De la part de Kim Young-ha, consommateur notoire de cinéma occidental, cela ne sera pas surprenant.  La symétrie concerne aussi la présence du narrateur, s’absentant d’un chapitre à l’autre.

Ensuite, la narration jouit d’une non-linéarité qui lui confère une consistance et une densité plus importantes. Les trois chapitres centraux sont en effet émaillés d’analepses qui par leur nombre et la façon dont elles sont bâties au milieu du récit font penser au flashback cinématographique. L’histoire est rendue plus complexe et plus complète. Sans parler de suspense, l’interruption de la chronologie à des moments dramaturgiques clefs permet de maintenir un intérêt constant tout en permettant à l’œuvre d’être plus profonde.

Dans le détail, le second chapitre par exemple est une sorte de longue séquence au montage alterné et parallèle. Alterné car le récit saute de l’intrigue de C. coincé sous la neige avec Seyoun/Judith à celle de son frère K. au volant de son taxi, parallèle car il y a, en plus, de nombreux « flashbacks ». Chaque passage commence ainsi par C. et Seyoun-Judith sous la neige, suivi d’une analepse puis d’une scène avec K. Ce « montage » quelque peu frénétique se retrouve dans les troisième et quatrième chapitres. Notons par ailleurs que ces trois chapitres centraux sont en réalité eux-mêmes situés avant le temps de la narration qui lui correspond aux toutes premières et toutes dernières phrases, incipit et excipit, lorsque le narrateur parle de sa compilation de notes.

On aurait pu craindre que cette construction alambiquée affecte la lisibilité du roman. C’est le cas mais beaucoup moins que prévu. Le tout reste relativement facile à suivre car il n’y a pas d’information réellement capitale dont l’oubli empêcherait de suivre l’intrigue, et la construction fait que chaque paragraphe profite de l’attente générée par les précédents. La cohérence de la narration rend donc le tout tout à fait lisible.

Enfin, le cinéma peut se manifester dans la récurrence des figures visuelles, les tableaux en particulier. Ainsi le premier chapitre, l’introduction, contient déjà les deux suicides qui seront relatés dans le roman. Le premier, celui de Seyoun, est annoncé par la mention du suicide de Sylvia Plath au gaz (figure qui n’est pas visuelle d’ailleurs), le second se trouve dans le tableau, Marat comme Mimi meurt dans une baignoire. On peut aussi remarquer les correspondances entre les tableaux, tous entre mort et extase.

Kim Young-ha le revendique, il voulait traiter Eros et Thanatos à la coréenne. C’est plutôt une société coréenne qu’il traite à travers le prisme des pulsions décrites par Freud et symbolisées par ces deux divinités. Nous verrons comment au cours d’une analyse détaillée.

La Mort de Marat. Ce premier chapitre est une forme d’introduction. Il est placé sous l’égide du tableau éponyme de Jacques-Louis David. Le narrateur y décrit son métier, ses méthodes et surtout la conception qu’il en a. « Ce n’est pas l’extase qui donne l’extase. Il faut être sec et froid. C’est la vertu suprême chez artiste » (p.12). Il est intéressant de noter que le narrateur lui-même se voit comme romancier, puisqu’il souhaite publier le récit de son travail. On peut alors lui conférer des partis pris propres à l’auteur. Cette phrase s’accorde bien avec la concision, l’absence de pathos et de romantisme (au sens littéraire du terme) qui caractérisent le roman.

La mort est vue comme une opportunité artistique. Ainsi pour ceux qui « n’ont pas de dons littéraires comme Sylvia Plath » le suicide resterait la dernière façon de donner un sens à une vie, c’est en cela qu’il s’agit d’un art, et que par conséquent le narrateur est un artiste encore plus grand.

À noter qu’il est précisé que la poétesse Sylvia Plath se suicide au gaz, il pourrait s’agir d’une référence autobiographique de l’auteur, voire un indice. Peut-être Kim Young-ha est-il angoissé, depuis son accident, par le fait d’avoir été d’une certaine façon surpris par la mort. Ceci expliquerait la citation de William Shakespeare « Serait-ce un crime de courir dans la maison mystérieuse de la Mort avant qu’elle vienne nous surprendre ? ».

Judith. Le second chapitre porte le nom d’un tableau de Gustav Klimt (1862 – 1918), peintre symboliste autrichien.

Le tableau illustre le thème principal du roman, la tension inextricable entre Eros et Thanatos. La femme représentée exprime en effet sur son visage l’extase, extatique à proprement parler, tandis qu’elle vient d’assassiner son amant. Ceci se traduit dans le roman à de nombreuses reprises, par exemple lorsque C. remarque que son frère K. couchait avec Seyoun alors même que lui assistait aux funérailles de leur mère (p. 26-27). De la même façon, tout au long du chapitre les scènes érotiques seront matinées de pulsions morbides, d’aspects dangereux « Je vais te tuer ! Je vais te tuer ! » (p.28), dans une dynamique presque sadomasochiste, qui reste néanmoins plus étrange que choquante, dérangeante dirons-nous. Seyoun semble consciente de la complémentarité, maintenant classique dans l’art, entre Eros et Thanatos. C’est elle, alors qu’elle vient de pousser C. à l’étrangler pour augmenter son excitation, qui dit « Ceux qui ne peuvent pas tuer quelqu’un ne savent pas vraiment aimer non plus » (p.56).

Parallèlement, K conduit son taxi de façon quelque peu téméraire. Il fuit on ne sait trop quoi, ou bien il court après on ne sait trop quoi non plus. En tout cas sa course est frénétique.

Evian. Ce troisième chapitre narre le voyage du narrateur à Vienne. C’est l’occasion pour lui de contempler le Judith de Klimt, il souligne ainsi le contraste entre l’aspect cadavérique de la femme et l’extase peint sur son visage (p.73-72). Nous retrouvons une nouvelle fois les Eros et Thanatos chers à Freud.

Il fait ensuite la rencontre de la jeune Hongkongaise et l’on note immédiatement qu’il cherche en elle « quelque chose de Judith » (p.73). Ce passage pourrait apporter une réponse à la question qui clôt le roman « Comment se fait-il que la vie soit comme ça, qu’il n’y ait rien de changé, même si on part très loin ? ». Il se pourrait bien que rien ne change parce que même en partant loin on recherche les mêmes choses. De plus l’alternance entre les passages qui se déroulent à Vienne et ceux qui concernent l’organisation du suicide de Seyoun suscite l’idée que le narrateur, puisque c’est bien sa voix qui se fait entendre, cherche à associer les deux jeunes femmes. C’est, comme nous l’avons dit, à cette fin que les montages alternatifs sont utilisés au cinéma, associer des idées.

La jeune femme devient l’illustration vivante des paradoxes liés à Eros et Thanatos. Elle finit par vomir la vie (p.84-85) lorsqu’elle boit de l’eau, un réflexe déclenché par son histoire, obligée qu’elle fut pendant des mois d’avaler la semence de celui à qui elle « appartenait » (p.91-92). C’est de loin l’histoire la plus sordide parmi celles des trois femmes du roman (celle de Seyoun/Judith, celle-ci et celle de Mimi), pourtant elle est la seule à ne pas se suicider. Le fait que les deux protagonistes se quittent, chacun fuyant dans sa propre direction, apporte un début d’explication. « Vas-y, vomis encore. Quand tu seras fatiguée, tu t’arrêteras. » pense le narrateur (p.93),

Mimi. Dans ce quatrième chapitre C. se trouve fasciné par une nouvelle femme, une artiste. Les deux se rendent compte qu’ils sont des fuyards. Et lorsque Mimi affronte enfin ce qu’elle fuyait, à savoir se laisser filmer pendant son travail, elle disparaît. Elle retrouvera le narrateur et deviendra sa cliente.

Durant les analepses, une nouvelle illustration du couple Eros-Thanatos est exposée. Il s’agit de C. et de ses papillons. Il s’interroge car il se rend compte que sa collection revient à épingler l’objet de son plaisir (p.107).

La Mort de Sardanaple. Le tableau lui-même est une variation sur l’inénarrable thème Eros-Thanatos, avec la nudité et le meurtre. Le narrateur part à Babylone, fuit à Babylone, mais qu’y cherche-t-il si ce n’est une nouvelle Judith, semblable à celle du tableau ?

K. de son côté semble être un fuyard infatigable. Dans le récit il passe son temps à conduire à toute allure sa Stella TX. Ce n’est ni explicite ni extrême mais il semble être pris de pulsions autodestructrices. Il est même frustré de ne pouvoir se mettre plus en danger avec ce qui est son plaisir, la voiture (p.125).

Dans un livre traitant du suicide on peut s’attendre à rencontrer des personnages désespérés, mais plus que le désespoir, c’est le manque de sens qui caractérise leurs existences. Le manque de sens et la frénésie. « C’était toujours après s’être mis au volant et avoir appuyé sur l’accélérateur qu’il se demandait où aller. » dit-il. Pour d’autres il s’agit plutôt de savoir quoi fuir, et c’est seulement quand ces questions n’ont plus de réponse que les personnages se tournent vers le narrateur. La société coréenne est donc vue comme prise d’une frénésie qui lui ait vitale, car même si elle s’interroge sur sa destination, il lui est indispensable de continuer à courir.

En conclusion, La Mort à demi-mots est un roman intéressant, écrit dans un style dépourvu de fioritures qui contribue à sa bonne lisibilité. Car c’est peut-être là qu’il pèche, le lecteur peut parfois avoir l’impression de se trouver plongé dans un essai plus que dans un roman, la littérature s’efface trop souvent au profit de l’intellectualité pure. Cela est grandement pardonnable du fait de la narration à la première personne, mais certaines sentences semblent néanmoins trop extérieures à la diégèse et manquent de naturel. Le symbolisme est parfois trop poussé, comme avec les fleurs artificielles dans les dernières pages, et globalement nous avons le sentiment que beaucoup de chose ont été dites sans qu’on ne nous ait laissé le temps de les digérer.

Le regard est désabusé, cynique, les personnages sont montrés comme vains et le désespoir pourrait se trouver plus près de l’auteur que de ses personnages. L’auteur sec et froid ne semble pas être le même que l’homme public.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Death_of_Marat_by_David.jpg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Gustav_Klimt_039.jpg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Eug%C3%A8ne_Delacroix_-_La_Mort_de_Sardanapale.jpg

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