Essais

LEE Hyeon-Joo – Maître, pourquoi?, par Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

Maître, pourquoi ?

 

Petit traité de sagesse pour le monde présent.

 

 

 

Par LEE Hyeon-Joo

 

 

 

Editions Imago, 2008

 

traduit par Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

 

 

 

 

 

Ce livre dont le titre original est Alors, tu es encore triste ?  a connu en Corée du Sud un grand succès, 4 éditions et plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus. Il a été élu livre du mois en 2004 et sélectionné au Salon de Francfort en 2005 comme l’un des cent livres coréens. Avec la personnalité de son auteur, le succès de ce livre est certainement dû, d’une part au recours de la forme dialoguée et d’autre part, à son habileté à multiplier les registres du discours sacré et profane.

 

 

Pense à l’arbre qui ne bouge pas d’un pouce tout en dansant

 

sous le souffle du vent, pense à l’eau qui ne change jamais de nature

 

tout en changeant librement de forme au gré des circonstances.

 

Tu es l’arbre, l’eau, le vent et les nuages.

 

 

 

Né en 1944, à Ch’ungju (??) dans la province du Ch’ungch’ong (??), en Corée du sud, Lee Hyeon-Joo est un ancien pasteur protestant, devenu aujourd’hui écrivain, auteur de textes pour la jeunesse, conférencier, enseignant… . Il nous a reçu un chaud jour du mois d’août, dans sa maison traditionnelle, à 1h30 de Séoul, village légèrement perché, à l’abri des montagnes environnantes. Et là, dans une simplicité non feinte, il a longuement abordé sa conception religieuse et sa pratique d’écriture, pour amener le lecteur vers des interrogations fondamentales.

 

 

 

Loin de construire une œuvre théorique, Lee Hyeon-Joo s’attache à penser le quotidien et à aider ceux qui le consultent ou l’entendent dans salles de cours, à vivre au plus près d’une conception religieuse de la vie, conception qui ne se satisfait pas seulement de prier les dieux et les divinités.

 

 

 

C’est dans cette perspective d’une aide au quotidien qu’il a imaginé les dialogues de cet ouvrage. Le Maître et l’élève, personnages fictifs du présent livre, ne sont que les deux facettes du Moi, les acteurs d’une pensée bouillonnante, contradictoire, qui tente de saisir la réalité au-delà de tout dogme. Quand une partie de chacun de nous doute, l’autre partie rassure, quand l’une s’inquiète, l’autre apaise, quand l’une défaille, l’autre se ressaisit. Lee Hyeon-Joo tente de penser la dualité, non comme une opposition irréductible mais comme un débat permanent qui nous agite, fidèle en cela aux pensées qui légitiment et réconcilient les oppositions.

 

 

 

Au travers de ces dialogues, Lee Hyeon-Joo met en lumière les questions qui nous déchirent et nous meuvent, les contradictions qui nous paralysent, les pensées incertaines et les vérités fragiles. Il met autant en exergue ce besoin pressant de comprendre notre destin, que celui d’apaiser un ego bouillonnant, source de malheur ou de mal-être.

 

Du pareil au même (texte 57) :

 

 

 

– Mon ami est en train de mourir. Que faire ?

 

– Et toi, est-ce que tu n’es pas en train de mourir ?

 

Celui qui aime aussi s’appeler « Deux-Moi » (mot chinois que l’on peut traduire en coréen par ??? ?), traducteur de Ghandi, Tich Nath Hanh, Chögyam Trungpa, Rumi, concilie dans son travail de penseur et d’écrivain, les religions et philosophies religieuses de l’Orient et de l’Occident. Bouddhisme, christianisme, islamisme, taoïsme forment le soubassement de sa pensée, sans recherche de réduction des oppositions ou des contradictions. Et malgré le titre un peu trompeur qu’il aime à se donner – Deux-Moi -, point de recours ici à la psychanalyse.

 

 

 

L’édition coréenne fait partie d’un ensemble que Lee Hyeon-Joo a désigné de la manière suivante : « Questions des nuages, réponses de la montagne » (?? ??). Ce titre illustre le débat permanent entre les différentes facettes de la personnalité, entre questions imprécises et foi inébranlable. Mais il tend aussi à monter que face aux questions fébriles, il est nécessaire d’apporter des réponses stables. Et cette stabilité peut se conquérir dans la foi de la religion, quelle qu’elle soit ou encore dans le rapport aux autres. Lire Lee Hyeon-Joo, c’est tenter de trouver au milieu de l’agitation d’une partie de nous-même, les réponses tranquilles de l’autre partie.

 

La solitude (texte 5)

 

 

 

– Pendant une escalade, un hubae ?? [NdT : appellatif pour désigner les plus jeunes, dans une communauté] m’a dit : « Grand frère, je me sens seul ». Je n’ai su que lui répondre.

 

– Mais tu as murmuré quelque chose, n’est-ce pas ?

 

– Oui, c’est vrai. Je lui ai dit de regarder les arbres, que chaque arbre se tenait seul, mais que, tous ensemble, ils étaient là. Et comme les arbres étaient là, le vent aussi était là. Ceci dit, j’ai eu le sentiment que ce que je disais ne touchait pas son cœur et j’ai cessé de parler.

 

– Tu as bien fait.

 

– Maître, si vous aviez été à ma place, que lui auriez-vous dit ?

 

– Je lui aurais dit : « Moi aussi je me sens seul ».

 

De prime abord, ces textes peuvent dérouter par leur simplicité apparente. Puis les lectures suivantes découvrent une densité et une profondeur qui nous amènent à reconsidérer l’avis initial. Ce livre est à lire dans l’ordre ou le désordre des dialogues – et cette dernière possibilité a notre préférence – en continu ou en discontinu et offrent un intérêt méditatif indéniable.

 

 

 

Et pour montrer que Lee Hyeon Joo ne s’interdit aucun tabou, nous ne résistons pas au plaisir de proposer ce dernier texte :

 

Tout cela est bien toi (texte 33)

 

 

 

– J’ai fait un rêve insensé. J’étais comme un chien en rut, je couchais avec toutes les femmes que je croisais. Je ne peux pas dire exactement ce qui se passait, mais en gros, quelque chose comme ça. Dans le lot il y avait des femmes que je connaissais, des femmes que je ne connaissais pas, je n’arrive même pas à me souvenir avec combien de femmes j’ai pu coucher… C’est la première fois de ma vie que je fais un rêve pareil.

 

– Tu ne savais pas que tu étais un chien en rut ?

 

– Pardon ? – Tu dis bien aux gens que tu es le monde, n’est-ce pas ?

 

– Oui, je le dis.

 

– Tu es le monde, et un chien en rut, ça fait partie du monde, non ?

 

– Certes…

 

– Si un chien en rut vit en toi, c’est que tu es un chien en rut, tu as quelque chose à y redire ?

 

– …….

 

– Eh bien, ce chien était drôlement excité cette nuit, on dirait.

 

-………

 

– Il ne suffit pas de parler ou de penser. La pensée et la parole doivent prendre corps, être incarnées. Quand tu vois un chien, n’oublie pas que tu es un chien, et quand tu vois une poule, n’oublie pas que tu es une poule. De même, fais bien attention à ne pas oublier que si tu vois un voleur, tu es un voleur, et si tu vois un saint tu es un saint. Tout ce que tu rencontres, c’est toi. Lorsque tu arriveras à voir ainsi, à « observer autrui d’après autrui, l’Empire d’après l’Empire, le monde d’après le monde » [NdT : Tao Te King], cette vision, enfin, se réalisera chez toi. Si l’on considère toutes les choses de cette manière, on ne pourra plus rien négliger. Si tu arrives à cet état, plus rien ne sera bagatelle, il n’y aura plus rien d’insignifiant. Tout est précieux, digne d’amour et de pitié. La miséricorde est infiniment grande, elle ne choisit jamais.

 

-…….

 

– Mais dis-moi, en faisant l’amour comme un chien en rut avec toutes ces femmes de rencontre, quelle sensation éprouvais-tu ?

 

– Je ressentais un mélange de plaisir et de déplaisir, encore que le plaisir lui-même était assez désagréable, me semblait-il. Mais surtout, je sentais bien que tout cela était absurde.

 

– Ça suffit ! Oublie tout, sauf le fait que tu peux être un chien en rut. C’était un bon rêve.

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