Essais Sciences Humaines

La pensée coréenne

La globalisation ne signifie pas l’effacement des identités culturelles particulières. Elle se réalise au contraire dans le respect mutuel des diversités. La Corée est encore loin d’être reconnue culturellement dans le monde. D’une part elle s’est développée dans la proximité de la Chine qu’elle a toujours admirée. D’autre part elle a subi le jugement de Hegel selon qui l’Extrême-Orient n’avait pas atteint le niveau conceptuel de la philosophie. Les Coréens ont ainsi douté d’eux-mêmes, depuis le 20e siècle fascinés par la philosophie occidentale et négligeant leur propre tradition, ce qui explique cette conférence de l’Académie des Etudes Coréennes de 2000 : « L’Identité Coréenne au 21ème siècle. »

Une meilleure appréciation de la Pensée Coréenne est possible dans une collaboration des chercheurs coréens et occidentaux. C’est cette dynamique qui a permis l’introduction de la Pensée Chinoise en Occident depuis une cinquantaine d’années. La Corée n’a pas eu cette chance. Elle a été éclipsée par la Chine et le Japon et de nombreux événements historiques ont fait d’elle une « éternelle oubliée. » Lorsque les missionnaires européens sont arrivés en Corée au 19e siècle, il n’y a pas eu parmi eux de Matteo Ricci comme en Chine qui sache apprécier profondément la culture coréenne.

Cependant le temps d’une réévaluation est venu. La Pensée Coréenne, encore fort méconnue, est la fleur du patrimoine culturel coréen. La question est souvent posée, même par les Coréens, de la spécificité de la Pensée Coréenne. Cependant, avant de pouvoir y répondre, il est instructif de prendre l’exemple plus abordable des arts comme la peinture, la sculpture ou la musique. En effet les Extrême-Orientaux ont gardé un lien vivant entre la pensée, la poésie et l’art. Ainsi apprécier une oeuvre d’art coréenne c’est s’approcher de l’esprit coréen. Comme le dit André Malraux : « Nous comprenons mieux le bouddhisme à travers ses chefs-d’oeuvre, que ceux-ci à travers les textes. »1

A cet égard l’exposition de Bruxelles de novembre 2008 à février 2009 intitulée « Le Sourire de Bouddha » est significative. Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, ce sont des sculptures coréennes en bois, en pierre ou en métal qui ont été choisies pour illustrer le rayonnement culturel bouddhiste en Asie. Le sourire présent sur le visage du Maitreya de Silla, trésor coréen No 83, comme il l’est aussi sur le visage du Bouddha dans la statuaire de Paekche, démontre un aspect mystérieux, délicat et profond de l’âme coréenne qui intrigue les amateurs d’art, comme intrigue le sourire champenois de l’ange de la cathédrale de Reims pour la statuaire chrétienne.

 

Beaucoup d’Occidentaux ne savent pas que divers trésors artistiques coréens se trouvent au Japon et courent le danger de ne pas être reconnus pour tels. Par exemple dans le domaine de la peinture le paysage du « Voyage en rêve au pays des pêchers en fleurs » a été présenté pour la première fois à Séoul seulement en 1996. Cette peinture se trouve habituellement au musée de l’université Tenri du Japon. Bien que An Kyôn ait été influencé par le Chinois Guo Xi, son originalité et son raffinement coréens sont évidents comme on le voit dans cette partie ci-dessous d’une oeuvre toute en longueur.

 

De façon semblable, c’est avec patience et attention qu’on peut s’approcher progressivement de la Pensée Coréenne et réaliser sa place. Il n’y a pas de An Kyôn chinois. Ainsi dans le domaine de la pensée Yi I, Yulgok et Chông Yag-yong, Tasan sont uniques et inspirent les intellectuels chinois et japonais. Alors que la Pensée Chinoise est manifeste et brillante, la Pensée Coréenne est cachée et discrète. Une herméneutique adaptée est nécessaire pour que les classiques coréens nous parlent à nouveau et nous donnent à penser dans notre recherche de sens.

Découvrir la Pensée Coréenne c’est comme entrer dans la cour intérieure d’une académie ancienne,sôwôn, et se retirer dans l’ étude au contact de la nature mais avec le souci des hommes. Les penseurs coréens paraissent avoir privilégié le sens de l’unité, le retrait, la petitesse et la modestie, le respect révérenciel, l’intériorité, la purification de l’esprit-coeur au contact de la nature, le sens du mystère et du sacré dans la simplicité de l’existence, la dimension spirituelle du penser, les valeurs cachées de l’esprit-coeur, et la dimension adéquate des sentiments.

 

Il est préférable dans une première découverte de ne pas trop se charger des données philosophiques techniques, qui ont suscité en Corée de nombreux débats et de multiples écoles, telles que la primauté donnée au li ou au ki, les théorisations sur la nature humaine et les sentiments telles que lesadanch’ilchông. Comme l’a fait Richard Taylor pour la tradition occidentale dans Les Sources du Soi, il est bon de considérer le développement de la pensée Coréenne dans son ensemble, son jaillissement depuis la rencontre avec la culture chinoise, ses tâtonnements des premiers siècles de notre ère avec les Classiques chinois et les sutras bouddhiques. On ne peut qu’admirer le travail considérable de ces nombreux siècles de déchiffrement, d’évaluation, de mesure, d’engagement. Certains Coréens étaient docteurs en Yijing au 4e siècle, d’autres comme Wônhyo au 7e siècle cherchaient un fil d’harmonie entre les multiples écoles bouddhiques, d’autres encore, moins connus, comme Ch’oe Sûng-no au 10e siècle, pétri des classiques confucéens, s’inquiétaient de l’éducation, des institutions et du bien-être du peuple. Un temps de maturation fut nécessaire avant que ne surgissent de grandes figures au 13e siècle pour le bouddhisme et au 16e siècle pour le néoconfucianisme.

Malgré l’absorption de traditions différentes, les Coréens sont revenus à des thèmes privilégiés de pensée comme la culture du Soi, l’éveil de l’esprit-coeur, la sincérité, le coeur réel, ce qui permit à plusieurs reprises des échanges fructueux entre confucianisme, taoïsme et bouddhisme. L’un des fils directeurs pour la lecture des oeuvres coréennes est la recherche par les penseurs coréens des « sources (cachées) de l’Esprit-Coeur ». Yi Hwang, T’oegye (1501-1570) qui avait pour livre de chevet le Classique du Coeur, Simgyông, a publié une correspondance qui a influencé beaucoup d’esprits asiatiques, Réflexions de Recueillement, Chasôngnok. Son oeuvre est une riche et fine contribution à une exploration de l’esprit-coeur dont la profondeur répond à la profondeur de penseurs bouddhistes comme Chinul (1158-1210).

Les penseurs extrême-orientaux sont traditionnellement respectueux de ceux qui les précèdent et osent à peine créer par eux-mêmes. Cela est difficile à comprendre pour un Européen qui a en mémoire Descartes faisant table rase de toutes les idées qu’il voulait vérifier par la force de la raison claire ou bien Nietszche qui remit en cause toute l’éthique chrétienne. C’est pourquoi l’aspect personnel d’un penseur chinois et coréen se détache moins nettement que chez un philosophe européen. Entrer dans l’univers d’un penseur coréen demande l’étude attentive de tout un passé, de nombreux textes fondateurs, d’un ensemble culturel et poétique. En fait, parce qu’on a souligné la radicalité nouvelle de la pensée de Descartes, on a, par ailleurs, négligé son enracinement dans la pensée augustinienne.

L’apparente faiblesse extérieure de la Pensée Coréenne contraste avec une force intérieure. Loin des certitudes absolues les penseurs coréens ont assumé les limites de la condition humaine et ont cherché un accomplissement de sagesse centré sur les valeurs du coeur. Il est parfois préférable d’être ignoré, rejeté et persécuté pour ouvrir un chemin nouveau de pensée et de vie. Tasan qui a traversé la persécution catholique du 19e siècle en est un exemple éclatant. Dans son exil il s’est rapproché des plus déshérités de la société coréenne et a compris sur le terrain la corruption politique et le vide intellectuel de son époque. C’est de cette expérience qu’ont jailli ses idées les plus vives, une vision nouvelle de l’homme et une détermination au service de réformes.

Si l’histoire et la littérature coréenne moderne et contemporaine commencent à être mieux connues dans le monde, un travail complexe reste à faire pour la Pensée philosophique Coréenne. Jusqu’à une époque récente T’oegye, Yulgok ou Tasan considérés comme de grands penseurs en Asie étaient presque inconnus en France et en Europe. Les lecteurs européens attendent des textes de ces auteurs et une introduction à leurs oeuvres pour pouvoir se rapprocher d’eux. Ce qui est difficile à réaliser est une qualité de traduction et d’interprétation qui ne trahisse pas l’importance de ces pensées.

Au fur et à mesure qu’on découvre l’autre dans son étrangeté on découvre davantage de soi-même et de l’homme tout entier. Philosopher n’est pas une tâche seulement occidentale. Le cheminement qui a commencé en Grèce s’enrichit dans l’ouverture à d’autres cheminements. Rappelons-nous les réflexions de Maurice Merleau-Ponty : « Cette possession de soi-même et du vrai, que l’Occident seul a pris pour thème, elle traverse pourtant les rêves d’autres cultures, et, dans l’Occident même, elle n’est pas accomplie. […] Les philosophies de l’Inde et de la Chine ont cherché, plutôt qu’à dominer l’existence, à être l’écho ou le résonateur de notre rapport avec l’être. La philosophie occidentale peut apprendre d’elles à retrouver le rapport avec l’être, l’option initiale dont elle est née, à mesurer les possibilités que nous nous sommes fermées en devenant « occidentaux » et, peut-être, à les rouvrir. »2

Ainsi entrer dans un dialogue avec la pensée coréenne c’est poursuivre une tâche inachevée de méditation. Ce qui nous paraissait lointain dans l’espace et dans le temps paradoxalement vient raviver notre quête d’un art de vivre et d’une maturation de nos sentiments. Au contact des penseurs coréens il se peut que nous apprenions beaucoup de l’amour de la sagesse selon une musique nouvelle. Notre humilité dans l’ouverture sera récompensée par un nouvel émerveillement au-delà des différences culturelles.

 

Philippe Thiébault
Asian Studies Program
Sejong University, Seoul

1 André MALRAUX, LA METAMORPHOSE DES DIEUX, L’intemporel, Gallimard, 1977, p.183.

2 Maurice MERLEAU-PONTY, Signes, « Partout et Nulle Part », Paris, Gallimard, 1960, p.172-176.

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