Portraits d'Auteurs

interview de Philippe Thiébault

JCDC: Comment expliquer que  la Corée ait poussé plus loin que la Chine elle-même, la mise en oeuvre du confucianisme ?

PT: La Corée a toujours été admirative de la Chine. Il me semble qu’elle s’est sentie comme responsable d’un travail de protection et de conservation du confucianisme. Confucius avait déjà éprouvé que le travail sur les Classiques exigeait un effort permanent sans lequel la culture profonde se trouvait dans le danger de disparaître. Dans cet esprit les Coréens ont développé une sorte d’orthodoxie qu’on ne trouve pas dans d’autres pays d’Asie.

On ne peut pas déterminer aussi précisément que pour le bouddhisme, en 372, l’entrée du confucianisme en Corée.

En fait Ki-Baik Lee mentionne dans son Histoire de la Corée que sous le roi Sosurim (371-384) la réception du bouddhisme et du confucianisme s’est réalisée de façon concomitante puisqu’en 372 est mentionnée la création d’une Académie Nationale Confucéenne. C’est ainsi qu’à une époque très ancienne on pouvait devenir docteur de tel ou tel Classique comme le Yijing (Livre du Changement). On ne se rend pas toujours compte combien la tâche des intellectuels coréens de cette période des premiers siècles de l’ère chrétienne a été difficile. Alors que la tradition chamaniste était encore puissante, particulièrement dans le royaume de Silla, les Coréens se sont trouvés exposés à la fois aux textes des classiques chinois et des sutras bouddhistes. Ces deux ensembles de textes sont d’une difficulté considérable. Beaucoup de temps était nécessaire pour déchiffrer ces textes, en absorber le contenu, les interpréter et les assimiler dans le contexte culturel coréen. La Chine avait reçu le bouddhisme alors qu’elle avait déjà une longue tradition confucéenne. En revanche la Corée en recevant à la fois le bouddhisme et le confucianisme a dû prendre un long temps de maturation avant de voir émerger des penseurs originaux dans ces deux domaines culturels.

L’histoire coréenne montre des périodes d’avancée et de recul successifs du confucianisme, comme du bouddhisme d’ailleurs. Tout particulièrement avec les purges des XVe et XVIe siècles, le confucianisme n’a-t-il pas failli interrompre définitivement son ascension?

La fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle furent effectivement des périodes de recul par rapport à la première moitié du XVe siècle durant laquelle le roi Sejong avait fait briller la Corée en de nombreux domaines scientifiques et avait suscité la création de l’alphabet coréen. Ce recul est dû à l’aventure d’un souverain qui n’a jamais reçu le titre de roi et qui s’est comporté comme un fou cruel, Yônsan’gun (1494-1506). Néanmoins si on observe l’évolution du confucianisme coréen sur une durée plus longue, on découvre qu’un travail de fond s’est poursuivi selon l’inspiration confucéenne, même à des moments où le bouddhisme dominait nettement la société coréenne.

Est-ce la raison pour laquelle il résistera à toutes les invasions barbares, à toutes les guerres ?

D’une façon plus large je pense qu’il faut reconnaître la ténacité du peuple coréen vivant dans un espace géographique restreint, presque prisonnier d’un contexte local au milieu de grandes puissances dominatrices. La Corée aurait pu facilement être rattachée à la Chine qui en aurait fait une de ses provinces lointaines. Elle aurait pu disparaître à plusieurs reprises au cours de l’histoire mais elle a toujours manifesté la volonté d’endurer les circonstances les plus pénibles et de garder son identité culturelle. A un niveau plus intérieur cela est dû aussi à ce que les Coréens se sont nourris des textes confucéens classiques, pas seulement intellectuellement, mais en appliquant leur enseignement essentiel dans les multiples dimensions de la vie pratique, familiale, sociale et institutionnelle. Ils ont ainsi développé une personnalité et des capacités en harmonie avec la direction profonde de la sagesse de ces classiques. Ainsi on comprend mieux l’importance du confucianisme coréen quand on étudie le Classique du changement, le Yijing. Par exemple il y a toujours eu cette compréhension chez les Confucéens coréens qu’il est nécessaire d’évaluer le moment critique où il faut s’engager ou se retirer, où il faut agir ou ne pas agir, où il faut patienter pour attendre le moment favorable de revenir sur le devant de la scène ou de rester caché pour éviter toute erreur et protéger l’oeuvre du Ciel.

Mais c’est le confucianisme qui rend les Coréens si tenaces ou bien est-ce que cette ténacité est presque une ténacité anthropologique qui a permis la longévité du confucianisme ?

C’est vrai qu’il y a un peu les deux, il y a à la fois la vigueur propre des Coréens liée à leurs racines particulières et l’enrichissement confucéen. Il est essentiel d’étudier l’histoire coréenne ancienne pour comprendre les caractéristiques des périodes plus récentes et les qualités positives des Coréens d’aujourd’hui. Souvenons-nous par exemple de la force des Trois Royaumes. On peut beaucoup apprendre du rayonnement de Paekche dans les arts et le bouddhisme, dans la transmission de la culture confucéenne et des techniques vers le Japon. On peut aussi méditer sur l’esprit héroïque avec lequel Koguryo résista aux invasions et sur la capacité de Silla à mûrir le bouddhisme et à unifier les Trois Royaumes. Ceux-ci représentent une période attachante de par leur esprit d’échange et d’harmonie entre les différents apports du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme, tel que cela est symbolisé par l’esprit Hwarang, Fleurs de Jeunesse. Les coréanologues occidentaux se penchent souvent sur les périodes coloniale et post-coloniale mais risquent de négligler les leçons importantes de la période ancienne. N’oublions pas non plus la figure du roi Chôngjo (1776-1800) liée au mouvement Sirhak, Etude Pratique, qui depuis quelque temps fait l’objet de recherches attentives. Chôngjo eut une vie difficile en raison d’une opposition partisane et endura une mort suspecte. Entouré d’une belle équipe il a entrepris un travail formidable de réformes, notamment à travers le Kyujanggak, centre de recherche et de conseil. L’oeuvre de ce roi est parfois comparée à celle du roi Sejong. La Corée aurait sans doute connu une évolution différente s’il avait vécu plus longtemps, notamment en raison de sa tolérance envers le catholicisme nouvellement introduit dans le pays. Qu’aurait été la Corée sans les persécutions du 19e siècle?

Le taoïsme n’a pas eu en Corée la même vigueur qu’en Chine. Pour quelles raisons ?

En ce qui concerne le taoïsme il faut distinguer entre le taoïsme populaire et la pensée taoïste philosophique. Ce qui apparaît comme un manque de vigueur dans le développement du taoïsme coréen est peut-être dû à ce que le chamanisme allié au bouddhisme populaire est demeuré très actif en Corée, comme on peut le constater également dans la littérature coréenne. Cependant la pensée taoïste et la pensée néo-taoïste ont été très influentes en Corée, même pendant la dynastie des Yi, lorsque les penseurs néoconfucéens méditaient les grands textes taoïstes. Il est peu connu par exemple que Yi I, Yulgok a écrit un commentaire du Daodejing de Laozi appelé le Sunôn. De façon significative ce commentaire n’a pas été intégré dans l’édition des oeuvres complètes de Yulgok par souci d’orthodoxie confucéenne. Cependant des esprits comme Yulgok se situaient au-delà de ces limitations. On notera par ailleurs que le néotaoïste Wang Bi (226-249), qui est bien introduit en France par Marie-Ina Bergeron, a exercé une influence considérable en Corée jusqu’à aujourd’hui par ses commentaires sur le Daodejing et le Yijing. Le taoïsme est ainsi très présent en Corée surtout pour la réflexion philosophique et la créativité artisitique.

Quel est l’état de la pensée coréenne aujourd’hui ?

Il n’est pas aisé de répondre à cette question car la Corée depuis le 19e siècle a dû, malgré ses réticences initiales, s’ouvrir aux idées de l’Occident, alors que par nature elle était attachée à une tradition et même à une orthodoxie, peut-être un peu excessivement. Progressivement elle est tombée dans un excès inverse où modernisation signifiait occidentalisation. En conséquence, comme le grand penseur Park Chong-Hong l’a rappelé dès les années soixante, les Coréens ont beaucoup oublié d’eux-mêmes et de leur propre pensée. Après les tragédies de la colonisation japonaise, de la Guerre de Corée (1950-1953)  il y a eu un passage à vide où une incertitude, une confusion et une crise d’identité se sont développées. Ce n’est qu’à partir des années soixante-dix et quatre-vingt que des intellectuels coréens, dans un contexte difficile de dictature militaire, ont commencé à réactiver des programmes de recherche, à commencer par la traduction de grands textes anciens avec l’aide de centres comme l’Académie des Etudes Coréennes. J’ai eu la chance d’observer de près le dynamisme d’un certain nombre de jeunes chercheurs d’aujourd’hui et je pense que peu à peu une nouvelle appréciation se fera de la pensée traditionnelle coréenne. Il y faudra cependant du temps car on ne rattrapera pas facilement l’affaiblissement du 20e siècle.

Quel rôle joue encore le confucianisme dans la Corée contemporaine ?

Le confucianisme a perdu le rôle central qu’il avait exercé pendant de nombreux siècles et est devenu minoritaire. Malgré la persécution du 19e siècle la Corée est devenue l’un des pays les plus chrétiens de l’Asie, d’une certaine façon et surtout sous la forme protestante. Cependant les statistiques trompent parfois car une minorité peut receler un dynamisme et une influence importants. Dans le christianisme coréen le catholicisme est minoritaire mais son rôle a été considérable dans la démocratisation de la société coréenne moderne. Ainsi, quoique minoritaire, le confucianisme reste vital dans les mentalités et les pratiques sociales coréennes. Il y a un rejet par la nouvelle génération  de ce qui a permis une forme autocratique de gouverner, un abaissement de la femme, un clanisme étroit mais souvent l’acuité de ces problèmes n’était pas lié à un confucianisme authentique mais plutôt à une mauvaise compréhension et à une mauvaise pratique de celui-ci. Un travail délicat est nécessaire pour réinterpréter les concepts et les valeurs du confucianisme en relation à la société moderne. Dans ses lettres de prison l’ancien Président coréen Kim Dae-Jung, qui et bien connu pour sa foi catholique, montre combien plusieurs penseurs confucéens l’ont inspiré et il était lui-même soucieux de retrouver le sens de valeurs comme la piété filiale dans le cadre de la modernisation rapide. Il y a eu une période de critique facile du confucianisme mais il est moins aisé de penser la contribution positive que le confucianisme peut apporter pour une nouvelle génération qui parfois a perdu le sens de valeurs essentielles à cause de plans démesurés de développements et de conditions de vie rudes malgré une affluence matérielle. La collaboration est-ouest sera très importante pour une réévaluation équilibrée du confucianisme coréen et asiatique.

 

Propos recueillis par Jean-Claude de Crescenzo
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