Romans

Fleur noire, zones d’ombre d’une émigration

Le roman du coréen Kim Young-ha rappelle une des vocations premières de la littérature : témoigner. C’est dire se faire le témoin d’un épisode de l’histoire retranchée[1], au sens d’un refoulé collectif honteux lorsque les rouages de l’aliénation oppriment un groupe fragilisé par sa pauvreté, par la guerre.  C’est le cas de la migration économique des Coréens qui s’exilèrent pour le Mexique, tous ayant signé un contrat de quatre ans de labeurs dans des plantations de sisal,l’henequen (chanvre blanc), une plante nécessaire à la fabrication de cordes dont le négoce était prospère. La persécution des Mayas en avait tellement réduit le nombre qu’il fallait faire appel à de la « main d’œuvre étrangère ».

Alors que les grandes puissances du monde se disputaient férocement le destin de l’Asie de l’Est, les milles trente-trois Coréens embarqués sur L’Ilford, ignorants de la situation internationale, rêvaient au Mexique. […] C’était le 4 avril 1905.

L’émigration de ces 802 hommes, 207 femmes et 24 enfants est d’autant plus singulière que le Japon mit un terme à ces exodes qui pouvaient concurrencer leurs propres ressortissants à l’étranger (92), prenant ainsi en tenailles la Corée bientôt sous son protectorat grâce à la signature du traité d’Eulsa. Le récit pourrait être celui d’une décadence sans fin d’exilés, souvent poussés par la ruine, celui d’un apprentissage annoncé en suivant le parcours de Kim I-jeong qui pense être adulte : « à [s]on retour ». Il est bien davantage un récit historique sur les pouvoirs politique et économique, qui se rejoue ici et ailleurs. Ici une Corée entre Japon, Russie et Chine. Ailleurs des rapports de force entre États-Unis et Mexique, entre dictateurs et zapatistes. Les esclavages entre peuples se succèdent : après les Africains déportés aux Amériques au XVI, les Mayas au XIX à Cuba, les formes d’engagisme du XX…

En témoin, l’écrivain apporte ses preuves que sont la précision historique, le recours aux archives, aux coupures de presse qui font résistance à l’imaginaire unifiant le passé, à la mémoire tronquée des hommes. L’écrivain se « tient en tiers », comme l’indique l’étymologie de « témoin » : celui qui connaît chaque partie. Tantôt la Chine face au Japon, Le Japon face à la Corée, Les Mayas face aux Français, aux Espagnols, aux Américains, les Coréens face aux Indiens : la chaire de ce roman est tramée de toutes ces relations, du conflit au métissage, de la guerre à la relation interculturelle, au sens où l’entend Issa Asgarally. Kim Young-ha est donc un écrivain témoin, comme JMG Le Clézio invite à le penser dans son discours du prix Nobel 2008. Aussi fallait-il adopter une forme ouverte, celle du roman polyphonique qui donne voix à une galerie de personnages finement brossés dans le désir sourd qui les torture le plus souvent. Le livre choral s’ouvre de façon théâtrale sur la liste des personnages principaux de ce qui relève parfois de la tragédie, rarement du réalisme magique et le plus souvent de la chronique des mœurs, jamais du récit lyrique. Le temps de la traversée, de l’entre-deux, permet encore l’élan vers le « mythe blanc » (le coton), l’identification à une représentation d’homme occidental, les espoirs de « retrouver leur rang » pour les déclassés et même l’éveil du désir… Au rêve fait place d’abord la réalité du corps par sa présence animale, ses odeurs fétides sur le bateau puis par le travail dans les haciendas où les engagés ne cueillent pas des oranges et ne coupent pas de la canne à sucre mais une plante épineuse qui les blesse. Alors les émigrés coréens prennent conscience de leur exploitation qui hypothèque sérieusement la possibilité de gagner l’argent du retour. La haine de l’autre n’est jamais première dans ce roman ; elle n’est que le fruit de la tromperie, de la faim et du labeur enduré vainement pour qui est « enchaîné par ses dettes ». Avant cette déconvenue, la fascination pour l’autre existe bel et bien, par exemple celle des lettrés pour les ouvrages classiques chinois ou celle d’un voleur pour un prêtre mais dans l’hacienda la faim commande aux esprits. Le destin de ce groupe minoritaire asservi par des propriétaires fait écho à celui de la Corée, devenue dépendante du Japon. Sur la plantation, le rachat de sa liberté est aussi soumis à l’arbitraire, chaque propriétaire selon un modèle féodal imposant ses conditions. Les différences entre haciendas tiennent alors à la personnalité du propriétaire : l’un recrute des hommes qui savent chanter ou jouer de la musique, l’autre veut les convertir au christianisme. Mais il est une toute autre altérité rencontrée plus déroutante que la nature des hommes qui semble si prévisible dans sa quête de pouvoir : l’altérité de la nature du Yucatan avec ses caractéristiques géomorphologiques si différentes de la Corée. Nulle rivière ou montagne, et à l’absence d’eau s’ajoute l’obsession de la nourriture du pays natal, dont le groupe est indéniablement coupé, sans relation épistolaire aucune avec le pays d’origine. Les détails culturels abondent : de la coupe du chignon traditionnel des hommes à la castration d’un eunuque. Décidement le livre est écrit sous le signe de la coupe, autre manière de retrancher. À commencer par la coupe quotidienne des feuilles de l’henequen – pour fabriquer une corde, cet objet de lien s’il en est – qui met le roman sous le signe des paradoxes qui marquent l’histoire humaine.

L’un de ses personnages, Yi Jong-do – un noble de sang royal qui ne sait pas travailler de ses mains, qui lit Confucius inlassablement et pense pouvoir d’une lettre de sa main aux dignitaires politiques régler la situation par l’autorité qui lui est conférée – est coupé de son peuple par l’arrogance première, par son incapacité à changer de cadre de références, par une inadaptation foncière à l’inconnu. À la différence de son fils qui comprend quels sont les deux pouvoirs contre la faim : l’argent et la langue, Yi Jond-do ne semble voir ni le travail de sa femme, ni la beauté de sa fille mais à tout le moins le désir d’apprendre l’espagnol qui motive son fils. Car, plus généralement, la langue qui fait lien se révèle l’obsession souterraine de ce livre : parler la langue de l’autre libère d’une coupure. La langue est du côté du pouvoir. La note du traducteur de la page 46 pointe discrètement la « controverse » pour s’approprier l’espace : mer de l’Est pour les Corées ou mer du Japon pour les Japonais ? Pouvoir nommer confère la puissance. Même lorsque les privilèges dus à la position sociale se dissolvent, la langue trahit l’origine du noble ou du paysan. Une fois les Coréens arrivés au Mexique, elle confère à l’interprète un pouvoir sans pareil. Lorsque Yoshida enseigne le japonais à l’orphelin I-jeong, il s’en tient aux mots du quotidien, à ceux utiles dans cet espace viril de la cuisine qui les réunit. Car ce ne sont pas des cultures qui se rencontrent mais des hommes. Une fois en terre étrangère, les migrants se découvrent tous dans l’impossibilité de parler, de se faire entendre. Peu leur importe de ne pas comprendre la messe en latin. Par contre la dépendance à l’Autre devient insupportable au moment où le sentiment d’injustice prévaut. Les Coréens se découvrent « engagés » sous contrat, main d’œuvre à bon marché, qui ne peut acheter à manger que sur l’hacienda, au prix fort donc. Le propriétaire donne d’une main ce qu’il reprend de l’autre. On connaît l’adage. La langue espagnole est celle du pouvoir. À double tranchant, ne pas la parler c’est résister, ne pas oublier sa langue maternelle, la parler c’est pouvoir s’en sortir. Les Mayas parlent la leur, les Coréens aussi. À mesure que la famille de Yeon-su, la seule décrite précisément dans le roman, va se déliter, sa langue coréenne s’ouvre à d’autres. Comme le pouvoir tourne, Yeon-su, la seule femme dont on suit le destin, apprend chaque langue dominante d’abord l’espagnol, puis le cantonais lorsqu’elle est achetée par un Chinois. Quittant la plantation, elle confie son enfant à l’indienne Maria. À la fin du récit, pour renouer avec son fils, qui ne parle pas sa langue maternelle mais celle de sa mère de lait, l’apprentissage de la langue de l’autre est à nouveau la voix de la reconnaissance possible.

L’histoire humaine est jalonnée de ces ouvertures mais aussi de métamorphoses, de jeux de masques : les deux personnages du voleur voulant punir son peuple et de l’interprète « raisonnant comme un propriétaire » rejoignent la cohorte des figures littéraires de traîtres, des jouisseurs éphémères du pouvoir, le premier converti succombant en posture christique aux coups des révoltés, le second redevenu l’opiomane qu’il était. Le premier ayant toujours eu son pendant : un ancien prêtre Paolo doutant des conversions forcées. Quant aux autres, ils sont ensuite plongés dans la tourmente d’un pays en guerre civile entre partisans du dictateur et guérilleros. Un Coréen pouvant aussi bien se trouver enrôlé dans un clan ou l’autre, avec ou sans conviction politique. L’écrivain a d’une part le sens de la formule : « Ce qu’il faudrait au Mexique, ce ne sont pas les haciendas. C’est la démocratie. » (309) Il se garde d’autre part de lever les ambivalences. « Depuis quand un individu a-t-il le droit de choisir son pays ? Je regrette, mais c’est le pays qui nous choisit » dit Yoshida. Ce à quoi répond le geste contraire de I-jeong de fonder un petit pays dans la jungle du Guatemala, une utopie. Cet orphelin qui s’est trouvé un père qui lui donne son nom à l’embarquement sur l’Ilford, qui s’est épris de Yeon-su la coréenne fille de noble, qui est devenu soldat aux côtés des révolutionnaires mexicains, est sans doute le personnage le plus ciselé du roman, aux prises avec sa lucidité. L’analyse psychologique le présente comme mis sous tension par une guerre qui oblitère passé, « désirs et conflits intérieurs ». Il fonde en Sindaehan son idéal d’un pays sans discrimination. La révolution mexicaine « est celle d’un pays qui n’est pas le notre » mais d’un idéal qui est notre. Un pays pour un homme à l’identité lacunaire, d’autant qu’il est Japonais depuis 1910 puisque la Corée est sous joug de son voisin, et témoin des méfaits des « identités meurtrières ». Le roman résiste à l’idéalisation ; I-jeong devenu chef de mercenaires armés apprécie davantage les ruines mayas comme postes offensifs ou défensifs que comme lieu sacré. Le sens pragmatique l’emporte sur tout « exotisme ».

Des deux concepts clefs pour comprendre la culture coréenne selon Le Clézio[2], le premier qui fait lien est indéniablement mis à rude épreuve : il s’agit du cheong, qui désigne « ce lien affectif puissant qui unit les membres d’une même famille, pour le meilleur et pour le pire ».  La fissure est là : le frère de Yeon-su prostituerait bien sa sœur, le père est à la charge des trois autres. Mais d’autres familles nées sur les plantations métissées entre Coréens et Mayas se soudent et retrouvent leur liberté en rachetant la liberté de chaque membre un à un. Le compagnon de Yeon-su ne tuera pas l’ancien amant de sa femme qui est aussi le père de l’enfant qu’il va adopter. Le second concept han « que l’on pourrait traduire par l’esprit de vengeance, ce souvenir amer qui entache une vie où quelque chose a manqué » semble endormi chez ces émigrés dont la plupart sont des parias de leur propre société, l’écrivain se gardant d’idéaliser la situation originelle. Les soldats sans bataillons dissous par les Japonais, les nobles ruinés, les paysans sans terre constituent la majorité des embarqués sur l’Ilford. La vengeance, née de la colère contre le propriétaire, explose cependant dans les haciendas qui oppriment un peuple travailleur et interdisent les pratiques chamaniques.

Les religions abondent : soit l’évangélisation en Asie comme en Amérique latine, Meyers comparé à Moïse, la trace du christianisme aux allures de réalisme magique au travers du cauchemar du voleur – le fantôme de Jésus Christ lui répétant : « je suis mort à ta place » -, soit un visage aux traits bouddhiques, un adepte de Confucius ou encore le plus souvent des rituels chamaniques impossibles à endiguer. C’est ainsi que le paksu qui voulait ne plus l’être, dit-on, l’est encore à son corps défendant sollicité qu’il est par son peuple, habité qu’il est, priant devant l’autel de fortune qu’il a constitué sous sa tente. Il fédère les anciens pêcheurs liés par les offrandes aux ancêtres, le gut au cours duquel les esprits communiquent avec les hommes.

La déculturation, qui consiste à gommer par la force des acquis culturels, trouve son champ d’application privilégié dans la conversion religieuse. L’acculturation, qui concerne l’adoption de traits de la culture d’accueil par fréquentation assidue, trouve le sien dans le rapprochement sexuel, hommes et femmes ne sont plus séparés, comme au pays natal, lors des fêtes.

De ces rencontres naissent aussi des formes de métissage. D’abord le métissage physique du fait que nombre de Coréens prennent des Indiennes pour femmes. Ne pas contracter d’alliance avec un membre de l’autre communauté est un principe qui vole en éclat. En effet, sa plus fervente partisane, la mère de Yeon-su, s’en défait en épousant un Indien. Et bien entendu un métissage culturel : le mélange de rites mayas et coréens pour les mariages à Tikal, la création par l’eunuque d’une musique métissée, l’apparition de la vierge de Guadalupe dont « naquit un nouveau culte » qui permettait aux Indiens de rendre un culte à leur déesse mère. « Ils avaient fini par retrouver dans la cérémonie complexe et solennelle de l’époque médiéval l’ancien rituel aztèque du sacrifice humain. » (236) La cité de l’empire espagnol est le foyer par excellence de tous les métissages, comme l’a démontré Serge Gruzinski. Ce dernier rappelle que dès le XVème siècle « les métissages ne s’inscrivent pas forcément dans un rapport colonial ou asymétrique […] mais s’insèrent toujours au cœur de rapports de force et de domination ».[3] Les alliances de 1905 à 1910 unissent les deux groupes de dominés, mayas et coréens. Le récit écrit la force culturelle éprouvée et vivante de ces deux cultures.

Rares sont les figures de style tel l’oxymore du titre, Fleur noire. Rares sont les métaphores, abondent plutôt les comparaisons animales de l’odeur érotique du sang de chevreuil de Yeon-su au coq de combat, du paksu devenu sanglier pris au piège aux coupeurs de sisal comparés à un troupeau de rats ou à un gibier.

Une comparaison signale le trouble et l’inconnu : ainsi des plantes pareilles à des « griffes de diable », du sisal nommé par les Coréens « iris en forme de langue de dragon ». La langue coréenne est imagée. La langue de l’écrivain se veut sèche, au plus proche du factuel, dans un décorticage de l’inhumanité, si humaine.


[1] Au sens où l’entendent Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, Histoire et trauma, Stock, 2006. D’abord publié en anglais History Beyond Trauma, Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, Other Press, New York, 2004.

[2] Préface au numéro 585 de La Nouvelle Revue française, avril 2008, volume consacré aux écrivains coréens contemporains.

[3] Serge Gruzinski, Planète métisse, Actes Sud, 2008.

%d blogueurs aiment cette page :