Essais Portraits d'Auteurs

Hwang Sok-yong, un écrivain en prise avec son temps.

Il est peu d’écrivains qui jouissent dans leur pays d’une renommée comparable à celle de Hwang Sok-yong : les tirages de ses livres, d’abord publiés en livraisons dans des quotidiens ou sur l’internet ont souvent dépassé le million d’exemplaires ; plusieurs (La Route de Sampo, Monsieur Han, Le Vieux Jardin) ont été adaptés pour le grand écran. Il est sans doute aussi le plus traduit dans le monde (en français, japonais, chinois, allemand, anglais, russe, italien, espagnol et quelques autres langues). Sept de ses livres ont été traduits en français[1], deux sont en cours de traduction. Les livres traduits sont en assez grand nombre et couvrent un laps de temps assez étendu (de 1970 à 2004) pour être représentatifs des moments de la vie de l’auteur et de l’évolution de son écriture. Les plus anciens (Monsieur Han et La Route de Sampo) sont des classiques en Corée, Le Vieux Jardin fait figure de bilan d’une vie et d’une époque, quant à L’Invité, roman visionnaire, il est aujourd’hui d’une actualité brûlante.

Sa célébrité, notre auteur la doit en partie à son engagement politique : Hwang Sok-yong est de ceux qui, étudiants, intellectuels, écrivains, ont milité activement en faveur de la démocratie pendant la dictature militaire, laquelle n’a cédé qu’à l’approche des Jeux Olympiques de Séoul (1988) ; il est de ceux qui ont dénoncé, dans leurs écrits mais aussi par l’action, la condition faite aux travailleurs par un patronat aussi volontariste que peu attentif aux droits élémentaires de l’homme. Il a été emprisonné pour ses idées et a payé chèrement son combat d’humaniste.

S’il est imprudent, quand on parle d’un écrivain, de tenter d’expliquer l’œuvre par la vie, il est difficile de ne pas le faire en ce qui concerne Hwang Sok-yong tant son œuvre est liée au contexte dans lequel il a vécu, aux péripéties de sa vie, à ses rencontres avec des hommes et des faits historiques et sociaux. Nous verrons en effet que chaque texte fait écho à un événement, que dans chaque texte on retrouve ce qui a fait l’actualité d’un moment, au point que l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle coréen se trouve représentée avec une grande acuité dans ses romans et ses nouvelles.

Nous nous garderons bien de réduire Hwang Sok-yong au statut de chroniqueur ou d’activiste politique. Hwang est un romancier qui veut être reconnu comme tel[2], un créateur fécond et puissant : un auteur qui maîtrise au plus haut point l’art de camper une situation, de donner vie à des personnages, leur conférer une épaisseur humaine qui fait d’eux, au-delà de leur identité coréenne toujours très circonstanciée, des figures emblématiques de la condition humaine ; un humaniste qui parle haut et fort, dont la critique est violente, l’humour efficace, la sensibilité toujours mobilisée ; un architecte soucieux de la construction, souvent originale, de ses récits ; un écrivain dont l’écriture évoluera au fil des ans, du regard objectif à une vision plus intériorisée.

Hwang Sok-yong est né en 1943 à Zhangshun en Mandchourie, alors colonie japonaise tout comme la Corée. C’est là que son père a entraîné sa famille originaire de la province du Hwanghae (aujourd’hui en Corée du Nord) pour y chercher fortune. Très tôt l’enfant est témoin des bouleversements qui ébranlent le pays : la Libération (août 1945) et le chaos qui a suivi (la famille s’installe d’abord à Pyongyang puis, en 1947, à Séoul), la guerre (1950-53), la division du pays, la sévère dictature sur un pays ruiné en proie à la violence et à la corruption, enfin la pesante présence militaire américaine. C’est dans ce contexte que prend forme sa vocation d’écrivain :

Ma vocation d’écrivain est née quand, à l’école primaire, j’ai remporté le premier prix d’un concours de rédaction. Je crois me souvenir que, dans ma composition – publiée ensuite dans un journal –, je racontais un moment que j’avais vécu pendant la guerre de Corée. De retour de notre fuite au Sud, nous venions de rentrer chez nous. Le sol était jonché de vitres brisées et de douilles vides. Nous avions passé tout l’après-midi à nettoyer la maison et à faire l’inventaire des objets disparus.

J’ai grandi en écoutant ma mère me raconter des histoires à longueur de journée. Elle avait bénéficié d’une éducation moderne. Je lisais les classiques qu’elle achetait pour moi. À l’école, pendant la récréation, je racontais à mes camarades ce que j’avais entendu ou lu à la maison. Eux, ils aimaient bien mes histoires. C’est à ce moment que j’ai dû comprendre que, pour inventer une histoire, il fallait y mettre des souvenirs et de l’imagination. L’enfant que j’étais passait beaucoup de temps à rêver seul. Au cours de ces rêveries, je m’efforçais de reconstituer les événements que j’avais vécus quand j’avais trois ou quatre ans. C’était comme si je démêlais les fils embrouillés d’une pelote de laine. Ces événements, je les fixais ensuite en images dans ma mémoire pour les conserver précieusement. Par exemple, le moment où nous avons passé le 38e parallèle, c’est, dans ma mémoire, une promenade pour aller en pique-nique. Les champs étaient couverts de fleurs d’astragale et de roseaux de Chine : portant chacune un sac à dos, mes sœurs marchaient un peu à l’écart de ma mère qui me portait sur son dos. Elle me disait tout bas – je me souviens encore de la tonalité de sa voix – de ne pas faire de signes à mes sœurs car il ne fallait pas qu’on nous soupçonne d’être en train de fuir au Sud. Cette scène est restée gravée dans ma mémoire, mais pas dans celle de mes sœurs, pourtant beaucoup plus grandes que moi.[3] Ces scènes de la petite enfance, on les retrouve, décrites avec sensibilité mais sans sensiblerie (la sensiblerie n’appartient pas à sa palette) dans une très jolie nouvelle de 1973, « Herbes folles »[4].

 

Rien que de repenser à cet été-là, j’en ai la gorge serrée. On habitait dans une cité industrielle à proximité d’une fonderie et d’une filature. La nuit, par la fenêtre ouverte, on voyait distinctement les ouvriers, torse nu, la peau cuivrée, qui s’agitaient devant la fournaise incandescente. Essoufflé au terme de sa longue course, le train entrait dans l’enceinte de l’usine, prenait son chargement et repartait. Peu après, on entendait résonner sur le pavé les brodequins de l’équipe de nuit qui venait prendre son tour. […] Je me souviens de ces camions qui nous réveillaient en passant ; ensuite surgissait le halètement d’une locomotive, bientôt effacé par des chants patriotiques qui rivalisaient de puissance avec, en arrière-plan, le sourd grondement de la fonderie. Restent aussi gravés dans ma mémoire le fracas déchirant des fusillades, la poussière blanche, parmi les ruines, que je regardais danser dans les rais du soleil, la voix grave d’un homme, les cris de panique des gens, qui me donnaient le frisson, et, souvenir plus vif que tous les autres, la triste mélopée que fredonnait Tægum.[5]

Tægum, avec qui l’enfant nouera une complicité affectueuse, est la domestique qui s’occupe de lui, dans la nouvelle comme dans la vie. Cette personne, explique l’auteur, a en effet réellement existé, seuls ont été changés son nom et sa fin : si dans la nouvelle elle devient folle, comme beaucoup de ceux qui ont vécu la tragédie de la guerre civile, elle a comme tant d’autres disparu, emportée dans le maelström.
Grâce à cette domestique, le jeune garçon couvé par sa mère dans le milieu relativement aisé où il vit, découvre l’existence des classes sociales :

Celui qui avait à peu près mon âge boitait. Il ne pouvait pas déplier complètement sa jambe droite, si bien que, pour marcher, il était contraint de tourner les reins en balançant les bras. Assis à côté de Tægum, il me lorgnait, l’air hostile, en grignotant lui aussi du gaettok. Je me suis souvenu de l’avoir vu, un jour, jouer sur la montagne de charbon : il courait récupérer son cerf-volant qui venait de s’écraser, et les autres gamins s’étaient mis à chanter ensemble une chanson au rythme du balancement syncopé de ses membres. Il avait, maintenant, l’air de me dire : « Toi, t’habites là-bas, dans la cité ; t’es pas d’ici ; si mes copains t’attrapent, je te garantis que tu y laisseras des plumes. » J’avais la frousse, d’autant qu’il n’arrêtait pas de me pousser, de me donner des coups dans le dos quand les autres regardaient ailleurs.[6]

Il découvre aussi l’horreur de la guerre et la mort :

On n’a pu revenir qu’à la mi-octobre. Notre errance à travers le pays m’avait endurci le cœur. Marchant d’un pas lourd derrière les adultes dans la poussière des chemins, j’ai vu des morts pourrir comme des chiens sous le soleil. Ils dégageaient la même odeur que la sauce de soja qu’on fait bouillir. Je me suis habitué à cracher sur eux comme on crachait dans notre quartier sur les rats morts qu’on trouvait parfois aux abords des égouts ou dans les champs. Pour moi, encore aujourd’hui, la mort est liée au soleil et aux crachats ; cet été-là, elle s’appropriait le monde dans la lumière éclatante de l’astre.[7]

Si le thème de la guerre civile (cette guerre inachevée qui laisse encore planer ses menaces soixante ans plus tard), conséquence de la coupure du pays en deux parties, affleure constamment dans l’œuvre, Hwang Sok-yong en fait la figure centrale de deux de ses livres : d’abord de Monsieur Han, et plus tard, avec une plus grande distance critique, de L’Invité.

La guerre de Corée (1950-53) et le drame qu’elle a représenté pour ceux qui l’ont vécue lui a inspiré sa première œuvre majeure, Monsieur Han (1970). Extrêmement célèbre en Corée, c’est un livre phare du patrimoine littéraire coréen : on en trouve des pages dans les manuels scolaires. Pour donner une idée de son importance, on pourrait dire que Monsieur Han est à la littérature coréenne ce que L’Étranger est à la littérature française.

Rappelons brièvement les faits : à la Libération (15 août 1945), Soviétiques et Américains sont chargés, les premiers au nord du 38e parallèle, les seconds au sud, de désarmer les forces japonaises vaincues et d’organiser des élections pour élire un gouvernement qui serait placé à la tête du nouvel État fédérant les deux moitiés du pays. Les élections n’ont pas lieu, la séparation s’en trouve consolidée et on se retrouve avec deux gouvernements et deux États. Le 25 juin 1950, les troupes du Nord déferlent sur le Sud et prennent Séoul puis la quasi-totalité du pays. L’ONU confie la réplique militaire à l’armée américaine qui, secondée par des corps expéditionnaires de nombreux pays occidentaux, débarque à Inchon, repousse les troupes d’invasion jusqu’à la frontière chinoise. Les « volontaires » chinois interviennent à leur tour, Séoul tombe de nouveau, puis est reprise par les forces de l’ONU. Le front se stabilise approximativement sur le 38ème parallèle. Un armistice est signé le 27 juillet 1953, laissant quatre millions de victimes, un pays dévasté et plus divisé que jamais.

Han Yongdok, le protagoniste du roman, est professeur de médecine, spécialité obstétrique, à l’hôpital universitaire de Pyongyang quand la guerre éclate. Lui et deux de ses collègues deviennent vite suspects aux yeux de la hiérarchie communiste pour leur manque de zèle idéologique.

Le doyen était un ancien officier des services de santé de l’armée soviétique. Il était venu à Pyongyang dans les fourgons du contingent envoyé par Moscou et, dès son arrivée, il avait quitté l’uniforme pour adhérer au Parti. Le seul fait qu’il ait servi dans l’armée d’occupation lui avait permis de s’attribuer d’autorité un bon poste dans l’administration sans que personne ne vienne lui poser des questions sur son engagement politique, ses convictions idéologiques ou sa classe d’origine. Ceux qui, comme lui, avaient porté l’uniforme de l’Armée Rouge s’étaient, à leur retour, emparés de postes de commandement bien qu’ils fussent ignorants des institutions de leur pays. Si bien qu’ils imposaient chez eux un mode de fonctionnement calqué sur celui de l’Union soviétique, ce qui facilitait la mainmise de cette puissance. Les gens compétents, en revanche, et les vrais mais obscurs patriotes qui, eux, n’avaient pas quitté le pays, se montraient trop critiques pour se voir offrir des responsabilités. Plus le temps passait et plus le pouvoir durcissait ses positions, les préparatifs de la guerre lui donnant de nouvelles raisons de se faire plus coercitif. Le doyen de la faculté ne manquait jamais une occasion de rappeler qu’il avait, lui, suivi la voie royale, c’est-à-dire l’Armée Rouge, tandis que les communistes coréens qui étaient passés par la Chine n’avaient appartenu là-bas, dans le meilleur des cas, qu’à un corps de réservistes. Du haut de ses trente ans et de la grandeur que lui conférait sa formation moscovite, il crachait son mépris à la figure de professeurs pourtant de dix ans ses aînés. Quelle meilleure façon de signifier à ces hommes du passé qu’ils ne serviraient que jusqu’au moment où de plus jeunes, plus combatifs et idéologiquement sûrs, seraient en mesure de les remplacer à l’université ? Il ne manquait jamais l’occasion de stigmatiser leur absence de véritable engagement et les accusait constamment d’avoir des penchants bourgeois.

Faisant sonner durement le talon de ses bottes, le doyen apparut enfin, arborant de lourdes brochettes de décorations sur sa vareuse. Aux trois professeurs qui, indécis, se levaient, il fit signe du menton de se rasseoir.

 […] Le pays a besoin de toutes sortes de talents, mais avant tout de médecins. Vous savez parfaitement que c’est pour cela que nous devons être des citoyens exemplaires et répondre à l’ordre de mobilisation générale. Alors pourquoi, vous, vous n’êtes pas mobilisés ? Camarade So, voulez-vous bien me donner la raison ?… Vous n’avez rien à répondre ?… Vous n’avez donc toujours pas compris ! Après une enquête sur vos origines et compte tenu des appréciations portées sur votre engagement politique, vous avez tous les trois été disqualifiés pour le front. Le Parti voulait vous démettre de vos fonctions de professeur et vous envoyer dans un camp de travail. Mais moi, j’ai pris en compte votre solide formation – tout impérialiste d’ailleurs qu’elle soit ! –, j’ai écrit une déposition en votre faveur. Votre ordre d’affectation est arrivé aujourd’hui. Vous êtes nommés à l’Hôpital du Peuple. Tâchez de vous rendre utiles au Parti, rachetez vos fautes par le travail. C’est bon pour aujourd’hui, vous pouvez disposer. Vous irez à l’hôpital demain, vous y serez logés. Consacrez-vous au salut du peuple. »[8]

À l’exemple de cet extrait, on trouve maint passage, maint commentaire dans le texte, qui attestent de la distance critique dont Hwang Sok-yong fait preuve à l’égard du communisme, distance qui ne lui épargnera pourtant pas, par la suite, des accusations lourdes de conséquences dans une dictature dont le socle idéologique est l’anticommunisme.

À l’Hôpital du Peuple, Han ignore les ordres qui lui ont été donnés : au lieu de ne soigner que les cadres du Parti et les soldats de l’Armée du Peuple, il s’occupe aussi des gens ordinaires. Condamné à mort pour cause d’incivisme, il échappe miraculeusement aux balles du peloton d’exécution. Il n’a plus d’autre choix que de fuir le Nord. La traversée du Dædong en plein hiver est une des scènes les plus célèbres de la littérature coréenne moderne :

Han Yongdok se retournait de temps en temps. Sa femme qui le suivait à pas menus ressemblait à une frêle figure dans une peinture pointilliste : des flocons s’étaient posés sur ses cheveux ; son visage, toute sa silhouette s’estompaient au fur et à mesure que la couche de neige s’épaississait sur le sol. Lorsqu’il vit cette vaste étendue blanche qui le séparait d’elle, une angoisse soudaine lui serra le cœur. Le spectacle de sa femme le suivant avec ses enfants qui marchaient tantôt devant elle, tantôt derrière, ne semblait ni actuel ni réel, c’était comme une photo ancienne aux teintes déjà fanées.
Ils parvinrent à un endroit où le passage du fleuve pouvait se faire à gué. Le courant charriait des plaques de glace brisées par les remous. Les gens traversaient, nus, tenant leurs vêtements pliés au-dessus de leur tête. L’eau, par endroits, leur arrivait jusqu’au cou. Les pères de famille étaient obligés de faire plusieurs navettes pour passer leurs baluchons. Quand ils touchaient la rive d’en face, les enfants tombaient littéralement d’épuisement. Les adultes massaient leurs membres engourdis par le froid. S’inclinant devant la détermination de son mari, la femme de Han avait maintenant renoncé à l’accompagner au Sud. Elle lui tendit des sous-vêtements neufs qu’elle avait gardés contre sa poitrine.
– Fais attention au froid. Ça, c’est pour te changer, tu en auras besoin plus tard. Je reste avec ta mère, nous t’attendrons. Emmène les enfants si tu veux.
– Je serai de retour avant d’avoir été obligé de me changer. Soyez sages, les enfants, et prenez soin de votre mère et de votre petit frère.[9]

Parvenu au Sud, Han doit trouver les moyens de survivre. Comme tout un chacun, il se heurte aux désordres provoqués par la guerre, la corruption étant devenue endémique, mais il en souffre plus que la plupart des autres car il tient à rester intègre. Il tombe dans le piège tendu par de faux médecins dépourvus de scrupules, et surtout, il devient très vite la proie de la suspicion délirante qui s’est emparée des gens du Sud : lui qui a conservé l’accent du Nord, n’a-t-il pas la naïveté d’organiser une réunion d’anciens élèves qui ont fui, comme lui, la dictature communiste ? Le voici soupçonné, puis accusé d’être un espion au profit du Nord, et sa vie au Sud, loin de sa famille, devient un véritable enfer. Il mourra dans la misère.

L’histoire de Monsieur Han est un vaste retour en arrière encadré, au début du récit, par le décès de cet homme misérable dont les voisins s’étonnent qu’il n’ait pas de relations et, à la fin, par l’aube qui met un terme à la veillée funèbre. La construction rend plus sensible, dans cet entre-deux, la plongée de Han dans l’anonymat, dans une sorte de non-existence, d’exil au sein de son propre pays. Dans la destinée de cet homme, Hwang Sok-yong résume le drame de la guerre et de la séparation. Beaucoup d’œuvres ont abordé ce thème en Corée, au point qu’il est un peu devenu la marque de fabrique de la littérature coréenne, mais aucune ne l’a fait avec autant de simplicité, d’efficacité, d’émotion.

Il y a une raison à cela. C’est que cette histoire, plus exactement cette chronique, de Monsieur Han, c’est celle de l’oncle maternel de Hwang Sok-yong. Ce texte, Hwang l’a écrit en hommage à sa mère. Peu après les événements de Kwangju (mai 1980), il a surpris sa mère en train de brûler les titres de propriété de sa maison de Pyongyang : elle voulait faire disparaître son origine nordiste. Elle qui avait toujours désiré retourner au Nord, elle avait acquis la certitude qu’elle ne le pourrait pas. Elle est morte peu après.

Les gens passés au Sud constituent une sorte de diaspora, ce sont des déracinés. Toute la Corée a vécu ce syndrome du déracinement. En se rendant plus tard à Pyongyang, Hwang Sok-yong fera, d’une certaine façon, ce que sa mère avait tant désiré faire de son vivant.

Park Chung-hee précipite la Corée dans une marche forcée vers le développement industriel. La main-d’œuvre, nombreuse, travailleuse et peu exigeante parce que très pauvre, est exploitée sans vergogne. Hwang Sok-yong milite pour la défense des sans-droits que sont les ouvriers et les paysans dépossédés de leur terre, il s’engage comme travailleur journalier sur des chantiers, fait l’expérience de la condition ouvrière, celle aussi, pour la première fois, de la prison. Cette expérience va alimenter une production littéraire très riche dans les années 1970, qu’on retrouve dans des nouvelles comme « Les Terres étrangères », « La prospérité », « La route de Sampo » ou encore « Les ambitions d’un champion de ssireum ».

Les Terres étrangères conte l’histoire d’une grève, sur un grand chantier de polder, qui tourne mal. Les ouvriers, des journaliers et des paysans que leurs terres ne font plus vivre, se dressent contre leurs scandaleuses conditions de travail, d’hébergement, de salaire :

Ils n’étaient pas grand-chose sur cette vaste plage à fourmiller désespérément. Pourtant, la mer cédait petit à petit du terrain tandis que la journée durant, la dynamite effaçait les deux montagnes rocheuses qui encadraient le golfe.
L’équipe de la journée était surchargée par rapport aux autres équipes. Son travail consistait à entasser de la terre tout au long de la ligne depuis le début du canal. Sur la plage mouillée, on s’enfonçait jusqu’aux genoux. Le soleil se levait et déclinait aux mêmes heures mais les ouvriers, épuisés, ne voyaient pas venir la fin de l’ouvrage. Les plus malins se reposaient en cachette dans l’ombre de l’entrepôt quand le contremaître s’éloignait. Certains tombaient d’anémie ou d’insolation.
Il fallait charger à la pelle des chariots de terre, les décharger sur la plage pour ensuite damer. Interminablement. À la fin de la journée, les ouvriers étaient vidés de leurs forces, on ne distinguait plus la pelle de l’homme. Continuer relevait alors de l’exploit ou de la folie. Seul le contremaître s’agitait encore pour exhorter les ouvriers au travail. Réduits au silence par la fatigue et tourmentés sans cesse, ils n’avaient pas l’ombre d’une distraction. Le soir, ils recevaient une feuille jaune et l’échangeaient contre du liquide qu’ils dépensaient tout de suite pour manger.[10]

L’écriture ici se fait action, le témoignage devient combat. L’auteur met en scène les conditions de vie des ouvriers de façon directe, abrupte, il renonce à la langue surveillée de ses premiers textes pour laisser place à une oralité crue, brutale et souvent drôle. Il met dans la bouche des journaliers et des paysans le langage qu’ils parlent au quotidien, créant un effet de réalisme immédiat, comme pourrait le donner à voir et entendre le cinéma :

– On se crève le cul, on trime comme des chiens et tout ça pour récolter quoi ? Je vous le demande. De l’or, des fortunes ? Même pas assez pour avoir une petite affaire à soi et mener une vie décente.
Il mit la main sur l’épaule de Handong et poursuivit :
– Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir la paix dans ce monde ? Autant se foutre à l’eau tout de suite.
– Moi, répondit Handong, quand j’ai le corps et l’esprit tellement en compote que je peux plus sentir le goût des choses, je me dis que j’aurais aussi vite fait d’allumer un bâton de dynamite, de me le foutre dans la bouche et de sauter avec…
Sur la plage, les ouvriers se pressaient autour des contremaîtres pour recevoir leur feuille.
Donghyuk dit soudain :
– Chiche, je vais te chercher un bâton de dynamite et tu nous fais ça devant le bureau, allez !
– Mais ne te gêne pas, trouves-en un et saute à ma place, tu me rendras service ![11]

Les terres étrangères du titre ne sont pas des terres d’exil lointaines, ce sont ces grands chantiers lancés par le gouvernement où viennent échouer les paysans arrachés à leur village et les journaliers en quête de travail. Réalité sociale ô combien authentique des années 1960-70.

« La Route de Sampo » aborde de nouveau le thème du travail et des bouleversements que connaît le pays. Sans aucun doute la plus célèbre de notre auteur, cette nouvelle, qui a donné lieu à un film, est un classique en Corée. Elle illustre de façon exemplaire l’esthétique réaliste de l’auteur, qui privilégie la description objective, laisse parler les faits, écarte tout commentaire. Les deux protagonistes de l’histoire sont des travailleurs journaliers qui viennent de quitter leur chantier parce qu’il a fermé l’hiver venu. Yongdal a abandonné sa chambre en oubliant de payer son loyer, mais non sans avoir au préalable rendu un fort gaillard hommage à sa logeuse ! En route, il rencontre Jong :

– Vous êtes resté combien de temps chez elle ? demanda l’homme.
Vu de près, celui-ci avait plutôt belle prestance et le ton direct de ses propos n’était pas pour déplaire à Yongdal. Assis à même le sol, ce gaillard de quatre ou cinq ans son aîné n’avait pas l’air de sentir le vent glacé qui lui fouettait le visage. Yongdal baissa un peu la garde.
– Quatre mois. Vous, où est-ce que vous allez ?
– Je pense aller à Sampo, répondit l’autre calmement en plissant les yeux.
Yongdal hocha la tête.
– M’est avis que c’est pas une très bonne idée. Y a rien à faire là-bas, surtout en hiver.
– C’est mon pays natal.
L’homme épongea dans son gant de coton la goutte qui lui pendait au bout du nez. Il porta son regard sur l’horizon au bout du champ. Yongdal comprit qu’ils ne se trouvaient pas du tout dans la même situation : l’autre rentrait chez lui, tandis que lui, Yongdal, allait à l’aventure.
– Alors, vous rentrez chez vous…
L’homme se leva, passa la bride de son sac à l’épaule et demanda :
– Vous cherchez quel genre de boulot ?
– Vous, quand vous êtes venu ici, il y avait un boulot précis qui vous attendait ?… Vous savez bien comment c’est !
– Bon, moi, j’y vais.
[…] – On pourrait faire un bout de chemin ensemble. Moi, je vais à Wolchol. C’est dans la même direction, au moins dans un premier temps… Y a longtemps qu’on n’a pas eu un hiver pareil… L’an dernier, à la même époque, j’étais sacrément bien. J’étais en ménage avec une pute dans une chambre à trois mille wons par mois… Alors que maintenant, avec ce froid, je sais même pas où aller…[12]

Par les chemins enneigés, une prostituée en fuite se joint à eux.

Plus on avançait et plus elle avait de choses à dire et moins elle marchait vite. Elle raconta sa vie, parla de cette époque où tout allait bien pour elle dans les grandes villes. Mais sa conclusion était que toutes ces déclarations d’amour qu’elle avait entendues au cœur de la nuit, ce n’était que des escroqueries, seul le fric intéressait les gens, et rien d’autre. Elle toucha son balluchon du doigt :
– Qu’est-ce que vous trimbalez, vous, les hommes ? Des marteaux, des scies… Moi, là, j’ai de vieux jupons, quelques culottes, un peu de maquillage… Mes pauvres jupons et moi, on se ressemble : ils ont été lavés tant de fois qu’ils n’ont plus de couleur et les coutures fichent le camp… […] Est-ce qu’une femme a besoin de sous ? est-ce qu’elle a besoin d’autre chose que de son cul ?
– Si vous dites des choses pareilles, vous ne trouverez personne pour se mettre en ménage avec vous…
– Avec qui voulez-vous que je me mette en ménage ? Les hommes à peu près convenables, ils sont sur les routes à la recherche de boulot ![13]

Bref est le récit, mais longue est la marche qui reste dans le souvenir du lecteur, marche dans la neige vers un ailleurs, vers un lieu qui n’existe pas, vers une illusion. Inutile de chercher Sampo sur une carte de Corée, « La Route de Sampo », c’est avant tout la métaphore d’une déroute.

La condition sociale des laissés-pour-compte du développement est au cœur de nouvelles comme « La Prospérité » (1971) ou encore « Les ambitions d’un champion de ssireum » (1974). Le réalisme est, là encore, ce qui caractérise l’écriture de l’auteur en cette époque qu’on peut dire héroïque : le parler est direct, volontiers familier, plein de verve et de gouaille, comme dans cette première page des « Ambitions d’un champion de ssireum ». Le protagoniste est employé dans un bain public, chargé de frotter le dos des clients.

À l’époque, je travaillais comme homme à tout faire au « Paradis ». Ceux qui avaient un tant soit peu de jugeote pouvaient, au premier coup d’œil, voir la différence entre ma pomme et les gros lards étendus devant moi, que j’étais en train d’astiquer. Eux, c’étaient de vrais êtres vivants – ça se voyait à leur façon de cligner les yeux, de plisser le nez –, tandis que moi je n’étais qu’une machine en action… Enfant, je rêvais de devenir lutteur. On m’appelait « le grand zigoto » parce que j’étais déjà d’un beau gabarit : un mètre quatre-vingts, plus de cent centimètres de tour de poitrine, des biceps de gorille. Bref, je suis grand et bien fait. En matière de physionomie, je n’ai rien à envier à personne : sourcils noirs, nez bien dessiné, lèvres pleines, de grands yeux. On m’a souvent dit que je ressemblais à Cassius Clay, le fameux boxeur. À l’époque, je ne me rendais pas compte de ces choses. Ce n’est qu’après être venu à la ville que je me suis dégourdi – d’ailleurs, à force de fréquenter des gens de toute sorte, je suis devenu savant. Quoique, de temps en temps, je me demande si je n’ai pas perdu quelque chose au change. Mais quant à savoir quoi, c’est une autre paire de manches.[14]

En 1966, Hwang Sok-yong est enrôlé dans le corps expéditionnaire coréen envoyé au Vietnam où il doit se battre pour la cause américaine : il est chargé du « nettoyage », mission qui consiste à faire disparaître les traces des victimes civiles. Cette expérience de la guerre au Vietnam sera évoquée d’abord dans une nouvelle, « Œils-de-biche »[15] (1972) où le narrateur exprime à la première personne le dégoût ressenti par un lieutenant au moment du retour en Corée. Mais notre auteur lui consacrera, beaucoup plus tard – le temps de prendre assez de distance – un volumineux roman de 650 pages, L’Ombre des armes (1985).

Le protagoniste, Ahn Yeong-kyu qui incarne l’expérience personnelle de l’auteur, est affecté à la surveillance du marché noir florissant aux alentours du PX (Post Exchange) de Da-Nang, tâche qui l’amène à explorer les trafics et contrebandes de toutes sortes au milieu des attentats du FNL et des opérations de nettoyage des forces américaines.

Un PX, qu’est-ce que c’est ? se demandait Yeong-kyu. Une sorte de Disneyland dans un vaste entrepôt de taule. Un endroit où des soldats exténués peuvent assouvir leurs rêves de possession avec quelques devises militaires tachées de sang, en achetant des objets préfabriqués en série par la société industrielle. Des canards, des lapins, des choses féériques qui bondissent et qui rient. Le papier et les boîtes d’emballage dégagent une odeur chimique et c’est beau comme une fleur.
Un PX, qu’est-ce que c’est ? Un lieu où on vend les produits de la vie quotidienne utilisés par un peuple capable de fabriquer des armes pouvant détruire un terrain d’un hectare et demi en quatre minutes, d’en faire un champ de ruines où ne peuvent plus vivre ni les animaux ni les plantes. Un pays capable de faire jaillir d’une seule bombe un million d’éclats d’obus sur deux kilomètres de long et cinq cents mètres de large.
Un PX, qu’est-ce que c’est ? Le grenier de l’oncle Sam implanté dans des contrées inconnues, paré du drapeau des États-Unis, qui affiche l’effigie d’une épée romaine et d’un bouclier portant une devise qui stipule qu’aucun pays n’est plus puissant ni plus prestigieux que l’Amérique. Le PX transforme les autochtones en clowns grotesques, les enivre, les amène à donner tout ce qu’ils ont. C’est la foire de la toute-puissance militaire où se côtoient chaleureusement prostituées, pasteurs et trafiquants d’armes.
Le PX est censé apporter la civilisation aux peuples d’Asie naïfs et barbares qui se contentaient de bananes et d’une poignée de riz. Il leur apprend à faire leur toilette avec une savonnette d’un blanc laiteux, leur font apprécier la fraîcheur du Coca. […] Le PX est un cheval de Troie. C’est une arme nouvelle, la plus puissante de l’Amérique, pensait Yeong-kyu.[16]

La critique se fait plus raisonnée, plus analytique, comme on le voit dans le passage qu’on vient de lire, mais non moins violente. En dénonçant la présence américaine dans un Vietnam divisé et en guerre, dont le Sud est occupé, c’est au fond de son propre pays que parle Hwang Sok-yong. L’Ombre des armes, métaphore d’une Corée divisée, dont le Sud est placé sous la « protection » des mêmes troupes que celles que l’auteur a vues à l’œuvre au Vietnam. Le livre déplaît au pouvoir, la parution de la deuxième partie est bloquée, laquelle devra attendre la fin de la législature du général Chun Doo-hwan pour voir le jour.

Hwang Sok-Yong aime à se définir comme un « idéaliste réaliste ». Il considère qu’il est du devoir des intellectuels d’exercer une fonction critique à l’égard de la société dans laquelle ils vivent et de se placer en défenseurs de l’idéal démocratique. Notre auteur le fait en humaniste, au nom d’un idéal abstrait et non pas dans le cadre d’un parti politique ou d’un mouvement structuré. Mais le fait de s’opposer à un régime dictatorial qui, par définition, ne s’encombre pas de nuances, le rend forcément suspect. Dans pareil contexte, il est vite qualifié de gauchiste, de communiste – ce qu’il n’est pas. La détestation qu’il éprouve pour le régime qui gouverne la Corée du Sud lui fait ressentir un minimum de sympathie pour tout ce qui s’oppose à lui. D’où le regard positif que semble porter sur le FLN le protagoniste de L’ombre des armes ou, un peu plus tard, l’attraction qu’exercera la Corée du Nord sur l’auteur. Le voici donc considéré comme un agitateur public, voire un dangereux dissident. Afin de poursuivre son combat avec les armes de l’écrivain, il est contraint désormais de recourir à la métaphore : l’écriture et la publication des dix volumes de Jang Gilsan (non traduit) s’étalent sur dix ans (1974-1984). Le protagoniste de cette vaste fresque romanesque est un héros des temps passés, bandit en révolte contre l’injustice, redresseur de torts, sorte de Robin des bois coréen. Les lecteurs ne sont pas dupes : c’est la Corée du temps de la dictature de Park Chung-hee puis de Chun Doo-hwan qui est décrite à travers ce qu’on pourrait qualifier de « fiction historique ». Le succès est énorme, au Sud comme d’ailleurs au Nord.

En 1989, bravant la loi de sûreté, qui interdit tout contact avec des Coréens du Nord, Hwang Sok-yong se rend à Pyongyang pour représenter les écrivains du Sud à un congrès d’écrivains. Il sait ce qui l’attend – la prison – s’il rentre à Séoul : il choisit l’exil, à Berlin d’abord – où il assiste à la chute du Mur – puis à New York. En 1993, pensant bénéficier d’un peu de compréhension de la part de Kim Young-sam nouvellement élu à la présidence d’un État qui s’est démocratisé, il choisit de rentrer au pays de sa langue. Mais le nouveau président est oublieux du temps où il luttait contre la dictature et Hwang Sok-yong, jugé pour atteinte à la sûreté de l’État, est condamné à sept ans de prison. Il n’en fera « que » cinq : élu président à son tour, Kim Dae-jong, futur prix Nobel de la Paix, le tirera de sa cellule en mars 1998 dès sa prise de fonctions.

L’expérience du combat politique, de la dissidence, de la prison, qu’a vécue Hwang Sok-yong, constitue la matière du Vieux Jardin (2000), œuvre capitale centrée sur la génération de ceux qui, dans les années 1980 – soit vingt ans plus tôt – rêvaient d’une vie meilleure.

O Hyonu, dissident qui agit dans la clandestinité, est condamné à la prison à perpétuité par la police du régime. Libéré après dix-huit ans de prison, il apprend que Han Yunhi, la femme qu’il a aimée et qui l’a soutenu dans son combat, est morte. Elle lui a laissé des lettres, son journal, des dessins, grâce auxquels il renoue les fils de ce qu’a été sa vie et celle de son amante dans la période de la dictature, période pendant laquelle beaucoup de jeunes de sa génération ont été torturés et exécutés. Hyonu se promène dans ce vieux jardin, à la fois leur passé et les idéaux pour lesquels il a combattu. On ne s’interdira pas de voir dans le titre une référence à l’Éden. Car Hyonu et Yunhi ont à jamais perdu ce moment de grâce qui les a unis, mais aussi leur foi dans l’idéal démocratique.

Le massacre perpétré par l’armée à Kwangju en 1980 est le point focal du roman. Hwang Sok-yong était à Kwangju à ce moment, où il préparait une mise en scène de Monsieur Han. Comme on l’a dit, la matière du roman emprunte largement à la vie de son auteur dans ses années de dissidence : le combat contre le régime, d’autant plus légitime que la répression exercée contre les insurgés de Kwangju a été brutale et sanglante, la nécessité pour les activistes d’agir dans la clandestinité, la cavale, l’expérience de la prison avec ses brimades, sont autant de choses dont Hwang Sok-yong parle en connaissance de cause. La valeur de témoignage de ce passage sur le repas du prisonnier s’impose de toute évidence :

C’était sans doute l’heure du dîner. Le rayon de lumière qui entrait par le trou d’aération se déplaçait à gauche, raccourcissait en remontant vers sa source, s’amenuisait pour n’être plus qu’une tache sur sa gauche et finissait par disparaître complètement. À ce moment précis, l’odeur appétissante de la pâte de soja s’infiltrait, accompagnée par le bruit du chariot des repas au bout du couloir. J’avais toujours les mains liées derrière le dos. On ne me les désentraverait pas avant trois ou quatre jours, lorsque je serais emmené au bureau. Après un grincement de la serrure, c’était la porte entière qui s’ouvrait et non le guichet. Le surveillant posait devant la porte un plateau portant trois bols en plastique blanc contenant respectivement du riz, de la soupe et du fricot. Puis il ricanait :
– Bouffe, chien !
Si on fait la grève de la faim, on balance sur-le-champ le plateau vers le couloir avec les pieds ; mais en hiver, il vaut mieux supporter l’humiliation, ne serait-ce que pour maintenir la température du corps. Les mains et les bras liés derrière le dos, à genoux, on se penche vers le plateau et on prend du riz avec la bouche. Des grains se collent sur le nez et le menton. Cependant après quelques échecs, on acquiert une meilleure technique qui consiste à faire monter le riz avec la langue le long de la paroi du bol et à le saisir avec les lèvres. Ensuite, on attaque la partie qui est restée à l’opposé. Quant à la soupe, on saisit le bol avec les dents, on lève légèrement la tête en gardant un œil sur le niveau du liquide et on le fait couler dans la bouche. Le fricot, on le soulève avec la langue et on le saisit avec les incisives. On finit le tout, non sans se salir le menton et le devant de la chemise. On s’essuie la bouche sur l’épaule. La porte s’ouvre à nouveau, le surveillant constate que les bols sont vides et que le prisonnier est maté. Mais s’il poursuit sa grève de la faim, on va le faire manger de force. Un médecin du service médical flanqué d’un infirmier pénètre dans la cellule escorté par quelques gardiens. Ils insèrent dans la bouche du prisonnier un tube relié à un récipient en caoutchouc qu’ils malaxent pour faire avancer l’espèce de bouillie qui est à l’intérieur. On a l’impression d’étouffer comme lorsqu’on a dans la gorge un tube pour une endoscopie de l’estomac et le liquide remonte par le nez. Mais ce n’est rien à côté de l’humiliation et de la honte qu’éprouve jusqu’aux larmes le prisonnier à se sentir ainsi violé. Dès que la porte se referme, il vomit et vomit encore, sans pour autant réussir à oublier le doux contact des grains de riz, le goût agréable qui persiste au bout de la langue. Une barrière s’est affaissée à l’intérieur de son corps.[17]

Le témoignage de Yuni, symbole de l’attente, une des plus belles figures féminines de l’œuvre de Hwang Sok-yong, entraînée un peu malgré elle dans la dissidence, permet à Hyonu de reconstituer le temps de son absence au monde. En faisant alterner deux voix qui parlent du monde à des moments différents[18], l’auteur construit une sorte de Recherche du Temps perdu sur une longue période de la fin du siècle dernier. Dans l’intervalle, l’actualité (la chasse aux dissidents, la lutte pour la démocratie, la fin de la dictature, puis la chute du Mur de Berlin à laquelle assiste Yunhi) s’est faite Histoire. Elle est perçue à distance, une distance où s’épanouit la mélancolie : nostalgie du temps passé, regret de n’avoir pu prendre une part active à l’action dans ce temps confisqué, nostalgie d’un bonheur perdu. Distance où s’exprime aussi une profonde déception : une fois la démocratie conquise, qu’est devenu ce rêve d’une vie meilleure auquel a cru toute une génération ? C’est Yunhi qui en dresse le bilan :

Je suis professeur dans une université de province et j’habite seule dans un appartement près de mon lieu de travail. Le monde a évolué, mais ici pas tellement si ce n’est que les gens sont encore plus individualistes. Ils semblent penser qu’ils ont achevé ce qu’ils avaient à faire. Le goût forcené pour l’argent et l’égoïsme s’affichent de façon plus ostensible. Entre amis, mais aussi dans la famille, avec les parents et les frères et sœurs, c’est surtout l’argent qui constitue le principal étalon de mesure de la solidité des liens. Que vont-ils faire si un jour ils deviennent pauvres ou perdent leur confort matériel ? Ils finiront par le payer cher ! Les masses tombées dans l’inertie, la jeunesse qui a troqué l’idéalisme contre l’hédonisme, la politique où l’hypocrisie et l’arrivisme sont désormais les vertus requises pour une réussite rapide, la manipulation et la falsification sans vergogne de l’opinion publique… La décadence des masses est sans doute un effet de la blessure que leur a infligée la domination violente qui leur a été imposée dans le passé. Quand on a vécu trop longtemps dans une société où la liberté est bridée, on en arrive, paraît-il, à redouter toute force créatrice ou toute richesse spirituelle et à détester tout changement. Alors que le chemin à parcourir est encore long et que tu es toujours là-bas, au même endroit, toutes les valeurs sont renversées et ceux qui détenaient le pouvoir sont toujours aussi puissants.[19]

L’idéal auquel a cru la génération qui s’est battue contre le régime militaire s’est dissous dans un confort mesquin et petit-bourgeois. La désillusion est profonde. Hwang Sok-yong prend ici ses distances avec ses textes précédents, il accorde une large place à l’analyse politique et sociale, mais aussi à l’expression des sentiments (mélancolie, frustration). Le Vieux Jardin a l’allure d’une somme, c’est un roman en forme de bilan, bilan de toute une vie de combat et de rêve.

Un bilan… heureusement provisoire. Avec L’Invité (2001) autre œuvre tout aussi magistrale, peut-être plus saisissante par sa densité, Hwang Sok-yong revient sur un sujet qui fait l’actualité depuis 1945, la partition de la péninsule coréenne et ses conséquences, à savoir la guerre et le conflit idéologique qui détruit inévitablement le lien social, ce lien qui fait une société, qui fait que des gens peuvent vivre ensemble malgré leurs différences de statut ou d’opinion. Cette réalité qu’est la division, qui n’a rien perdu de son actualité[20], le Sud a tendance aujourd’hui à l’oublier et à vivre comme si le Nord était un autre pays où le hasard a fait qu’on parle coréen. La Corée du Nord se rappelle de temps en temps à son souvenir, pas forcément d’une façon très amicale (menaces verbales, missiles, essais nucléaires). Hwang Sok-yong tente de comprendre comment on en est arrivé là, pourquoi de part et d’autre du 38ème parallèle on campe sur les mêmes positions qu’il y a soixante ans.

Comme nous l’avons dit plus haut, il s’est rendu en Corée du Nord en 1989. Au cours de ce séjour, il a pu se rendre dans la province d’origine de sa famille, le Hwanghae. Du fait de sa position entre Pyongyang et le 38ème parallèle, le Hwanghae a connu des scènes d’une rare violence pendant la guerre. Là, Hwang Sok-yong a visité le musée de Shinchon où sont exposées les exactions prétendument commises par les troupes américaines lorsque, sous les ordres d’un certain commandant Harrison, elles ont repoussé l’offensive nordiste de 1950 (35 383 habitants du canton ont été massacrés en 55 jours). Ce musée n’a rien d’un mémorial appelant la paix ; il s’agit plutôt d’une mise en scène organisée pour inspirer la haine. L’insistance avec laquelle l’ennemi est désigné et dénoncé, la monstruosité des horreurs qui lui sont imputées, sont telles qu’au sortir, le visiteur éprouve des doutes sur la véracité des événements rapportés. Hwang Sok-yong s’est renseigné auprès des survivants pour connaître la vérité : il a découvert que les Américains n’ont fait que passer dans la province, qu’ils n’ont pas eu le temps de s’y installer et que les morts que le musée leur impute sont en majorité des victimes de la guerre civile. La guerre de Corée, même si elle a impliqué des forces étrangères, même si elle résulte d’un antagonisme idéologique importé (ce que signifie le titre « L’Invité »[21]), a d’abord été une guerre civile, opposant les propriétaires terriens, collaborateurs des colons japonais, regroupés autour des églises protestantes américaines, et les paysans souvent misérables, dont beaucoup sont des travailleurs journaliers sans terre. Les idées socialistes qui ne sont pas nouvelles ici (la colonisation avait suscité un mouvement de révolte nationaliste sensible au message adressé aux peuples opprimés par la révolution bolchevique) avaient trouvé un écho favorable chez les plus pauvres. La mise en œuvre, au Nord, de la réforme agraire a précipité les choses : des gens qui vivaient dans le même village, parfois sous le même toit, sont devenus de farouches ennemis, les uns puisant leurs arguments dans le message farouchement anticommuniste des églises chrétiennes, les autres dans le marxisme et la promesse d’une plus grande justice sociale.

Ryu Yosop, pasteur exilé aux États-Unis, se rend en Corée du Nord dans le cadre de voyages destinés à permettre des retrouvailles. Yohan, son frère aîné décédé quelques jours avant le départ de Yosop, s’était pendant la guerre montré d’une rare violence à Shinchon à la tête de la communauté chrétienne. À Pyongyang, Yosop retrouve quelques membres de sa famille, qui était chrétienne, dont son neveu, sa belle-sœur et un oncle qui n’ont rien oublié. Les souvenirs de son enfance viennent également assaillir sa mémoire. Et surtout – chose que permet très naturellement une vision chamanique de l’univers –, il reçoit la visite de fantômes, ces âmes errantes qui n’ont toujours pas rejoint le monde des morts parce que nulle sépulture n’a été prévue pour eux, parce nul rituel n’a été organisé pour permettre leur passage. Et chacun délivre sa version des faits, témoigne, explique, accuse, avoue. Les points de vue différents portés sur les mêmes faits viennent conférer à la réalité une inextricable complexité.

Voici la façon de voir du chrétien Johan :

Au village, cet antagonisme ne s’était pas trop fait sentir jusque-là. Tu sais bien que, en Corée, entre gens qui se connaissent bien, les différences idéologiques comptent peu. Mais voici que, tout d’un coup, se produit l’impensable. Vois un peu : ils se mettent à nous prendre la terre que nos ancêtres nous ont léguée ! C’est ça qu’ils appelaient « la réforme agraire » ! Imagine : des gens qui viennent chez toi en brandissant des fusils et des baïonnettes pour te voler ta terre, quand tu ne les connais ni d’Eve ni d’Adam, qu’est-ce que tu peux bien faire si tu n’es pas de force, sinon pleurer de rage ?… Mais là, ce sont tes voisins, ceux avec qui tu vis, parfois sous le même toit, avec qui tu travailles dans les champs ou à la montagne, avec qui tu pêches, avec qui tu abats les bêtes, avec qui tu prépares des soupes de poisson, avec qui tu as nagé nu comme ver dans la rivière… eh bien ! ces gens-là, avec qui tu as vécu depuis ta plus tendre enfance jusqu’à ce que tu aies du poil aux couilles, avec qui tu as gardé les cochons depuis toujours, ils viennent, sous la menace, te prendre ta terre ![22]

… et celle de « l’oncle » Sunnam, ouvrier agricole :

La réforme démocratique du pays devait se réaliser dans le cadre de la lutte des classes. Les propriétaires terriens, les pro-Japonais, les bourgeois qui restaient encore, les réactionnaires qui occupaient des postes dans l’administration, les missionnaires, ces pantins des Américains, les communautés catholiques et surtout les pasteurs des églises protestantes, tous ceux-là devaient être considérés comme des réactionnaires. Ils avaient d’ailleurs pour dénominateur commun la religion chrétienne.
Tu sais, quand tu vas chez un potier au marché, tu trouves toujours des pots déformés qui ont eu des malheurs au moment du séchage de l’argile. Normalement, on ne devrait pas les vendre. Mais le potier les vend à moitié prix. Les autres, qui ont de belles formes, de belles couleurs, sont beaucoup plus chers. Les pots déformés sont destinés aux pauvres. Ils les utilisent, dans leurs chaumières, pour y mettre le kimchi, les sauces et tout ça. Et, lorsqu’il arrive que le train de vie s’améliore et qu’on déménage dans une maison au toit de tuiles, on les garde, ces pots biscornus, ils font partie du patrimoine familial. Les paysans coréens, tu vois, ils sont pauvres et misérables, ils sont comme ces pots mal fichus. Nous, ce qu’on voulait, c’était les valoriser, ces gens, leur rendre leur fierté. Alors que vous, ces pots-là, vous avez tout fait pour les casser.[23]

Au terme de cette saisissante polyphonie de points de vue, le jugement vient buter sur la complexité du réel. Les mêmes hommes sont tour à tour bourreaux puis victimes, il n’y a ni juste, ni coupable absolus. Mais on aura assisté à des scènes extrêmement violentes, celles-là-mêmes dont le musée de Shinchon porte témoignage :

À la suite du coup de pioche que m’avait donné Sangho, j’étais tombé dans les pommes. Quand j’avais repris connaissance, je me trouvais dans l’abri souterrain. Des personnes autour de moi, je ne voyais que les jambes. Quelqu’un pesait sur ma cuisse. J’avais un bras inerte, sans doute cassé. Eh oui, moi, Ichiro, qui n’avais même pas de nom de famille, qui avais travaillé toute ma vie l’échine courbée, j’avais eu un peu de bon temps à la fin de ma vie… Il y avait tellement de monde dans ce refuge, encore plus qu’au marché, qu’on ne pouvait s’allonger ni même se tenir assis. […] Je n’ai jamais, de ma vie, haï qui que ce soit. Lorsque je me faisais engager dans une ferme, afin de ne pas m’entendre dire par mes patrons que je ne méritais pas le riz que je mangeais, je travaillais comme une bourrique. Quand on a tué les miens sous mes yeux, j’ai compris une chose, c’est que les hommes restent des bêtes fauves si on n’éclaire pas un peu leur conscience… À un moment donné, tandis que je regardais le petit rectangle de ciel d’automne que j’apercevais par la lucarne, on a senti des gouttes nous tomber dessus. On a pensé que quelqu’un de compatissant nous faisait la charité de nous verser un peu d’eau. On s’est précipité pour tenter de boire. Mais les premiers qui ont pu attraper quelques gouttes se sont écriés :
C’est de l’essence !
Oui, ce qui coulait sur nous, c’était de l’essence rouge pour les voitures. L’odeur a envahi le refuge. Dans les autres salles aussi, de l’essence coulait par les soupiraux. Bouche bée, effarés, nous avions les yeux fixés sur les ouvertures. Tous, nous restions figés dans un silence total. Pas le moindre bruit, pas le moindre toussotement. Puis, une boule de feu a jailli d’un coup et s’est jetée sur nous. Du milieu des flammes sont montés de pauvres gémissements comme un vent qui se lève.[24]

Par sa construction qui épouse les douze moments d’un rite chaman propre à la province du Hwanghae et par l’alternance des voix (ce que permet justement l’intervention des âmes des défunts errant parmi les vivants tant qu’elles n’ont pas trouvé le repos), le roman est d’une étonnante modernité. Assumant une fonction qui dépasse de beaucoup celle qui est d’ordinaire dévolue à la littérature, il est lui-même le rituel qui doit permettre aux âmes errantes de gagner sereinement le royaume des morts. Roman de la réconciliation, L’invité est aujourd’hui un roman en avance sur l’Histoire.

Dans ses œuvres plus récentes, Shim Chong et Princesse Bari, Hwang Sok-yong semble s’éloigner des réalités qu’il a personnellement vécues. Peut-être est-ce la conséquence de l’avènement de la démocratie, laquelle représente une menace pour la littérature de combat car elle voit disparaître son objet. Shim Chong, récit situé dans la seconde moitié du XIXe siècle, aborde la question de la prostitution. Mais cette mise à distance n’est en fait qu’apparente : Hwang Sok-yong reste au contact des réalités de notre monde, plus sociales désormais que politiques.

Shim Chong, c’est d’abord une légende que tout le monde connaît en Corée par le biais du pansori. Shim Chong, orpheline de mère, est élevée dans la misère par un père aveugle. Pour lui permettre de recouvrer la vue, elle se vend à des marins qui l’offrent en sacrifice aux divinités de la mer dans le but d’écarter les tempêtes lors de leurs traversées vers la Chine. Mais, touchés par sa générosité, les dieux de la mer la prennent sous leur protection et lui réservent un sort de conte de fées.

Réinterprétant le thème de la fille vendue et sacrifiée, Hwang Sok-yong s’attache à décrire l’industrie de la prostitution dans les ports de la mer de Chine et témoigner de l’esclavage sexuel dans lequel sont tenues bien des femmes. Il situe son roman dans un contexte historique précis, celui qui va des guerres de l’Opium, efforts de l’Occident pour ouvrir les ports d’Extrême-Orient à leur commerce au milieu du XIXe siècle, à la montée en puissance du Japon et sa main mise sur les îles Ryukyu, la Corée et la Chine du Nord. La documentation est précise : lieux (les rues de Suzhou, le château de Suri, etc.), événements (les guerres de l’opium, les bateaux noirs du Commodore Perry, etc.) et personnages historiques, constituent un cadre marqué au sceau du réel dans lequel se déroule la vie mouvementée de Shim Chong.

Chong est achetée par maître Chen, vieillard de Nankin enrichi dans le commerce du thé, pour lui servir d’épouse seconde. À la mort de celui-ci, elle passe au service de son fils, Guan, patron d’une maison de jeux, et un peu plus comme le dit son nom, le Pavillon du Bonheur et des Plaisirs ; puis, enlevée par des marchands de chair, elle se retrouve dans un sordide bordel de Keelung (le Vent du Sud) où, au service des maquereaux que sont Atung et Sialan, elle est condamnée à faire du chiffre.

L’homme hésitait. Il se déchaussa, sortit quelque chose d’une de ses chaussures. Il ouvrit le papier, montra la chose à Chong :
– Je m’appelle Tsunli, sois gentille avec moi.
Chong regarda la paume de sa main. C’était tout petit, à peine une rognure d’ongle qui étincelait dans la lumière.
– Je préfère sans rien sur toi, dit l’homme.
Elle saisit en hâte la pépite emballée dans le papier, la glissa sous son oreiller et défit les boutons de son chipao qu’elle tira par-dessus la tête. L’orpailleur contemplait le corps nu.
– Qu’est-ce que vous attendez ?
Il se déshabilla à son tour et, sans se précipiter, s’étendit à côté d’elle. Tout en la caressant tendrement, il murmura :
– T’es vraiment une belle fille, toi… pas encore abîmée.
L’homme se montra finalement tout aussi empressé que le précédent. Nul besoin pour Chong de serrer les cuisses, il lui suffisait de rester étendue comme un madrier, inerte, les paupières closes. Elle écoutait tomber la pluie. Vite au bout de ses peines, l’homme s’immobilisa. Le chant de la pluie prenait, aux oreilles de Chong, un tour infiniment mélancolique. La pulsation accélérée du cœur qu’elle sentait battre contre elle se mêlait au bruit des gouttes qui frappaient le sol. Elle avait l’impression que la minuscule chambre s’était mise à flotter dans le vide.
– C’est pas encore fini ?
Sialan arpentait le couloir en pressant chaque fille. Chong repoussa l’homme. Il décolla la grosse tartine gluante de son corps trempé de pluie et de sueur. Chong descendit du lit pour se laver, accroupie. L’homme, tout en s’habillant, demanda à voix basse :
– Comment tu t’appelles ?
Elle fit semblant de n’avoir pas entendu. Sialan souleva le rideau :
– Pourquoi ça traîne tant ici ? Les autres chambres sont déjà toutes libérées !
Avant de sortir, l’homme à la pépite se retourna pour un dernier regard. En repassant sa robe, elle lui dit :
– Si tu reviens seul un jour, je te dirai mon nom.[25]

Mais Shim Chong ne sombre pas : de sa fréquentation des hommes, elle apprend beaucoup, et notamment qu’ils sont faibles et qu’elle peut les dominer. Petit à petit, elle apparaît comme une femme d’une force de caractère exceptionnelle, qui essaie de rendre le monde un peu moins laid, un peu plus solidaire. L’ascension sociale et morale que l’auteur confère à la protagoniste de son roman, outre qu’elle est conforme à la légende, reflète la confiance et l’optimisme qu’il prête à l’humanité.

Les lecteurs coréens, qui identifient sans mal les références à la légende dans les péripéties, les noms des lieux et des personnages du roman, ont reproché à Hwang Sok-yong d’avoir fait d’une figure exemplaire de l’amour filial une prostituée. Il est vrai que bien des descriptions sont crues, voire audacieuses, quoique sans jamais céder à la vulgarité. Si Hwang a pris le risque de choquer dans une société qui est restée puritaine, il a le mérite d’avoir osé aborder, par le biais de ce roman ancré dans un moment de l’histoire de l’Asie, une réalité – celle de la prostitution – qui pour être datée n’en est pas moins aussi contemporaine. Et cela, il l’a fait non pas en moraliste, mais en artiste. Voici sous sa plume la description non pas d’une scène triviale (il y en a plus d’une dans le roman, qui sont traitées avec moins de retenue que dans le passage cité), mais d’une tempête qui se déchaîne pendant qu’une prostituée accouche :

La fin de la saison des pluies était toujours annoncée par l’arrivée d’un typhon. Il tombait un petit crachin avant-coureur, des nuages de plus en plus sombres s’accumulaient, les coups de tonnerre, les éclairs s’entremêlaient dans le ciel comme pour annoncer la destruction du port de Keelung. Une pluie grossie frappait plus fort, le vent devenait fouet, on ôtait enseignes et lanternes. Portes et fenêtres bâclées, chacun attendait que le dieu du vent se calme. Pour conjurer sa colère et limiter les dégâts, on faisait brûler de l’encens, on lui adressait des prières. Sous la tempête les toits tremblaient, les poutres et les piliers des maisons gémissaient, le vent se glissait à l’intérieur, l’eau bouillonnait dans les caniveaux, des plaintes graves et sinistres émanaient de la moindre planche. Les palmiers de la cour se cabraient, les feuilles lacérées des bananiers flottaient dans l’air comme de vieux chiffons.[26]

Que cette vaste fresque retraçant le destin d’une fille vendue, violée, humiliée puisse (doive ?) être lue comme une métaphore de la Corée occupée et colonisée a curieusement été aperçu davantage par les lecteurs étrangers que par les lecteurs coréens.

Quelques mots pour finir sur les livres les plus récents de notre auteur, dont deux seront bientôt disponibles en français.

Avec Princesse Bari, Hwang Sok-yong adapte de nouveau une légende bien connue des Coréens pour aborder l’exode des migrants vers l’eldorado trompeur que sont les pays occidentaux, en l’occurrence la Grande-Bretagne.

Tout d’un coup, le fleuve et le pont où se tenaient, dans l’ombre, la grand-mère et Chilsong, furent chassés par une lumière éblouissante. Quelqu’un tenait une lampe-torche au-dessus de nos têtes.
– Allez-y, comptez-vous chacun à son tour en levant la main. Toi, tu commences !
L’homme assis tout au bout dit « un » en levant la main. La femme, à côté de lui, laissa passer plusieurs secondes avant de souffler « deux » d’une toute petite voix. Quelqu’un s’avança devant l’homme à la lanterne et frappa violemment la femme à la tête.
– On continue !
L’ordre fut suivi d’effet. On entendit « trois », « quatre », « cinq » et la suite. Nous étions douze.
– Vous vous souvenez de votre numéro ? C’est le nouveau nom des porcs que vous êtes !
J’avais le numéro onze, Xiang le douze. Nous n’étions que quatre femmes, les autres étaient des hommes. Celui qui tenait la torche reprit :
– C’est moi qui suis responsable de vous conduire jusqu’à un endroit sûr. Votre destin dépend complètement de nous. Ne l’oubliez pas. Si vous n’obéissez pas à nos ordres, vous serez immédiatement jetés à la mer. Le bateau accostera dans quelques jours à Xiamen, au Fujian. Jusque là, vous ne bougerez pas d’ici. On vous apportera à manger une fois le matin. Vous aurez chacun un seau d’eau. Débrouillez-vous pour tenir le coup avec ça. Jusqu’à Londres, il faut un mois. Si vous réussissez à tenir encore une dizaine de jours après l’arrivée, vous pourrez gagner autant d’argent que vous voudrez dans ce nouveau monde. Juste avant d’arriver à Xiamen, on vous dira ce que vous devrez faire.
Ils nous distribuèrent une boule de riz et un verre d’eau. Ils nous indiquèrent l’endroit pour les besoins : deux planches au-dessus d’un fût coupé au milieu et placé dans le goulet aboutissant à la cale. Au début, nous dormions tous assis, adossés à la paroi intérieure du cargo. Mais, bien vite, nous nous sommes entendus, adoptant tous la même position afin de tenir, couchés sur le côté, dans l’espace exigu ménagé entre les conteneurs. Chose curieuse, au début, nous ne pouvions pas discerner les traits des visages de nos voisins tant il faisait noir, mais petit à petit, nous sommes parvenus à nous voir grâce à la faible clarté qui descendait jusque-là dans la journée.
À Xiamen une vingtaine de personnes embarquèrent. Elles montèrent comme nous l’avions fait, juste avant que le bateau ne lève l’ancre. Pendant les deux jours qu’avait duré le chargement de la cargaison, ce fut l’enfer. Les « passeurs de serpents », comme ils se faisaient appeler, nous avaient poussés dans des conteneurs pourtant pleins jusqu’à la gueule. Il nous fallait faire littéralement le serpent, insérés debout entre les cartons. Pour reposer nos jambes, nous pouvions les laisser pendre en prenant appui sur les caisses avec nos coudes. Évidemment, point de repas, même pas une goutte d’eau. Ce n’est que lorsque le bateau entreprit sa manœuvre pour s’écarter du quai, au moment où ils firent descendre à fond de cale les nouveaux clandestins, qu’ils nous laissèrent sortir de nos conteneurs : incapables de marcher, nous nous traînâmes jusqu’à la place que nous occupions auparavant.
Celle qui avait été frappée, le premier jour, pour ne pas avoir été assez prompte à compter, avait du mal à se lever toute seule. Elle mourut alors que nous étions encore dans la Mer de Chine du Sud. Les « passeurs de serpents » vinrent l’enlever en la traînant par les pieds et les cheveux.[27]

L’Étoile du chien qui attend son repas, roman largement autobiographique où l’auteur évoque l’adolescent rebelle qu’il a été, a d’abord été publié en livraisons non pas dans un quotidien, mais sur un site internet (de février à juillet 2008) avant d’être repris sous la forme de livre. Il a été lu par deux millions de lecteurs sur leur ordinateur.

« Le livre que j’avais commencé à écrire était destiné à être publié de manière classique. J’y racontais mon adolescence, et en même temps j’avais le sentiment que je ne connaissais guère ceux qui ont aujourd’hui l’âge que j’avais alors. Mon entreprise me semblait vaine ou simplement narcissique. J’ai failli arrêter. Puis j’ai décidé d’essayer de communiquer avec ces jeunes en publiant mon roman en feuilleton sur le Net. Et au fur et à mesure que j’écrivais, je recevais des messages, des commentaires et des questions de lecteurs dont les deux tiers étaient des jeunes. »[28]

Le Rêve de Gangnam est aussi un roman qui aura atteint le public d’abord sous la forme de livraisons sur l’internet[29] ; puis il aura été le premier du genre à sortir en même temps sous la forme livre papier et au format livre électronique[30]. Hwang Sok-yong aborde ici le thème du développement de Gangnam, la partie sud de la ville de Séoul, haut-lieu de la spéculation immobilière et symbole de la réussite économique et financière, où la volonté humaine est réduite au culte de l’argent et au mimétisme. Il s’inspire là encore de formes anciennes (Le Rêve dans le Pavillon rouge ou Le Rêve des neuf nuages) pour traiter un sujet moderne.

Au terme de ce trop rapide survol des livres traduits, il nous semble possible de regrouper quelques-unes des caractéristiques de l’œuvre de Hwang Sok-yong qui, rappelons-le, aime à se présenter comme un « idéaliste réaliste ».

Réalistes en effet, ses romans sont ancrés de manière toujours très documentée dans la réalité contemporaine (guerre du Vietnam, événements de Kwangju, Corée du Nord) ou dans l’Histoire. En même temps idéaliste, l’auteur a été, est de tous les combats de son temps, aussi bien pour conquête de la démocratie que pour la défense des victimes (de la guerre, de l’industrialisation, de la course à l’argent). À la différence de ce qui se passe dans la littérature occidentale de l’après-guerre, il ne s’intéresse pas à l’absurdité de la condition humaine, mais à l’injustice des conditions sociales.

Son œuvre est moderne comme on l’a vu par ses sujets, mais aussi par ses formes : Hwang Sok-yong n’hésite pas à bousculer la chronologie du récit (Monsieur Han), à faire dialoguer des voix in absentia (Le Vieux Jardin), ou encore à construire un roman en forme de rituel chaman (L’Invité).

C’est enfin une œuvre romanesque qu’on qualifiera de littéraire au sens noble du mot (on n’a pas affaire à des romans à thèse, mais des fictions nourries de réel, où l’art de la phrase donne vie aux personnages, aux images, à l’émotion) et de populaire, au meilleur sens du terme, parce qu’elle place en son centre l’individu et la société.


[1] Monsieur Han (1970), La route de Sampo (1973), Les terres étrangères (1971), L’Ombre des armes (1985), Le Vieux Jardin (2000), L’Invité (2001), Shim Chong, fille vendue (2004).

[2] N’a-t-il pas récemment refusé de recevoir un journaliste qui projetait de l’interroger sur les relations Sud-Nord en invoquant le fait qu’il n’avait pas qualité pour traiter ce sujet, qu’il était un écrivain ?

[3] Hwang Sok-yong aux Assises internationales du roman, Lyon, 3 juin 2007.

[4] In La Route de Sampo, Zulma, 2002.

[5] « Herbes folles » in La route de Sampo, p. 13-14.

[6] Ibid., p. 25-26.

[7] Ibid., p. 33.

[8] Monsieur Han, p. 33-35.

[9] Ibid., p. 55-56.

[10] Les Terres étrangères, p. 37-38.

[11] Ibid. p. 77.

[12] « La Route de Sampo » in La Route de Sampo, p. 112-114.

[13] Ibid. p. 129-131

[14] « Les ambitions d’un champion de ssireum », in La Route de Sampo, p. 79-80

[15] In La Route de Sampo.

[16] L’Ombre des armes, p. 72-73

[17] Le Vieux Jardin, p. 346-347.

[18] Habileté de la construction : c’est le lecteur qui, par l’acte de lire, crée le lien entre ces deux moments.

[19] Ibid., p. 549-550

[20] La droite actuellement au pouvoir au Sud, en liquidant les avancées de la Sunshine Policy de Kim Dae-jung, a recréé autour de « la question coréenne » un contexte de néo-guerre froide.

[21] « L’Invité », c’est le terme par lequel on désignait la variole qui faisait rage en Corée, maladie apportée par les voyageurs étrangers. L’usage de ce terme honorifique a pour but de tenir à distance l’esprit de ce mal. Notre auteur le reprend pour désigner les deux idéologies introduites en Corée par la « modernité », le christianisme et le marxisme, qui s’y affrontent depuis la fin du XIXe siècle.

[22] L’Invité, p. 136.

[23] Ibid., p. 142.

[24] Ibid. p. 247-248.

[25] Shim Chong, fille vendue, p. 253-254.

[26] Ibid. p. 306-307.

[27]Princesse Bari.

[28] Philippe Pons, Le Monde, 25 avril 2009.

[29]http://book.interpark.com/meet/webZineDiary.do?_method=novelListByAuthor&sc.contsType=005&sc.themeNo=42

[30] Ed. Changbi, Séoul, 25 juin 2010.


Livres traduits en français :

Monsieur Han (éd. Changbi, 1970), traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma 2002, poche 10/18 2004, nouvelle éd. Zulma, 2010

Les Terres étrangères (éd. Changbi), comprend « Les Terres étrangères » et « La Prospérité » (1971), traduit par Arnaud Montigny et Kim Jungsook, Zulma 2004

La Route de Sampo (éd. Changbi), recueil de nouvelles comprenant « Herbes folles » (1973), « Œils-de-biche » (1972), « Les ambitions d’un champion de ssireum » (1974) et « La route de Sampo » (1973), traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma, 2002, poche 10/18, 2004

L’Ombre des armes (éd. Changbi, 1985), traduit par Lim Yeong-Hee, Marc Tardieu et Françoise Nagel, Zulma, 2003

Le Vieux Jardin (éd. Changbi, 2000), traduit par Jeong Eun-Jin et Jacques Batillot, Zulma, 2005

L’Invité (éd. Changbi, 2001), traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma 2004, poche Points Seuil, 2009

Shim Chong (éd. Changbi, 2004), traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma, 2010

Princesse Bari (éd. Changbi, 2007), traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Philippe Picquier, 2013

L’Étoile du chien qui attend son repas (éd. Munhak Dongne, 2008), traduit par Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot, Serge Safran, 2016.

 

 
 

 

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