Portraits d'Auteurs

Entretien avec Hwang Sok-yong

 Votre œuvre est mondialement connue mais votre inspiration vient souvent de l’histoire traditionnelle de la Corée : P’ansori, Gut, etc. Quelle question cela pose à votre création et à vos lecteurs qui ne connaissent pas forcément la culture coréenne ?

En 1989, je me suis exilé à Berlin. Pendant mon séjour, j’ai assisté à la destruction du mur et j’y ai appris beaucoup de choses. La littérature mondiale a pris une autre dimension grâce à la collision et à l’harmonisation entre la narration autochtone et la narration universelle. Il y a environ 100 ans que la littérature occidentale est lue par les Coréens en tant que genre littéraire moderne. Tandis que la littérature coréenne avait sa façon spécifique de raconter des histoires et sa propre forme artistique dans le passé, elle a perdu sa manière de raconter des histoires au fur et à mesure que la littérature occidentale est devenue une composante majoritaire de la littérature moderne de l’Asie. Qu’il s’agisse de l’Occident ou de la Corée, l’histoire de la vie est semblable. C’est la façon de raconter les histoires qui est différente. C’est dans ce contexte que j’ai décidé de raconter le côté universel de la vie dans un cadre traditionnel. J’ai eu cette inspiration à Berlin. Si nous racontons l’histoire avec le cadre traditionnel qui est loin du mouvement réaliste dans le monde occidental, les occidentaux s’intéresseront davantage à la littérature coréenne. Je voulais donner une impression inhabituelle pour attirer l’intérêt des lecteurs occidentaux. Plus tard, j’ai appris que cet essai avait déjà été tenté par les écrivains d’Amérique latine, il y a longtemps.

On considère que votre littérature est empreinte d’idéalisme et de réalisme. Dans votre œuvre, souvent l’ennemi rôde. Aujourd’hui, il a changé de visage. C’est du côté des conséquences du libéralisme qu’il faut le chercher. Comment réagissez-vous en tant qu’écrivain à ce changement ?

Il me semble que vous êtes au courant de mon nouveau livre « Gangnam Mong » ! Il y a longtemps que j’avais l’intention d’écrire sur l’histoire moderne du capitalisme coréen. Après avoir terminé ma peine de détention, je me suis rendu compte que le monde s’était transformé. Malgré les exigences du côté de la maison d’édition, je ne voulais pas en écrire un roman-fleuve en dix volumes. Du côté de la forme du livre « Kangnam Mong », j’étais inspiré par une expérience inattendue à l’île de Bali en Indonésie. Cette île se situe entre la Chine et l’Inde. Au contraire des autres régions où les habitants sont musulmans, les balinais sont hindouistes. Par rapport aux temples de l’Inde qui sont immenses, oppressifs et obscurs, ceux de Bali donnaient une impression différente. Les balinais ont déplacé le temple dans la cour arrière de leur maison. On dirait que, le temple se trouve au milieu du quotidien des gens, d’une façon cordiale. La cérémonie du rite se fait à la chinoise, mais moins compliquée. Par exemple, on met des fleurs ou quelques grains de riz dans la boîte faite en feuilles de banane pour un dieu de la pluie. Après la publication du livre « Gangnam Mong », les gens posent la question sur comment un livre planifié en 10 volumes peut se contracter en un seul. Je réponds qu’il est possible de le faire, comme le temple hindouiste est entré dans la cour arrière des balinais. Du côté du contenu, une pensée m’est venue lorsque je regardait un documentaire télévisé sur Jeon Tae-il, un ouvrier du marché Pyeong-Hwa qui s’est suicidé par le feu pour les droits des travailleurs dans les années 1970. En général, nous connaissons très bien l’histoire de Jeon Tae-il tandis que celle de son patron ne se révéle guère. J’avais fait attention sur ce côté du fait, d’autant plus que le réalisateur de ce documentaire avait filmé l’entretien avec le patron de Jeon Tae-il. Le patron a beaucoup vieilli et ses cheveux sont blancs. Habillé en chemise blanche, il était un homme ordinaire comme toutes les classes moyennes de Kangnam. En regardant cet entretien, j’ai remarqué qu’il était un réfugié nord-coréen. La première migration des peuples s’est déroulée pendant la guerre de Corée et les réfugiés nord-coréens ont formé le marché de Guckjai à Busan pour vivre. Ce sont les réfugiés nord-coréens qui ont fondé le marché de Dongdaemoon et le marché de Namdaemoon. Ils ont commencé par la teinture de l’uniforme militaire de l’armée américaine et ils n’avaient que deux machines à coudre au début. Jeon Tae-il fait partie de la première génération des enfants de réfugiés. Le moment où le réalisateur de l’émission a demandé au patron une explication sur l’embauche des jeunes travailleurs, des larmes coulent des yeux de ce monsieur en disant qu’il aurait dû le traiter mieux mais c’était aussi difficile à vivre pour lui. Le fait qu’il ait gagné de l’argent à l’époque et que Jeon Tae-il s’est suicidé par le feu aurait été une lourde charge pour lui tenant compte des attentions et des critiques concentrées pendant toute sa vie. La modernisation du capitalisme occidental a été avancée pendant plusieurs centaines d’années et on espérait résoudre les contradictions internes en créant les colonies à l’extérieur du pays. Par contre, tant que les deux Corées sont séparées et qu’il n’y avait que du terrain sauvage chez nous, il était obligé de sucer le sang des voisinages et d’exploiter pour accumuler des capitaux. Je voulais écrire là-dessus, des larmes de repentir issues de la modernisation du capitalisme occidental. « Kangnam Mong » est donc l’histoire de la bourgeoisie coréenne, pas celle des peuples. Comme le roman chinois « Hongru Mong » ne raconte pas l’histoire des masses, mais l’histoire d’une famille de la classe aisée qui se ruine avec le temps.

Souvent dans votre œuvre, le territoire tient une grande place. Contracté ou redéployé. Dans « Shim Cheong », le territoire est vaste et dans « Kangnam Mong» très resserré. Quel problème d’écriture cela pose de travailler dans ces deux dimensions.

L’époque de Berlin est un tournant pour moi. Je voudrais être un citoyen mondial en passant au-dessus du nationalisme qui veut protéger la littérature nationale. J’ai décidé de ne plus jamais écrire de littérature nationale. Dans le même contexte, j’ai lancé un mouvement pour enlever le mot « ethnie » de l’association des écrivains d’ethnie coréenne et on m’a beaucoup critiqué. Pour moi, devenir un citoyen mondial consiste à discuter mon problème avec les citoyens mondiaux et à le résoudre. Inversement, je veux participer à régler les problèmes mondiaux. Le monde et la péninsule coréenne ne sont pas deux choses différentes. C’est un changement, pour moi-même et pour ma littérature, après l’époque de Berlin.

Quand on a autant écrit que vous, qu’est qui fabrique encore l’acte d’écrire aujourd’hui ? Quelles sont les sources d’inspiration ?

J’ai de la chance d’être né en Corée où les problèmes et les histoires se sont accumulés. Le Clézio m’a dit trois fois de suite qu’il m’enviait. Pourtant, d’un certain côté, tant de problèmes m’obligent de prendre la défense de beaucoup de choses. Par exemple, moi, j’ai une oppression de défendre le côté gauche. On dit ça une oppression ? Si je dis à Le Clézio que je l’envie, c’est parce qu’il n’est pas obligé à cette charge et qu’il est libre en tant qu’écrivain. Même au milieu de la source de la narration, même avec beaucoup de travail, j’envie la liberté du monde occidental.

Vous avez beaucoup écrit sur internet. Certains des livres écrits sur internet sont publiés sous forme de livre. Est-ce que le travail d’écriture est différent entre les deux formes?

C’est pratiquement la même chose. La plupart des écrivains ne reconnaissent pas le changement rapide du média. Pourtant, je l’ai senti. L’histoire et même la manière de raconter des histoires sont transformées avec le changement du média. C’est avec ce changement que le terme « la narration visuelle » est apparu dans le monde littéraire. Je caractérise cette nouvelle technique d’ écriture influencée par le média comme « la narration poétique », une appellation personnellement inventée. La description diminue, mais il y a davantage d’implications comme les poésies. Ou encore comme les images dans les films. Cela est un phénomène mondial. On constate que les auteurs occidentaux suivant cette tendance littéraire dans les oeuvres récentes, comme  Le Clézio. A l’insu de tout le monde, la prose est en train de changer. Il se peut que l’internet  culturellement systématisé soit à l’origine de ce changement.

 Avez-vous encore des peurs d’écrivain ?

 Non, je n’en ai pas de peur. Pourtant, j’ai parfois peur du maniérisme. Tous les êtres vivants font face au maniérisme. Bien sûr, on peut profiter du maniérisme tout en restant stagnant dans ses carrières, mais les vrais artistes ne sont pas ce genre de personnes. Lorsque je tombe dans le maniérisme, j’ai quelques remèdes contre ce mal. Par exemple, je vais bientôt partir pour un endroit enfermé en Chine où la charme de l’ancienne ville chinoise est bien conservée. Là, je vais me concentrer sur la rédaction du nouveau livre pendant deux ou trois mois. La rédaction dans un endroit inconu et enfermé sera une expérience d’enfer. Je me prépare à cela en faisant de l’exercice  depuis ces six derniers mois. Les expériences pareilles me donnent l’énergie de continuer d’écrire pour les dix ans qui viennent. Ce n’est pas par peur que je fais cela, mais plutôt par nécessité de soi-même. Une sorte d’auto-encouragement comme « Le manérisme ? Hors de question ! Remets-toi ! ».

 Un écrivain a déclaré que les hommes politiques aujourd’hui n’ont plus peur des écrivains. Qu’en pensez-vous ?

 Les écrivains coréens ont beaucoup été influencés par les écrivains japonais. On parle souvent de la fin de l’époque moderne en Asie de l’est et que c’est du post-moderne. Un des plus grand caractéristiques de l’époque moderne consiste en des écrivains qui parlent de la société,  qui prennent certaines positions politiques, qui combattent une certaine politique et sont détenus en prison. Comme Sartre dans les pays occidentaux. Pourtant, ce qu’on dit aujourd’hui, c’est la fin du rôle « d’engagement » de la littérature et des écrivains. La théorie sur la fin de la littérature moderne s’appuye sur ce courant du temps. L’époque du post-moderne se compose particulièrement des divertissements ou des moqueries etc. C’est à peu près lorsque les pays de l’Europe de l’est se sont effondrés et que la guerre froide s’est arrêtée que cela a commencé. Je ne pense pas que la Corée vive désormais l’époque post-moderne. L’apparence de la société coréenne peut paraitre post-moderne, mais les éléments oppressifs de l’époque moderne existent rigoureusement à l’intérieur du pays. Nous subissons toujours le risque de voir éclater la guerre entre les deux Corées. Il est presque incroyable que les gens que j’ai rencontré en France me questionnent chaque année sur l’éventuel risque de la guerre. La fin de l’époque moderne ? Pareil pour le Japon. Le Japon vient de déployer une véritable démocratie dans sa politique alors qu’il y avait la dictature d’un seul parti politique jusqu’à présent. D’ailleurs, son régime impérial date de l’Antiquité. Les éléments de l’époque moderne demeurent encore en Asie de l’est. La Chine n’y échappe pas. C’est pourquoi il y a encore la mission pour les écrivains. Dans ce contexte, « Les hommes politiques aujourd’hui n’ont plus peur des écrivains » veut dire en fait qu’ils ont encore peur des écrivains. Comme les écrivains peuvent faire agir les peuples, il est évident qu’ils ne leur plaisent pas toujours.

Traduction du coréen : Hwang Ji-hae

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