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Mise en bouche

« La vengeance est un plat qui se mange froid »…

La jeune et reconnue chef Jung Jiwon, surnommé K, voit son irréprochable quotidien bouleversé, lorsque Seokju, celui qu’elle aime, l’a quitte pour l’une de ses élèves: la très et trop belle Seyeon. Désespérée et perdue, K abandonne l’école de cuisine qu’elle dirige pour revenir travailler là où tout à commencé: au restaurant Nove, sous la houlette de son très estimé Chef.

Tandis qu’elle réapprend à vivre au travers de la redécouverte culinaire, cet inévitable exutoire s’avérera être le début de la « faim»: où son ardeur machiavélique la poussera d’une jalousie légitime vers une scabreuse résolution. Dans un tintement effréné de casseroles totalement maitrisé, Kyung-ran JO nous emmène dans une angoissante descente aux enfers. Fidélité, abandon et vengeance: voila la recette qu’elle nous concocte, le tout sur un fond de cuisine, qui s’avère plus puissant que l’on ne l’imagine

La Fidélité… selon toute vraisemblance, Jung Jiwon souhaitait que cette précieuse fidélité l’engage sur l’avenir avec son bien-aimé Seokju. La fidélité rompue du jeune homme n’entrave cependant en rien celle de notre protagoniste, qui témoigne d’une remarquable confiance dans la constance des sentiments de celui qu’elle aime, mais également dans les siens. K est rongée par l’envie de reprendre son « bien »: Seokju qu’elle estime être sien, et auquel elle est prête à pardonner ce qu’elle ne considère que comme une insignifiante « incartade ». Cependant, bien que sincèrement attaché à Jung Jiwon, les mots et les actions de Seokju trahissent la valeur de ses sentiments pour Seyeon. Aveugle a ces transformations, K nous révèle une intense et incroyable détermination, qui ne cesse de s’accroitre par le sentiment d’abandon qu’elle ressent si profondément. L’auteur attise insidieusement cette passiondévorante, en assimilant les sentiments de son personnage à l’égard des autres, à ceux qu’elle éprouve en cuisinant. Plus qu’une envie, c’est un besoin: comme l’Homme a besoin de manger, K a besoin de Seokju. Par l’impossibilité d’être au prés de lui, elle est dans cette même impossibilité de se nourrir: « Manger ou ne pas manger. Aimer ou ne pas aimer ».

L’abandon… K le compense par sa cuisine, le chien de son amour perdu et unique lien avec lui: Pauli, et la conviction du retour prochain de Seokju. Abusivement imprégnée par cette idée d’abandon, notre jeune chef opte pour la décision la plus rassurante et sécurisante: retourner là où tout à commencé, telle qu’on pourrait l’imaginer rentrer à la maison familiale. Face à la solitude, et plus qu’un additif réconfortant ou un passe temps, la cuisine devient un moyen d’expression et de communication, et ainsi le reflet d’elle même! Serait-on ce que l’on cuisine? Nos choix culinaires et leur application serait-il le reflet de ce que l’on est et/ou de ce que l’on vit? Pour K: la cuisine serait de l’amour que l’on donne comme on la reçoit. Tourgueniev a dit « on a beau donner à manger au loup, toujours il regarde du côté de la forêt »: peut-être que notre ambitieuse héroïne a oublié qu’il fallait vivre pour manger et non pas manger pour vivre , et que ce n’est qu’après avoir perdu celui qui l’a rattaché à la réalité, qu’elle réalise qu’il faut d’avantage regarder celui avec qui on mange, que ce que l’on mange. Sans qu’elle n’ai pu le réaliser son Amour, repu de ce couple à trois qu‘il formait avec Jung Jiwon et la passion de cette dernière, s’est est allé ailleurs croquer la vie à pleine dent!

La vengeance… notre héroïne s’en approche et s’en délecte, en l’exécutant avec brio un long moment après l’affront. Les successives tentatives de séduction durant lesquelles la cuisine est son unique arme, auront finalement raison de son acharnement. La disparition du fidèle Pauli vient sonner le glas: passé le sentiment de la futile jalousie, le destin de notre triangle amoureux est désormais scellé. En préparant sa vendetta avec soin, telle qu’elle élaborerait un repas, elle frappe son adversaire, son amour perdu et même nous lecteur, à l’instant même ou nous tous ne sommes plus sur nos gardes. Ces représailles inattendues ne nous laisseront pas sur notre faim! Tout en occultant l’horreur de ces actes, K réalise cependant que si l’Homme ne change pas, il ne grandit pas et que grandir exige donc un abandon provisoire de ce sentiment de sécurité qu’elle chérissait tant. Finalement, n’était ce pas ce même sentiment de sécurité qu’elle idolâtrée, plutôt que son inestimable Seokju? Serait-ce si surprenant, en sachant que l’une des rares personnes dont elle parle soit son oncle, alors que l’absence de ses parents est volontairement sous-entendue? Cette lacune existentielle dans l’enfance de K aurait-il fait naître un sentiment d’insécurité, fruit aujourd’hui d’un malaise assassin? Ainsi, alors que depuis le début elle n’avait cessé de garder espoir en cet amour réciproque, K savoure sa dernière bataille: mi-gagnée mi perdue, en affrontant de dures réalités…

Du début à la « faim »: on se régale! Que l’on soit émut par ce singulier personnage de K, et compatissant à sa douleur, où à l’inverse « horrifié » par ses actions, il n’en demeure pas moins que Kyung-ran JO nous interroge sur l’une des peurs les plus profondes et les plus universelles à laquelle nous sommes régulièrement confronté: la solitude. En souffrance muette, la peur d’être seul est une douleur que l’on garde pour soi, et qui imprègne notre société. Cependant, c’est cette même solitude, qui une fois apprivoisée va permettre à K de savoir ce qu’elle ressent et ce dont elle a besoin.

Cela nous renvoi à nous poser, à nous lecteur, cette question: finalement, bien qu’aujourd’hui nous évoluions dans une « Ère de Communication », la solitude n’a-t-elle jamais été aussi grande? À méditer…

Enfin, dernière recommandations… ne pas lire Mise en bouche en période de régime ou de rupture amoureuse: craquage assuré et geste inconsidéré possible.

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