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Le puits de mon âme

L’âme, un mot court rendu complexe par l’obscurité qui l’entoure. Un sujet où les interrogations livrent parfois des réponses ambigües, muettes, inaudibles. Ces raisons brumeuses tout comme le mystère qui plane autour du titre, légitiment la curiosité qui nous pousse à lire ce livre. Une curiosité similaire à deux

aimants qui s’attirent. On s’interroge alors sur le puits de notre âme : Où se trouve l’entrée ? Quel est le but de cette quête ? Un début de réponse dissimulé dans le titre : Le puits de mon âme. Notre esprit voyage dans des contrées lointaines où l’examen de conscience et l’introspection dictent leurs lois. Voilà encore un jeu où notre manque de contrôle amuse notre inconscient. La frustration nous emprisonne dans une prison qui s’apparente à une profonde cavité. Commence alors la chasse au trésor, mettre la main sur la ou les clés à nos questions. Adieu aux petites égratignures, au symbole de la croix sur la carte, à la boussole… Adieu à la chasse au trésor de notre enfance et place à celle de Choi In-Seok. Le but du jeu n’a pas changé, seul le moyen d’y parvenir est différent. Les chemins qui mènent aux clés promettent la souffrance, la désillusion et le doute.

Une quête que nous partagerons aux cotés des personnages. Choi In-Seok nous raconte l’histoire de ces personnages au travers de trois nouvelles. Ils se retrouvent confrontés à un passé douloureux et à une intersection où une décision doit être prise. Dissimuler, oublier son passé est possible pour une durée limitée car d’une manière ou d’une autre il refait surface. Il est donc important d’assumer et d’accepter son passé lorsqu’on s’apprête à mener une nouvelle vie. Ainsi, les personnages sont à la quête d’une solution pour enfin mener une vie paisible et sereine. Tout cela dans un contexte destructeur, celui de la guerre. Elle détruit des villes, des vies et déchire des âmes. Le lecteur n’a pas encore perdu la partie, il évolue juste dans un contexte différent. Choi In-Seok évoque les dégâts que la guerre peut causer chez l’homme. Il nous épargne les sombres détails que l’on connaît tous (il ne s’agit pas là de roman historique) pour se focaliser sur la souffrance des hommes. Ces derniers nous racontent à travers leur récit, le combat mené contre les idéaux qui entravaient leur liberté.

Le mariage, la religion, la prison, trois thèmes pour trois nouvelles. À première vue, aucun lien les unes avec les autres. Mais en y perçoit lentement l’idée de « l’enfermement » comme point de convergence, physique ou moral. Choi In-Seok développe une critique sévère du carcan social dans lequel est enfermé son pays, carcan que même la religion n’arrive pas à desserrer, nous dit la quatrième de couverture. Un pays enfermé, un milieu social replié sur lui-même où l’introduction d’idées nouvelles s’avère difficile. Mais où se trouve donc la solution que l’on recherche tous ? Pour répondre à cette question, on verra que, tout comme nous, les personnages se dirigent vers des sentiers distincts. Certains devront faire face à un passé qui ressurgit à l’aube d’une nouvelle vie, d’autres verront leurs croyances bafouées par une simple question, ou bien l’absence de maîtrise de soi les conduira à la schizophrénie.

L’auteur nous présente un monde dans lequel l’homme déchu de son humanité prend plaisir à humilier son prochain, s’extasie devant la souffrance des autres, et commet des actes répréhensibles. Un monde où la compagnie des chiens est préférée à celle des hommes, où l’ennemi d’hier devient l’ami d’aujourd’hui. Un monde confus où le lecteur se retrouve lui aussi acteur sans qu’il ne s’en rende compte. On se retrouve à notre tour prisonnier et enfermé dans un monde où nous devons faire un choix : poursuivre la route que l’on a choisi ou emprunter celle que l’auteur a dessiné. Cependant, l’écriture de Choi In-Seok contrarie notre désir de rentrer dans l’histoire, il nous prend à la gorge et installe un sentiment de suffocation et d’étouffement. Difficile à supporter pour les claustrophobes qui ont besoin d’espace pour respirer et avoir un esprit clair. De cette manière, l’auteur nous met en situation et nous impose une lecture où il est difficile de garder notre neutralité. À son insu ou avec son accord, le lecteur devient un adversaire redoutable pour les autres joueurs.

La première nouvelle, Le rivage du monde, oblige le lecteur a prendre parti malgré lui. Le mariage, thème principal de ce récit reste l’élément déclencheur puisqu’il remet en question le caractère du futur marié. Une remise en question qui mène la mariée à se demander si son époux est bien la personne qu’elle a fréquentée ces dernières années. Par le jeu d’actes monstrueux et d’attitudes incompréhensibles, l’auteur fait de Cheol-gyu et Gyeong-man, les deux amis du marié, des personnages perturbateurs que le lecteur aimera détester. Ce sentiment de mépris finira par se métamorphoser en un sentiment de culpabilité. Les sentiments de Chae-yeong et son impuissance à agir finissent par nous aveugler, au point d’en faire une victime maudite et condamnée à subir l’agression et l’humiliation de ces imposteurs. Dès les premières lignes, nos sentiments se retrouvent mêlés à ceux de Chae-yeong. Notre innocence et notre vision du monde disparaissent, bafouées par la réalité. Ceux qu’on qualifiait de monstres au départ, n’étaient en fait que les victimes d’une dictature du silence. Le voile qui couvrait nos yeux prend le large en même temps que nos préjugés. À la fin de la lecture, notre égo de lecteur en prend un coup. Perdre sa neutralité si facilement en étant victime de la fourberie du narrateur. Mais soulignons tout de même le travail minutieux et intelligent de l’auteur qui donne vie à cette lecture. L’auteur a donc remporté cette première manche.

Pour les nouvelles Sous le pont du monde et Le puits de mon âme, Choi In-seok choisit de susciter chez le lecteur un sentiment de claustration. Dans le second récit, l’auteur nous décrit une salle d’attente quasi déserte, sombre et silencieuse. C’est dans cette pièce que deux inconnus vont nous raconter leurs histoires. Une seconde nouvelle assez violente par la description de certaines scènes et par le vocabulaire utilisé. Une violence si puissante qu’elle réussit à bouleverser les convictions du général Li. Tout ce en quoi le personnage a cru est balayé par une seule parole. Les mots suffisent à briser la foi d’un homme, à faire basculer une personne du côté obscur. En temps de guerre, la situation pousse les hommes à commettre des actes inhumains et à ne plus distinguer le bien du mal et à ne plus ressentir de la compassion pour son prochain.

L’homme n’est pas foncièrement mauvais. Mais cette certitude est remise en cause lorsque notre esprit s’interroge sur un homme capable de dormir sur ses deux oreilles alors que quelques heures auparavant il agissait comme un homme assoiffé de sang. Une situation vécue au quotidien à travers les images que les médias nous montrent sur les pays en guerre, sur les atrocités.

La religion est le thème principal de la seconde nouvelle où les questions existentielles s’emparent de nous. Le général Li choisit de prendre un chemin que ses convictions empêchaient de suivre. Pour savoir à quoi mener l’autre chemin, Choi In-Seok intègre un personnage doté des mêmes convictions que le général, mais qui y croit jusqu’au bout. Un jeu de miroir utilisé par l’auteur pour refléter à son personnage la vie qu’il aurait pu avoir. Le lecteur, loin d’être dépourvu se prend au jeu et calque ses expériences vécues au jeu du miroir. Et on commence à se poser la question qui permet aux hommes d’imaginer leur vie autrement : et si ? Une formule facile à formuler mais difficile à accepter. Tout simplement car elle nous projette nos erreurs, et notre incapacité à prendre les bonnes décisions au bon moment. Le doute et le regret deviennent alors nos compagnons de route et nous permettent tout de même d’avancer. Un jeu de miroir entre nos regrets et nos espérances. Le duel entre des aspects et sentiments contraires, fait naître en nous un sentiment de légèreté et nous aide à reprendre du poil de la bête. L’auteur n’a nullement l’intention de convertir ses lecteurs à une dite religion même si cette question reste sensible pour certains. Au contraire, Choi In-seok veut susciter chez le lecteur une remise en question souvent nécessaire pour comprendre ses choix.

Mais Choi In-seok pousse encore la réflexion plus loin lorsqu’un des personnages du troisième récit, préfère la compagnie des chiens à celle de l’homme. Au point de devenir chien à son tour. Grotesque ou tragique ? Tragique car cela signifierait que l’espèce humaine serait condamnée à vivre dans la peur de son prochain et serait assujetti à la loi de l’agresseur. Mais grotesque pour les allergiques aux mythologies et à la science-fiction. Yeong-bae, « L’homme-chien » reste un personnage marquant. Certes, il prend rarement la parole mais lorsqu’il le fait, cela marque les esprits. Tout comme le langage qu’il utilise, incompréhensible pour l’oreille humaine, des bruits qui ressemblent à des gémissements de chien. Sa souffrance est intérieure, il l’extériorise par des aboiements ou gémissements difficiles à qualifier. Un grand mal-être qui l’a mené à haïr le monde des hommes et à se renfermer sur lui-même. Les interventions de Yeong-bae sont remplies de sagesse. Il détient la vérité que les autres n’ont pas, il voit la souffrance que les autres ignorent ou sont incapables de détecter. Il entend la détresse et voit les larmes qui coulent à l’intérieur du corps de son camarade de cellule. Il est la lumière de cette prison dans laquelle on est enfermé. Une lueur qui nous guide sur le chemin de la vérité. Il est l’Omniscient, le Sage de ce récit. Il nous rappelle l’image du Père. Cet attachement que l’on porte à ce personnage s’explique peut-être par son caractère. Grâce à son oreille aiguisé, Yeong-bae a été capable d’entendre une âme en détresse. On s’interroge alors, faut-il perdre un côté de notre vie humaine pour être plus sensible à la détresse des autres ? Une réponse qu’on peut apercevoir à travers le personnage de Yeong-bae.

Choi In-seok nous embarque à travers son écriture dans la vie de différents personnages qui ont connu à la fois des moments joviaux et tragiques. Garder une place de spectateur n’aurait pas suffit à nous faire comprendre leur souffrance.

Passer à autre chose une fois la lecture achevée semble impossible car le jeu de la chasse au trésor continue. Le puits de mon âme soulève de nombreuses questions. La souffrance est vécue différemment par chaque individu, bien qu’elle laisse des traces indélébiles. Des marques qui témoignent d’une vie passée, et motivent l’homme à se surpasser pour un avenir meilleur. Choi In-seok nous raconte l’histoire de ces âmes prisonnières d’un corps. Des âmes que nous sommes désormais susceptibles d’entendre autour de nous.

 

Ô âme fidèle,

Toi qui fus martyrisée

Et tiraillée par les démons extérieurs.

Sors de ce corps inerte,

Déploie tes ailes et envoles-toi vers de nouveaux horizons.

Là où tu pourras te balader librement

Et vivre dans une harmonie éternelle.

 

 

 

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