Critiques Littéraires

LES ÉCHANGES LITTERAIRES ENTRE FRANCE ET COREE

JEONG_MYEONG-KYOTandis qu’en Corée, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, arrivèrent massivement les cultures et modes de pensée occidentaux grâce à la poussée vers l’Orient de la civilisation occidentale après qu’elle eut transité par le Japon. La littérature occidentale de l’époque prend racine petit à petit dans l’Extrême-Orient. Dans cette littérature, le symbolisme français a une très grande influence sur la naissance de la poésie moderne coréenne. C’est surtout Kim Ok, poète et traducteur, qui joue un rôle décisif dans la fondation de la poésie coréenne du XXe siècle. Séduit par Baudelaire, Verlaine, Gourmont, Samain, il a publié un recueil de poèmes choisis de ces poètes, traduits par ses soins, dans Danse de tourment. Depuis, la littérature coréenne a pris pour modèle de son inspiration la littérature française. Encore aujourd’hui, bien que sur le plan des échanges politique et économique, y compris celui de la culture et des modes de vie, les États-Unis soient de loin privilégiés, la littérature française continue d’occuper une place de prédilection. L’année dernière, la littérature étrangère la plus traduite en Corée a été celle de la langue de Molière. Il faut ici rappeler que cet amour des Coréens pour la littérature française a longtemps été un amour à sens unique : la Corée connaît très bien la France, mais l’inverse n’est pas vrai.

Si les échanges entre nos deux littératures sont devenus consistants et beaucoup plus actifs aujourd’hui, on le doit à quatre facteurs qui ont fonctionné simultanément.

Tout d’abord, au début des années 1990, une poignée de traducteurs ont coopéré efficacement avec des éditeurs français pionniers dans la recherche d’expériences nouvelles et l’innovation : Ch’oe Yun et Patrick Maurus publient chez Actes Sud L’Oiseau aux ailes d’or d’Yi Mun-yol, Le prophète, Ce paradis qui est le vôtre d’Yi Cho’ngjun, tandis que Philippe Picquier publie L’Âme du vent d’Oh Jung-hi, Le vent et la rivière de Kim Won-il. La littérature coréenne arrive en France de façon plus structurée. L’Oiseau aux ailes d’or et Le Prophète retiennent l’attention de la presse. Ces romans sont suivis de La mort à demi-mots de Kim Yong-ha, ainsi que de l’Envers de la vie de Lee Seung-U. Publié en 2004, L’Invité de Hwang Sok-yong insère pour de bon la littérature coréenne sur le marché du livre français. Depuis, Hwang Sok-yong est devenu une figure connue en France, dont on parle souvent.

Deuxièmement, les efforts des traducteurs ont motivé en leur faveur les institutions culturelles coréennes. En 1993, la Fondation Daesan pour la culture est fondée avec pour objectif de faire connaître la littérature coréenne dans le monde ; cette fondation continue de gérer aujourd’hui des programmes de soutien à la traduction et à la promotion des œuvres coréennes à l’étranger. Une autre institution, « le Fond de traduction pour la littérature coréenne », mis en œuvre en 1996, s’est mué en « Institut national de la traduction littéraire, KLTI », véritable organisme gouvernemental qui se donne pour but de soutenir la traduction, et les échanges littéraires, et de faire fonctionner des ateliers de traduction.

Troisièmement, des écrivains français intéressés par la littérature coréenne, notamment JMG Le Clézio et Claude Mouchard, ont contribué à sa valorisation et à sa diffusion active. Lors du 120ème anniversaire de relations diplomatiques entre la France et la Corée, en 2006, une rencontre a été organisée entre les écrivains français et coréens. JMG Le Clézio a déclaré à cette occasion que la littérature coréenne avait permis de repenser le sens de l’engagement dans la littérature française. Bien que ce point de vue ait embarrassé certains écrivains qui se trouvaient dans la salle, cela a permis d’affirmer la valeur de la littérature coréenne. Dans le domaine de la poésie, Claude Mouchard, grâce à ses étudiants coréens, s’est pris de passion pour la poésie coréenne contemporaine. Selon lui, la poésie telle que la pratiquent Hwang Ji-U, Kim Hye-soon, Ki Hyung-do ou encore Song Chan-ho, se situe non seulement sur la même longueur d’onde que la poésie des pays occidentaux en matière de recherche de l’universalité, mais recourt à des images et des rythmes plus dynamiques. C’est cela qui l’a motivé à faire mieux connaître cette poésie.

Quatrièmement, le succès rencontré à l’étranger par certaines productions artistiques et culturelles coréennes autres que la littérature a aidé à la compréhension de la littérature coréenne. Le cinéma coréen a beaucoup attiré l’attention des cinéphiles français en tant que modèle de résistance à l’hégémonie hollywoodienne. La reconnaissance, par les critiques français, des réalisateurs coréens que sont Im Kwon-taek, Hong Sang-soo ou Kim Ki-Duk, a fait du cinéma coréen un domaine à part dans la production cinématographique internationale.

Toutefois, les facteurs les plus importants, les plus significatifs pour les échanges entre les deux pays sont des facteurs propres à la littérature elle-même. Les échanges de nature littéraire ne sont possibles que lorsqu’on est sûr d’obtenir des gains mutuels. C’est le cas lorsqu’on découvre le sens esthétique traditionnel coréen cher à L’Oiseau aux ailes d’or, ou bien lorsque Michel Braudeau écrit sur Le prophète :

« Celle du prophète est proche de Bataille et de Pauline Réage, mais s’oppose radicalement à la thèse de l’Histoire d’O. Pour Le prophète et son auteur, il n’y a aucun bonheur dans l’esclavage, ni pour un homme ni pour un peuple. (Le Monde, daté du 22 novembre 1991) »

Nous trouvons aussi dans la lecture que fait JMG Le Clézio de l’univers romanesque de Hwang Sok-yong une compréhension élargie de sa vision du monde ; quelle que soit la réaction, la littérature coréenne doit pouvoir apporter quelque chose de neuf à la littérature française.

Si les échanges entre les deux pays sont devenus actifs, c’est sans doute que ces deux littératures ont trouvé des choses à prendre dans l’une et dans l’autre et à donner à l’une et à l’autre. C’est une chose remarquable, mais il y a un point qui nous laisse sur notre faim et sur lequel nous devons travailler davantage pour lui donner une solution : il s’agit de la nécessité des échanges au niveau des œuvres d’aspiration hautement littéraire.

Regardons d’abord la réception de la littérature française en Corée : très grand est le nombre de textes littéraires traduits en coréen, mais nous regrettons que le lecteur coréen moyen n’ait pas encore accès aux textes de Proust, de Quignard, d’Aragon ou de Gracq, en dehors du moins des spécialistes. À cela deux raisons. D’abord, les lecteurs coréens n’ont pas encore la capacité d’accéder à ces textes. Deuxièmement, la traduction fine qui permettrait d’apprécier ces textes dans toute leur dimension littéraire fait défaut. Cela est dû sans doute au fait que les deux langues sont très éloignées, et que, en conséquence, les textes sont plus difficiles à rendre en traduction. Mais gardons-nous de nous contenter de nous lamenter, il faut relever ce défi.

Cette question de compatibilité touche également la réception de la littérature coréenne en France. Malgré la présence plus grande aujourd’hui de traductions disponibles, les textes représentatifs de la littérature coréenne ne sont pas encore très nombreux. En particulier, les œuvres qui s’immiscent dans les méandres de la pensée et de la sensibilité. Ces œuvres ne font pas encore l’objet de traductions, sans doute à cause de la difficulté de la tâche. Jean Bellemin-Noël, qui a su percevoir la valeur littéraire de La Place de Ch’oe In-hun, remarque que « dans ce roman, quelque chose qui semble être réel se passe devant les yeux », et constate aussi « la révélation d’une nouvelle littérature ». Sa perspicacité témoigne du fait qu’il a su percer l’opacité de la traduction.

Je suis persuadé que s’il en a été capable, c’est parce qu’il est un critique psychanalyste et qu’il a su, au terme d’un effort d’analyse, atteindre l’essentiel. Autant dire que ce genre de réflexion n’est pas facile normalement et que, pour le lectorat ordinaire français, il faut encore attendre avant de pouvoir introduire la grande littérature coréenne.

Cela nous amène à réfléchir sur une tâche particulière, celle qui consiste à former des traducteurs, à nous doter d’un programme efficace de formation. Lorsque seront formés des traducteurs capables d’utiliser le français et le coréen comme leur langue maternelle, et capables d’apprécier la littérature, les textes littéraires coréens les plus représentatifs pourront aller beaucoup plus facilement à la rencontre du lecteur français. En France, où une œuvre comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell est un best-seller qu’on achète à Auchan, je ne vois pas pourquoi Ch’oe In-hun ou Suh Jong-in ne se vendraient pas. Il s’agit donc d’accroître la compatibilité des deux langages littéraires. D’où l’importance du programme de formation de traducteurs mis en place au sein de l’Institut coréen de la traduction littéraire.

On peut dire, dans un certain sens, que les écrivains coréens qui se trouvent aujourd’hui dans cette région du Sud de la France, correspondent le mieux à cet horizon d’attente. Yi In-seong et Cho Kyung-ran sont deux écrivains qui s’adressent à des lecteurs exigeants, peu soucieux de popularité. Ce sont des écrivains respectés des critiques, des écrivains qui peuvent jouer un rôle de révélateur des plus hautes ambitions littéraires de la Corée. Deux romans d’Yi In-seong ont été traduits par les soins de Choi Ae-yong et de Jean Bellemin-Noël, auxquels a été consacrée une analyse sagace dans un récent numéro de la revue Europe. J’espère que cette lecture intellectuelle pourra un jour toucher aussi le lecteur ordinaire. Quant à Mise en Bouche de Cho Kyung-ran, ce roman s’inscrit parfaitement, lui aussi, dans ce cadre ambitieux. J’aimerais faire passer ce message comme une invitation que je vous adresse, vous les lecteurs français présents ici, curieux de la littérature coréenne.

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