Portraits d'Auteurs

INTERVIEW SHIN KYUNG-SOOK

Un après-midi, sur les collines de Séoul, dans ce bar presque vide où la pluie torrentielle incurve la pergola et laisse jaillir des trombes d’eau sur le plancher de la terrasse, Shin Kyung-sook, que nous retrouvons quelques semaines après son passage à Aix-en-Provence. Evocation de ces journées méridionales et du succès qu’elle a obtenue en France comme en Corée, avec notamment La chambre solitaire et Li Chin.

Vous voyagez beaucoup dans les pays étrangers, comment comparez-vous l’accueil qui vous est réservé entre l’étranger et la Corée ?

Il n’est pas trop différent mais les lecteurs coréens qui vivent à l’étranger semblent un peu plus sympathiser avec mes œuvres ; peut-être  parce qu’ils ont la nostalgie de la Corée? Sinon, il n’y a pas de grande différence entre les lecteurs coréens et les lecteurs étrangers. C’était étonnant pour moi aussi. Même si mes œuvres sont traduites en différentes langues, leurs réactions ne diffèrent pas d’un pays à l’autre.

Certains auteurs sont plus connus à l’étranger qu’en Corée.

Moi, je suis une débutante à l’étranger. Par rapport à monsieur Hwang Sok-yong, je suis vraiment une débutante. Mais par contre, j’ai reçu un prix plus tôt que lui ! C’était quel prix en fait ?

(Sourires, personne autour de la table ne s’en souvient)

Votre dernier livre est un best-seller en Corée depuis plusieurs semaines, quelle est la recette de ce livre ?

Hum…c’est pareil pour Hwang Sok young.

Lui, il est au troisième rang.

Oui, au desous de moi…(haha)… Je pense c’est parce que mon livre est sorti plus tôt, et je suppose aussi que les lecteurs ont de l’empathie avec mes oeuvres.

Un lectorat féminin ?

Oui, a peu près 60% de lecteurs sont des lectrices. Et un bon nombre d’entre elles sont des jeunes.

Est-ce que vous vous considérez comme une auteur féminine.

L’auteur est l’auteur ; ce n’est ni féminin, ni masculin. Mais en Corée, il y a plus d’auteurs féminins. Les lecteurs fidèles sont souvent des femmes. C’est bizarre mais les hommes ne lisent pas beaucoup en Corée. Les hommes d’une trentaine abandonnent la lecture mais à l’inverse les femmes continuent.

Dans « La chambre de solitaire », vous abordez les années quatre-vingt, mais on ne sait si c’est pour liquider la mémoire ou au contraire pour mieux la faire revivre.

Je dirais les deux. Personnellement, en arrivant à cette période, j’aurais pu la sauter. Et de la part des lecteurs, elle pouvait leur rappeler des gens oubliés. L’intention de l’auteur et du lecteur s’opposent. Et surtout cette œuvre n’est pas juste une histoire des années quatre-vingt mais aussi un roman d’apprentissage, un roman métaphorique et un roman de travail. C’était une œuvre expérimentale, et le temps a tout mélangé.

Est-ce que pour vous, c’était une manière d’acquitter sa dette à la mémoire?

C’est une évocation plutôt qu’un classement. Comment est-ce que je pourrais classer cette période? La société coréenne est si compliquée. Cependant, je voulais préciser les personnages que j’ai aperçu et rencontré. La société les oublie mais ils existeront continuellement dans mon texte. Cette œuvre a été publiée il y a 15 ans et pourtant les jeunes la lisent encore. Je suis vraiment contente quand les jeunes lecteurs qui ont à peine 20 ans, m’envoient leurs impressions sur mon livre. Comme si je joue un rôle d’intermédiaire entre la période précédente et les jeunes d’aujourd’hui.?Et je me sens fière de cela.

Est-ce que vous vous sentez coupable de devenir écrivain en moment où vous écrivez ce livre ?

Je ne me suis jamais sentie coupable de devenir écrivain.

Le lecteur a toujours le sentiment que le narrateur montre une certaine culpabilité en disant qu’il veut devenir écrivain.

Hum… Ce n’est pas de la culpabilité, mais je ne sais pas comment expliquer… C’est juste une question qui a rapport à ma décision mais j’avais mal aussi, je ne peux pas dire que c’est de « la culpabilité ».

Quand ce roman est sorti en Corée, on a dit de vous que vous étiez un écrivain réaliste.

Moi, je suis toujours une réaliste. Surtout quand cette œuvre est sortie, elle était estampillée de réalisme original ; on a dit aussi que j’avais regardé la réalité en face, d’un point de vue différent des écrivains réalistes précédents. D’une certaine manière, je suis un écrivain difficile à expliquer et à catégoriser. Mais même si j’écris comme je veux (sans penser être réaliste ou pas), un roman, sans avoir une base de réalité ne pourra pas exister. Mon travail est de mettre des mots sur les pensées de personnes contemporaines. Je ne suis pas un écrivain qui pense à régler l’absurdité ou l’oppression de la société, même si je n’esquive pas non plus. En même temps, je garde le sentiment humain de l’intimité. Je lis beaucoup de critiques commentaires qui hésitaient à me catégoriser entre ces deux tendances.

Dans les années 70-80 il y a une forte production de discours symbolique de la part du gouvernement de Park Junghee pour accélérer la modernisation de la Corée. Pensez-vous qu’une période identique pourrait survenir, et à ce moment-là comment vous vous situerez ?

Cette période est le moment où j’ai passé ma jeunesse alors je ne peux pas la perdre. Bien sûr que l’oppression et la dictature ont été fortes. Cependant, je ne pense pas que cela marque la littérature et les textes que j’écris. Je ne pourrais pas me situer moi-même, mais j’étais estimée comme un écrivain nouveau, différent des années quatre-vingt. On m’a dit que je suis une stylisticienne avec une nouvelle sensibilité des années quatre-vingt-dix. Je pense que je suis un écrivain qui lie les deux époques : celle des années 80 et celle de la nouvelle génération.

Les Français reçoivent d’abord « La chambre solitaire » et ensuite Li Chin. Ils réagissent par rapport à ces deux livres ; un autobiographique, et l’autre, un tout autre sujet. Comment êtes-vous passé d’un registre d’écriture à un autre?

Li Chin est une histoire d’une personne qui a existé,qui a vécu dans l’histoire et comment il a pu survivre dans cette histoire. Par exemple, Li Chin, il a fallu six ans pour l’écrire.?D’abord j’ai décidé d’écrire sur cette personne et puisqu’elle a existé, j’ai pensé qu’il y aurait beaucoup de documents sur elle. Mais il n’y avait même pas une ligne sur elle. Seulement un enregistrement en France. Alors j’ai dû la créer et même lui donner des parents. Au début, j’ai pensé que c’était un roman historique mais après avoir terminé l’écriture, ce n’était plus du tout cela. J’ai totalement créée ce personnage. J’ai tellement travaillé pour écrire ce livre que j’avais l’impression que c’est Li Chin qui écrivait. Et lorsque j’ai terminé, je ressentais que Li Chin me reprochait d’avoir écrit ce livre. Je reviens à la question, je pense que ce sont des œuvres à la fois complètement différentes et totalement en relation.

Vous écrivez actuellement ?

J’aimerais bien parler d’un personnage qui est tout à coup devenu aveugle. En posant une question : « est-ce que ce qu’on voit est vraiment le tout ? ». J’aimerais bien aborder un monde qui ne peut être vu avec les yeux. Je ne sais pas si je vais pouvoir écrire cela. lorsque j’étais enfant, une personne aveugle vivait à côté de chez moi et il trouvait vraiment bien son chemin, mieux que moi. J’ai gardé cette image.

Qu’est-ce que vous détestez le plus dans votre travail ? A part les interviews.

Je déteste les gens qui me téléphonent au petit jour. J’écris à ce moment mais il y a toujours quelqu’un qui m’appelle à cette heure-ci.Et je déteste aussi les gens qui méprisent les autres.

Qu’est-ce que vous reprochez le plus à votre style ?

S’il n’y avait pas quelque chose qui ne me plaisait pas, je ne l’aurais pas publié, non ?

Vous êtes allée au bout de ce que vous vouliez faire ?

Non, mais au moment où j’écrivais, c’était le meilleur que je pouvais faire.

Vous faites partie des auteurs qui ne lâchent pas facilement leur manuscrit ?

Je le retiens et le corrige avec l’obstination. Et je le publie après avoir fini de corriger. Et je dors !

Un écrivain a déclaré que les hommes politiques devraient avoir peur des écrivains. Êtes-vous d’accord ?

Je ne m’intéresse qu’à mon travail. En fait, je pense que rien n’est important pour les écrivains à part faire une bonne œuvre. Et que les écrivains accomplissent leurs devoir social avec leur talents et leurs efforts. Et je pense que déjà ce devoir dépasse nos forces.

Propos recueillis par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo. Traduction Chae Joo-yeon

%d blogueurs aiment cette page :