Critiques Littéraires

LIRE DE TOUT SON INCONSCIENT

Presses Universitaires de Vincennes, 2011
Presses Universitaires de Vincennes, 2011

de Jean Bellemin-Noël

 

Le tout dernier ouvrage de Jean Bellemin-Noël, au titre bien représentatif de la démarche proposée,  est un recueil d’articles et de conférences qui vient préciser, au travers d’analyses littéraires, les principes théoriques présentés dans La psychanalyse du texte littéraire (Nathan, 1996) ou le plus ancien Psychanalyse et littérature (Puf, Que sais-je ?, 1978), ou en édition augmentée (Puf, Quadrige, 2002).

Dans la pensée qui chemine, dans l’avancée méthodologique et le maquis des concepts et des malentendus, ces derniers souvent générés par les premiers, il devient nécessaire d’expliciter au fur et à mesure les notions utilisées, autant que les erreurs d’interprétation dont elles ont pu être l’objet, quand on cherche à entendre le non-dit, l’indicible d’un texte, quitte à devoir revenir sur des définitions mises au point dans les premières années et les préciser, comme par exemple, celle d’inconscient du texte. (p2). C’est la richesse d’une pensée féconde que de poursuivre la mise au point d’un projet d’analyse des textes littéraires dans un champ (terme que récuse l’auteur à propos de la textanalyse) rejetant par là même le spectre large de tous ceux qui, de théorie en théorie, ne font que florilège de théories. C’est sans doute à cette condition que l’on produit une œuvre cohérente, et lisible, constituant un repère pour tous ceux qui veulent comprendre un texte par delà ce qui est dit. Cet ouvrage présente des textanalyses de De Maupassant, Apollinaire, Balzac, Valéry, Quignard précédées d’apports méthodologiques nécessaires à la compréhension de la « méthode » d’analyse, autant qu’à l’analyse produite. La textanalyse se fonde sur les concepts mis à jour par Freud, poursuivis par Lacan, que Jean Bellemin- Noël applique, d’abord en tant que lecteur (puis en tant que critique) au texte littéraire. Au texte littéraire et au texte seul. Il laisse ainsi à d’autres le soin de s’occuper de l’auteur et de son inconscient, ou bien de l’œuvre de l’auteur, oeuvre que Jean Bellemin-Noël ne retient comme élément du corpus que dans un second temps. En effet, s’attacher à l’inconscient d’un texte, suppose que le texte soit lu et analysé sans repères ou modalités autres que le texte lui-même. Plus précisément, à une lecture qui fait appel à l’inconscient (un texte en effet n’ayant jamais d’inconscient nous rappelle l’auteur). De la sorte, aucune échappatoire possible vers l’histoire du texte, ou vers les conditions de sa production, ou vers les raisons qui poussent un auteur à écrire. Il s’agit ici de s’occuper du texte et du texte seul, pour détecter en quoi, dans les propres marges de ce texte, apparaît une force, une dynamique inconsciente qui mobilise, souvent sans en connaître la raison précise, l’inconscient du lecteur. C’est la force de ce projet (entrepris voici 40 ans déjà) que de se présenter au lecteur dans une filiation maitrisée, issue de Freud et dans un appareil critique de notes, une abondance de références puisées dans la critique littéraire et l’histoire de cette critique. Les approches herméneutiques, sociologiques, psychocritiques ou sociocritiques, présentent toutes des mérites, bien que l’auteur en égratigne sévèrement certaines d’entre elles) mais toutes puisent à des disciplines plurielles, dans des postures d’analyses tout aussi plurielles. La textanalyse s’embarrasse du texte et rien que du texte. C’est une façon de lire, qui fait passer le lecteur d’un rôle passif où il enregistre des informations, à un rôle où ce même lecteur doit avoir le souci permanent d’intervenir dans le processus d’acquisition et de fermentation du texte, selon les mots de l’auteur.

 

Car ce livre est  le livre d’un lecteur d’abord préoccupé par le texte comme chemin vers la rêverie, vers le développement d’une sensibilité inconsciente et pas seulement vers une acquisition de savoirs supplémentaires. Mais pour que l’imaginaire soit en marche, pour que la lecture remplisse ce rôle d’agitatrice de représentations, de stimulation du principe de plaisir, il faut qu’il y ait rencontre. Rencontre entre des énoncés, des images qui se bousculent, d’un auteur à qui il est sans doute inutile de demander « ce qu’il a voulu dire » et un lecteur démuni, face à la sollicitation inconsciente que représente un texte comme rencontre entre un inconscient de lecteur et un inconscient d’auteur. Le travail d’analyse de Jean Bellemin-Noël ne se préoccupe ni de l’inconscient de l’un ni de l’inconscient de l’autre. On ne voit pas au demeurant comment nous pourrions accéder à l’un et à l’autre. Il reste donc le texte, comme média, comme lieu de rencontre. Il convient donc de se laisser aller à la lecture, à plusieurs lectures, à laisser d’abord le texte flotter en nous, opérer son chemin, sa lente infusion, donner sa charge et sa pleine mesure d’évocations, d’images et de sentiments désordonnés. Le texte  rêve, fait rêver. L’étape doit être franchie dans la pleine acceptation de ce qu’elle est, – une clé incertaine pour songes nébuleux. Référence bachelardienne si bien illustrée en textanalyse d’un poème, plus exactement d’un vers «  Et l’unique cordeau des trompettes marines » sur lequel Jean Bellemin-Noël démontre qu’il n’est nul besoin d’œuvre volumineuse à analyser pour rêver. Quelques mots au sens elliptique, la machine à rêve se met en branle et le monostiche devient « Chantre du désir (tu) abhorres le lien irremplaçable qui rattache au sexe de la mère… ».

 

A propos de poésie, on se réfèrera à un ouvrage certes difficile à touver en France  » Lectures de poèmes français modernes (Valéry, Appolinaire) » publié par l’Université nationale de Séoul,  qui constitue une magnifique complément à Lire de tout son inconscient. La textanalyse ne se donne pas comme méthode d’élucidation appliquée aux textes littéraires. L’auteur prévient plusieurs fois des risques multiples inhérents à l’opération : surinterprétation, délire, impasse, même si en lecteur et critique aguerris, l’auteur témoigne de sa grande confiance dans les dérapages potentiels. A défaut de parler de méthode qui supposerait une reproductibilité sans failles, Lire de tout son inconscient se propose comme une façon d’aborder le texte. Il faut lire à ce propos le dévoilement opéré de cette approche critique dans la nouvelle de Balzac Mémoires de deux jeunes mariées, la précision de l’usage que fait l’auteur de la textanalyse. On y découvre aussi, sous forme de conclusion, les risques inhérents à toute lecture critique, ainsi que les précautions à prendre. Une publication universitaire n’est jamais neutre et le livre ne cède en rien aux modes qui prévalent dans des analyses psychanalytiques, dont on a du mal à saisir parfois les fondements sur lesquelles elles s’appuient. Tout en explicitant son approche, l’auteur multiplie les précautions, les règles de sécurité sans jamais enfermer le lecteur dans une forme d’impossibilité à prétendre lui aussi, à sa façon d’engager cette approche critique. Certes, il faudra plus que la culture de l’honnête homme pour y parvenir. Le livre donne les clés, pas le mode d’emploi. Mais au fond, mêmes maladroites, les analyses d’un lecteur non aguerri à la textanalyse ne constitueraient-elles pas de merveilleuses incursions dans l’inconscient du texte comme marchepied vers la rêverie ?

Lire de tout son inconscient nous propose aussi une textanalyse de Byeon Gangsoé, que Keulmadang a publié dans un précédent numéro.

Rappelons ce qu’il en est de ce texte. Byeon Gangsoé (publié chez Zulma, dans une traduction de Choi Mi-kyung et Jean-Noël Juttet) est un texte anonyme repris au patrimoine officiel des P’ansori, bien qu’il ne soit plus joué depuis longtemps. Le P’ansori peut être considéré comme un opéra à une seule voix, accompagné d’un tambour, relatant un mythe ou une histoire légendaire. Spectacle populaire par nature, il était joué dans la rue. L’histoire est la suivante : un fort en gueule, grand jouisseur, nommé Byeon Gangsoé rencontre une jolie femme qui présente la particularité de fabriquer aussitôt un cadavre de chaque mari qu’elle vient d’épouser. Byeon Gangsoé, qui bénéficie d’un tempérament sexuel hors du commun, défie le sort et se met en ménage avec la belle. Jouissant sans entrave, ils mènent une vie qui semble exclusivement consacré aux affaires de sexe, jusqu’au jour où, bravant un interdit, Byeon Gangsoé coupe un totem de bois (jangseung) pour faire du feu. Alertée, la communauté des totems se venge du fauteur en lui infligeant 400 maladies et mille tourments. Dans une dernière et inégalée érection, Byeon Gangsoé meurt.  Mais l’aventure ne s’arrête pas là, car tous ceux qui sont sollicités pour enterrer le défunt, se dérobent devant le danger de l’opération. Ce P’ansori, difficile à dater mais que l’on peut situer comme formalisé au XVII ou XVIIIe siècles, présente une charge très forte contre les modes de pensée, aussi bien que contre les institutions de l’époque. Bien sur, l’historien, le sociologue, le socio-criticien pourront ronger leur frein devant une analyse centrée sur l’inconscient du texte, quand ils auraient, eux, à cœur d’insister sur la période probable de ce p’ansori, sur la fonction du confucianisme dans la dynastie Joseon, sur la déliquescence du bouddhisme (même le jangseung d’ordinaire capable de protéger les âmes du village ne parvient plus à faire son travail, et pire encore, il court pleurnicher auprès de ses grands frères, comme le ferait un enfant chahuté dans la cour d’une école. L’esprit (du jangseung) est ici battu en brèche par la force physique de Byeon Gangsoé. Ni le jangseung animiste, ni le moine bouddhiste ni la communauté confucianiste ne parviennent à une solution. Autrefois tas de pierres, le jangseung faisait office de borne routière, dans la deuxième partie de Joseon (dynastie Joseon 1392-1910). A partir du XVIIIe siècle, le jangseung, qui sert alors à délimiter les territoires des villages, prend apparence humaine et coiffé du jeonrip (couvre-chef militaire) ou du samo (couvre-chef noir) le jangseung est chargé d’éloigner les mauvais esprits et de protèger aussi le village. De bois, il devient progressivement de pierre, et devient aussi objet de la protection des villageois. Tour à tour, les membres de  la communauté villageoise sont chargés de son entretien et de l’organisation de fêtes et pèlerinages annuels. Devenu aussi objet d’art, le jangseung reste très présent dans la Corée contemporaine. C’est dire si l’acte commis par Byeon Gangsoé est un sacrilège qui mérite la plus haute des punitions. Pour appliquer la textanalyse, Jean Bellemin-Noël va puiser dans les mythes de l’Antiquité et les soumet à l’épreuve des concepts freudiens.

 

Ici, c’est l’injonction faite à Persée par le roi Polydecte de lui rapporter la tête de Méduse, l’une des Trois Gorgones, punie pour avoir comparé sa chevelure à celle de Minerve et qui désormais peut changer en pierre quiconque la regarde droit dans les yeux. On devine aisément que cette propension à statufier le premier effronté venu ne va pas rester sans usage. Il faut aller lire le détail de ce mythe et la façon dont l’auteur le restitue et l‘analyse pour comprendre que les horreurs décrites dans ce mythe sont symétriques à celles décrites dans le Byeon Gangsoé, quand ce dernier va être tourmenté. La lecture que Freud avait faite de ce mythe, lecture incomplète, est ici reprise et complétée par l’auteur et nous amène de facto, à lire le Byeon Gangsoé dans une autre perspective. Les personnages, la frénésie sexuelle qui les occupe, la transgression de Byeon Gang-soé, la pétrification dont il va être l’objet… Le lecteur peu avisé pourra aisément déplorer que l’analyse freudienne du texte fasse la part trop belle aux fondamentaux, complexe  d’Oedipe et castration. Pour se convaincre du contraire, il suffit de lire l’ensemble des études proposées dans cet ouvrage. Auteur avisé, Jean Bellemin-Noël n’oublie jamais de prévenir des pièges tendus par la facilité d’une analyse figée trop rapidement et mise en cage par crainte de sa propre fragilité. Lire de tout son inconscient porte à multiplier les angles de vue en ouvrant d’abord sa propre perspective de la lecture. Se centrer et se concentrer sur le texte, en refusant, au moins dans un premier temps le détour par l’inconscient de l’auteur (ici la posture  en textanalyse est magistrale, puisque le Byeon Gang-soé est un texte anonyme). Découvrir dans le texte ce qui nous fait buter, l’indicible, l’implicite, l’inexplicable prend une tournure nouvelle dès lors que nous lisons ce même texte à partir de la méthode de lecture littéraire et d’analyse proposée par Jean Bellemin-Noël. L’inconscient n’est pas un théâtre disait Deleuze, c’est une usine. On pourrait rajouter qu’une usine ne fait rêver que son propriétaire. Loin de nous enfermer dans une connaissance qui serait uniquement intellectuelle, la découverte de l’inconscient du texte doit prétendre à la plus belle des aventures humaines, et en cela nous préférons suivre la consigne de l’auteur : lire et rêver. Lire pour rêver.

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