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Le poète Ko Un à Aix-en-Provence

L'écrivain et poète KO UN à AIX-en-Provence avec KEULAMADANG

LLe poète KO Un était l’hôte des Etudes Coréennes de l’Université de Provence le lundi 24 Octobre 2011. « Nous avons ce soir l’immense honneur d’accueillir le très célèbre poète coréen Ko Un. »

Cent cinquante personnes se sont rassemblées devant la table où siège Ko Un, vêtu d’une veste bleu azur. Il a l’air tranquille de l’habitué de ce genre de manifestations, ce qui n’est pas le cas de nombre de spectateurs, qui ne savent pas trop à quoi s’attendre.

Une fois qu’il a bu le contenu de sa fiole, c’est parti : on peut commencer. Après une courte présentation de la vie du poète et de son œuvre – histoire de planter le décor et de ne pas plonger le public, peut être peu habitué, dans la poésie coréenne de façon trop abrupte –, c’est à Ko Un de prendre la parole.

« Je suis arrivé à Aix-en-Provence il y a deux jours, et j’ai tout de suite pu sentir cette odeur caractéristique qu’est l’odeur de la mer. Je suis sûr que dans quelques 120 ans, je serai né dans cette ville. La Provence est le pays natal de l’homme. C’est pour ça que c’est une bénédiction d’être ici. Il ne faut pas oublier que la Provence est le berceau de la poésie. Pour cela, il faut remonter au début du Moyen Age, à l’époque où les poèmes étaient encore chantés. La poésie se tenait alors loin de la capitale. Paul Valery est un bon exemple pour illustrer ce propos. Il a sans doute choisi de retrouver les origines de ses ancêtres. C’est en Provence que l’on retrouve des traces des poètes errants du Moyen Age. Plus tard, leur travail s’est prolongé avec les troubadours.

Et j’ai enfin pu mettre les pieds en Provence ! Je suis donc devenu un troubadour d’aujourd’hui. Je me suis rendu hier sur la tombe de Paul Valery à Sète, et j’ai ôté mon chapeau devant lui. A Sète, j’ai vu et entendu les vagues. Les vagues insufflent la vie et se brisent des millions de fois par jour, d’après ce qu’on dit. Ici, au bord de la mer, les oiseaux chantent. Mais, en Corée, les oiseaux pleurent, comme les grillons, comme les cochons. Et moi aussi je pleure. Les poèmes suivent ces pleurs.

Maintenant, l’automne est avancé. L’automne est un poème. C’est un poème à moi et c’est aussi un poème à vous. Il fait passer les informations du cœur. J’aimerais mettre l’automne dans un recueil de poèmes sur la Sainte Victoire. Ce poème est dans la nature, le vent, et dans votre cœur. Où est-il ce poème ? Et bien, il est dans cette salle. Si dans cette salle il y avait un voleur, il serait à lui ; s’il y avait un mendiant, il serait à lui. Si cette salle était un cours de coréen ou un cours de chinois, le poème serait le cours. En ce moment, la salle est remplie de poèmes. Et quel est ce poème ? Ce sont des pleurs qui entrent dans le cœur de quelqu’un. Un poème, c’est le son des premiers pleurs de l’homme. Toutes les personnes qui ont ainsi pleuré à la naissance, vous êtes tous des poètes.

Je voudrais remercier M. De Crescenzo et Mme Kim Hye Gyeong, professeurs de cette université, pour nous avoir invités, moi et ma femme. Elle revient ici après presque 30 ans. Je suis très heureux de pouvoir respirer avec vous. »

*

« Aujourd’hui, je me propose d’affronter une question mystérieuse : comment la poésie vient-elle au poète ? En 2000, Pierre Bourdieu est venu en Corée, et je faisais partie du comité d’accueil. Je vais vous lire un poème que j’ai composé ce jour-là, à partir du sentiment que m’avait inspiré un lieu particulier. »

Vient alors la lecture du poème. Ko Un a une voix grave et profonde. Même si le sens nous échappe, la sonorité des mots qu’il déclame avec passion ne laisse pas indifférent. Murmure, parole, cri, c’est une voix entrainée qui nous transporte d’une émotion à une autre. Pour cette lecture, le micro n’est qu’un accessoire…

« Ce poème est intentionnellement explicatif. Il montre comment deux regards peuvent se rejoindre en une seule âme. Le Moi poétique peut se développer. Il n’y a plus de distinction entre le poète et ce qui n’est pas lui. On assiste à une fusion du poète et de la lecture.

C’est une affirmation : il est impossible de définir la poésie. Celle-ci traverse les siècles. Il y a comme un désir d’avènement du poème parmi le vide. Une poésie ne succède pas à une autre, tout comme un genre littéraire ne succède pas à un autre. Le romantisme ne vient pas après le classicisme. Il n’y a pas de chronologie. La poésie c’est la liberté et sa forme. C’est un état sans avant ni après. Personnellement, je rêve de naître poésie un jour. La poésie n’a pas de destin tout tracé, c’est au contraire une spontanéité individuelle. L’origine de la poésie se trouve dans le ventre de la mère, au moment où l’on se transforme en vie. Le verbe ‘faire’ est en lui-même à la fois passé, présent et futur. La poésie pousse à s’envoler au-delà du simple fait de réciter.

J’essaye alors de répondre à la question de Bourdieu. L’apparition d’un poème est une naissance dans l’univers, et chaque naissance est une rencontre pour l’accueillir. La poésie est le contenu naturel de l’esprit humain. Quand l’homme disparait, le Moi poétique ressuscite. Parfois, je voudrais revenir au Moyen Age, ou me trouver là-haut, où il est permis de ne pas se fixer. A l’époque des funérailles de Valery, c’était encore l’âge de gloire de la poésie. Aujourd’hui, personne ne sait quel poète est mort, ni où. On se risque même à parler de la mort de la poésie parfois… La mort de la poésie, c’est la mort de l’homme. Mais la mort de la poésie aussi c’est de la poésie. »

*

« Jusqu’à maintenant, j’ai parlé de choses difficiles, mais les poèmes que nous allons lire sont faciles. Et si vous êtes fatigués, vous pouvez fermer les yeux et dormir. »

La lecture des poèmes commence. Deux voix, deux langues se répondent, pour présenter et faire aimer de mêmes poèmes. Des images se forment dans l’esprit de celui qui écoute, des impressions se bousculent dans sa tête. Il suffit d’un texte, d’un mot, d’un son. Parfois c’est un murmure, un souffle, qui demande à chaque oreille de se tendre. Parfois c’est un cri. Rage ? Douleur ? Désespoir ? Le sens reste muet mais l’émotion s’exprime. Elle parcourt notre corps au rythme saccadé que prend la voix, pour finir par ralentir et se fondre au plus profond de nous-même quand la voix se tait. Le poète vit son texte, il le déclame ; il est son texte quand le texte se fond en lui. Les gestes accompagnent la voix et le spectateur est subjugué.

« C’est l’époque d’aujourd’hui qui a construit ce moi individuel et solitaire. Cela voudrait dire que moi, je suis moi, et seulement moi ? Non, je ne crois pas. »

Cette lecture est un partage. Un temps et un lieu communs dans lesquels on partage des poèmes. En les partageant, c’est sa vie qu’il partage, c’est un morceau de lui qu’il nous donne. Car la poésie, n’est-ce pas l’homme ?

« Je suis monté sur l’Himalaya en 1998, mais pas au sommet bien sûr. Je suis monté à 6600m, suite à la demande d’une émission télévisée coréenne. Arrivé là-haut, j’étais presque mort. A mon retour, j’ai été incapable d’écrire pendant deux ans. Mais après cette période, j’ai écrit plus de 100 poèmes à partir de ce souvenir. Ils ont d’ailleurs été publiés en anglais aux Etats-Unis il n’y a pas longtemps. En France, 4 ou 5 œuvres seulement sont parues. Il y a eu beaucoup plus de parutions aux Etats-Unis. J’ai écrit de façon très concise sur ces sentiments et ces émotions. »

La lecture se poursuit, tout comme la découverte. L’esprit est parti en voyage, dans un inconnu qui se définit par des sons étrangers, qui pourtant résonnent à l’intérieur de la poitrine. Puis, c’est le second texte. Quand des mots apparaissent, le contexte se dessine de façon plus précise et les choses prennent des noms. Il semblerait alors que l’espace d’un instant, nous soyons partis en Himalaya…

« Nous allons poursuivre avec des extraits d’un recueil de poèmes zen. Ce sont des poèmes très courts. Le premier poème parle de l’écho, donc de questions et de réponses. Cependant, il y a surtout des questions. A travers ce poème, je voulais représenter le monde qui est le nôtre : on peut poser de très nombreuses questions, mais bien souvent il est difficile de donner des réponses. »

Vient alors le moment de se plonger dans une concision énigmatique. Des histoires courtes, qui parlent du monde et de la vie, de tant de choses auxquelles on oublie de faire attention. La lune, la grenouille, la chouette, l’ami… le cri de l’ivrogne nous réveille, mais comme cette langue qui nous fait face, on ne le comprend pas. Il faut la traduction pour attirer la conscience et laisser au cerveau l’opportunité de prendre les choses en main. Pourtant, dans la vraie vie, il n’y a pas toujours de traduction pour nous éclairer, ni de poète pour donner à ces détails un statut intemporel gratifiant. Est-ce que l’on ne sait pas comprendre ? Ou que l’on ne veut pas comprendre ? La langue coréenne attire l’oreille de celui qui en est extérieur.

« Les quelques poèmes qui vont être lus maintenant sont tirés de l’œuvre 10 000 vies. C’est une œuvre en 30 volumes sur laquelle j’ai travaillé pendant 25 ans. On m’a souvent dit que cette œuvre est un évènement, un fait historique dans la littérature. Dans ce recueil, je raconte des rencontres avec des milliers de personnes, inconnues ou célèbres. Toutes sont très différentes. »

Et l’auditoire de faire la connaissance de ces inconnus. Chaque portrait est fait de façon singulière : narration d’une vie, adresse personnelle, pansori… Les rythmes s’enchainent, se déchainent, et la voix résonne dans la pièce. On peut alors se risquer à interpréter les sons, les souffles, les murmures, les pleurs, les hurlements qui tour à tour sortent de la bouche du poète. Remerciements, pardon, explication, souffrance… Quelles qu’elles soient, et quelles qu’elles puissent être, les émotions s’envolent et emplissent la salle. Elles changent au rythme de la voix et prennent au corps et au cœur. Elles donnent aux significations un sens nouveau, une importance particulière, et ces inconnus ne sont plus des inconnus. Le poète partage son émotion avec le public. Deux regards se rejoignent en une seule âme.

« Maintenant je vais vous chanter une chanson. Je suis coréen et j’ai vécu une période de colonisation. Nous n’avons pas d’hymne national à proprement parler, mais depuis lors, notre hymne c’est Arirang. »

Une voix grave et posée envahit la salle muette d’attention. Les premières notes sont faibles, mais très vite le ton monte. La voix gagne en puissance et les paroles se déversent. En face, l’assemblée reste bouche bée. Ici, personne ne s’attendait à un concert. L’émotion transcende la pièce en écho à cette voix impressionnante qui ne s’arrête pas. Cette chanson est bien plus qu’un hymne national, c’est le cri du cœur d’un poète qui aime son pays et qui a payé cher pour le défendre. Nul besoin de préciser le tonnerre d’applaudissements qui a suivi cette prestation…

« Je voudrais maintenant vous lire quelques poèmes du recueil Fleurs de l’Instant. Il va bientôt être publié en français. Majoritairement, ce sont des poèmes très courts. Ils ne sont pas d’inspiration zen, ils n’ont aucun écho japonais ou autre. Ce sont mes poèmes, écrits selon une forme que j’ai inventée moi-même. »

L’auditeur est à l’affut, aux aguets. Le temps a passé et peut-être est-il déjà conquis par cet homme d’un certain âge, au nom et à la poésie mystérieuse. Les deux lectures se répondent. Les histoires sont brèves, succinctes, et le personnage que l’on commence à connaitre s’y retrouve. Les rythmes sont tantôt effrénés, tantôt calmes. Ko Un parle, il crie, il chante, et dans ses textes, il joue. Il n’en faut parfois pas beaucoup pour partager un sourire ou un éclat de rire. Ici, quelques mots suffisent pour dépasser la barrière de la langue et se faire plaisir ensemble. Avec ‘l’asile psychiatrique’, ce sont des cris et des mots prononcés d’une voix grave qui véhiculent le rire. L’humour n’a pas de frontières, nous en avons fait l’expérience ce soir encore. Les mots sont faits pour jouer, alors jouons, et apprécions les instants poétiques inoubliables que nous sommes en train de vivre.

La soirée touche à sa fin, mais une petite surprise attend encore Ko Un. Assis à sa gauche, M. De Crescenzo se tourne vers lui, un livre à la main. Le temps d’un poème, les rôles s’inversent, alors que quelques phrases en coréen fusent dans la salle. L’émotion de Ko Un se lit sur son visage, mais aussi dans ses gestes qui accompagnent un de ses textes une fois de plus, bien que cette fois il lui soit lu dans sa propre langue. La rencontre se termine par une cession de dédicaces. Immédiatement, une ligne d’étudiants et de passionnés se forme devant la table où Ko Un s’est assis, le stylo à la main. Remerciements, signatures, photos : c’était une belle soirée qui restera dans les mémoires.

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