Sciences Sociales

L’incident de Kanghwa

Histoire de l’expédition de la marine française en Corée en 1866

Partie II

Suite du précédent numéro de Keulmadang – N° 12/septembre 2011

Le déroulement  de l’expédition[i]

manuscrits_royauxLes divers documents conservés dans les archives du ministère de la Marine et des Colonies permettent, en procédant parfois à des recoupements, de reconstituer les faits de façon assez précise et, hormis quelques points de détail, d’obtenir une confirmation grâce à certaines relations qui nous ont été transmises par des spécialistes de l’histoire et autres du côté coréen. On remarquera cependant assez fréquemment des détails destinés souvent à défendre ou appuyer la position et les prétentions du pays auquel appartient l’auteur de tel ou tel document concerné, et cela vaut aussi bien pour la France que pour la Corée.

D’après la plupart des spécialistes coréens, si l’incident de Kanghwa fur déclenché à l’occasion du massacre de neuf missionnaires français, la persécution ne fut qu’un prétexte pour les impérialistes du gouvernement de Napoléon III, prétexte lui permettant de mettre à exécution une ambition et un projet longuement préparé pour envahir le royaume de Corée et l’ajouter à la liste des possessions de l’empire colonial français. Cependant, contrairement à de telles affirmations, et contrairement aussi aux prétentions de certains diplomates français, comme Bellonnet, le consul général de France à Pékin à l’époque, ou son successeur, Lallemand, qui étaient fervents partisans d’une expédition destinée à obtenir la soumission totale de la Corée, le gouvernement de Napoléon III à cette époque ne se trouvait nullement dans une position favorable et n’avait point le désir, ni surtout la possibilité, d’entreprendre des actions militaires d’envergure qui auraient représenté pour le Second Empire un fardeau beaucoup trop lourd. Dans des articles publiés en 1883, sous le titre « Expédition de Corée, 1866 »[ii], le Docteur Ch. Martin, ancien médecin de la Légation de France à Pékin, écrivait ce qui suit et qui devrait permettre au lecteur, semble-t-il, de porter un jugement plus impartial.

« On peut se demander si, dans ses origines, l’expédition de Corée était justifiée par les faits : que ceux-ci fussent odieux en soi, il ne saurait y avoir de doute à ce sujet. Mais ils étaient accomplis dans un pays fermé, sans traités avec aucune puissance et restaient par conséquent en dehors de la sphère d’action diplomatique ; mais, du moment où l’on s’était décidé à tenter une réparation par les armes, il importait que l’on ne procédât qu’avec toutes les garanties du succès. Si l’esprit de résolution a fait défaut à l’Amiral, il faut convenir qu’il ne lui avait été guère soufflé par son gouvernement.

A cette époque de l’empire, toute expédition lointaine était mal venue ; il semble qu’à ce seul mot, le spectre du Mexique s’évoquait et un conflit naissait aussitôt entre la crainte d’un nouveau désastre et le désir de ne pas laisser échapper une occasion réparatrice.

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A quelque temps de là, le gouvernement impérial se désintéressa résolument de toute tentative nouvelle dans l’Extrême-Orient, et, quand une circonstance favorable se présenta de prendre une revanche de l’échec de Corée, il s’y refusa[iii] La proposition de M. Seward ne fut pas agréée, et le ministre de la Marine et des Colonies, qui était alors l’Amiral Rigault de Genouilly, manda à son collègue des Affaires Etrangères de porter à la connaissance du consul général de France à Pékin  que la France déclinait toute entreprise nouvelle contre le royaume de Corée… »

Quant à l’objectif mis en avant par l’Amiral Roze, il était de frapper un coup aussi rude que possible sur l’Ile de Kanghwa, qui était selon lui, « la place la plus fortifiée de la Corée et qui, par sa position, domine la Rivière de Séoul… Frapper vigoureusement sur elle était le moyen d’humilier le gouvernement de la Corée qui… avait compté sur son invulnérabilité… »

Parti de Tchefou, en Chine, avec sept bâtiments de guerre[iv], le 11 octobre, l’Amiral Roze arriva le 13 vers 11 heures du matin devant l’Ile Boisée ; si les forts de Kanghwa étaient gardés par des  soldats qui semblaient pointer avec soin leurs canons vers les navires qui approchaient de la côte, aucun ne fit feu, et les marins français arrivèrent vers midi au mouillage assigné aux divers bâtiments et purent débarquer sans essuyer la moindre résistance, et, qui plus est, sans découvrir d’ennemis à proximité. Immédiatement, les hauteurs environnantes furent couronnées par les hommes de la marine française, qui furent logés « dans les cases du gouvernement sur le rivage et sur les forts voisins ».

Le lendemain, un mandarin arriva en vue d’interroger l’Amiral au sujet de ses intentions : affirmant qu’il venait demander des explications et des sanctions contre le gouvernement coréen pour le massacre des missionnaires français, Roze demanda que l’on fît part de ses intentions au « premier mandarin de l’île ». A ce sujet, par la suite, Roze mentionnait les difficultés rencontrées pour entrer en relation avec les mandarins de rang élevé, disant : « Les chefs sont les premiers à s’enfuir en laissant le vide après eux. Aussi, les rapports avec le gouvernement sont-ils à peu près impossibles, et personne ne se chargerait de lui porter une communication qui, à ses yeux, pourrait être compromettante. »

Le 15, la troupe s’approcha des remparts, où elle fut accueillie par un feu de mousqueterie assez vif et celui de deux canons de petit calibre ; en quelques  minutes, après riposte, les soldats français escaladèrent la muraille et chassèrent les défenseurs, qui s’enfuirent en abandonnant un drapeau… Ce jour-là, volontairement, les marins évitèrent de pénétrer dans la ville de Kanghwa.

Le lendemain, 16 octobre, la troupe française s’avança en direction de la porte principale des remparts de la ville, à une centaine de mètres de laquelle elle fut accueillie par une fusillade ; cette fois encore, la muraille fut escaladée rapidement et, en un instant, les soldats coréens furent mis en fuite : il semble qu’il faut mettre cette déroute des Coréens sur le compte de la  supériorité numérique et sur la supériorité de l’armement des troupes françaises. « Nos hommes, écrivait Roze, ne demandaient qu’à rencontrer un ennemi plus digne de  leur valeur… Pas un seul mandarin, pas un seul soldat ne restait dans la ville… »

L’Amiral Roze affirme que son premier souci fut de rassurer les habitants inoffensifs et de prévenir toutes espèces de sévices contre eux ; il leur fit lire une proclamation qui était de nature à les ramener à la confiance envers les troupes françaises.

D’un autre côté, son rapport rédigé le 22 octobre fait déjà état des armes et autres objets découverts dans la ville de Kanghwa : poudrières en grand nombre, grandes quantités de canons en fer et en bronze, des magasins considérables remplis d’armes et de munitions de toutes sortes, plus de mille fusils, des sabres en grande quantité, un grand nombre de flèches et de carquois, des armes excessivement bizarres… Dix-huit caisses de lingots d’argent (estimés par la suite à une valeur totale de 195.217 francs – évidemment, il s’agit de la valeur en francs de l’époque). Le rapport de l’Amiral note aussi une chose qui fera couler beaucoup d’encre par la suite, car elle n’est pas sans révéler une volonté initiale et un projet probablement établi dès le début de l’opération et destiné à prendre possession de certains biens culturels du peuple coréen. « Nous mîmes la main sur les archives[v] », note le rapport.

Dans une lettre rédigée à la même date et adressée au ministre de la Marine et des Colonies, l’Amiral Roze exprime une certaine satisfaction, car il est persuadé que le gouvernement du royaume de Corée est en train de se rendre à ses exigences : de son point de vue, le blocus de la Rivière de Séoul menace d’affamer la capitale et devrait donc avoir sérieusement frappé le moral des autorités. Il écrit :

« Depuis mon arrivée, j’avais fait de vains efforts pour me mettre en rapport avec le gouvernement quand, le 19 au matin, on vit apparaître un homme à cheval portant un pavillon blanc, le pavillon parlementaire. C’était un soldat de la milice royale, qui m’apportait une lettre du roi… Une certaine humilité… qui, se sentant accusé, se justifie, se défend… (Cela) permet d’espérer une conclusion plus prompte qu’on ne devait attendre. J’ai répondu immédiatement et j’attends une nouvelle communication… la suite donnée à mes légitimes demandes… Si je parvenais à conclure un traité basé sur les immunités habituelles entre nations civilisées, le coup de main de l’Ile de Kanghwa aurait rendu, sans coûter un seul homme, un grand service au commerce et à la civilisation… Le but que je m’étais proposé est atteint »[vi].

Dans la lettre envoyée par l’Amiral Roze à la cour royale de Corée, les conditions exigées par la France étaient clairement exposées : en demandant réparation pour le meurtre des missionnaires français, présentés comme « des hommes de paix et de vertu », on exigeait : 1) les sanctions sévères contre les trois principaux ministres du gouvernement coréen qui avaient pris la plus grande part au meurtre des ressortissants français ; 2) l’envoi d’un ambassadeur muni des pleins pouvoirs, afin d’arrêter de concert avec le représentant de la France les bases d’un traité.  On insistait particulièrement en demandant que, « pour éviter les malheurs qui menacent son pays, le gouvernement de Corée se rende aux injonctions ci-dessus ».

Quant à la réponse tant attendue, qui finit par être adressée à l’Amiral de la cour royale de Séoul, en réalité, sans parler de cette humilité dont Roze disait avoir découvert la preuve dans la lettre précédente – Il devait ignorer totalement les arcanes du langage coréen et le mystère de certaines formules de politesse tout orientales -, elle semble avoir été plutôt destinée à lui donner une leçon de morale imprégnée de l’idéologie confucéenne et à justifier purement et simplement ce qui avait été décidé et fait sur les ordres du gouvernement de Corée, y compris l’exécution capitale des missionnaires français. Nous en donnons ici quelques passages principaux.

« Quiconque renie la loi divine doit mourir, quiconque renie la loi de son pays mérite d’être décapité. Le Ciel a créé les peuples pour qu’ils obéissent à la raison. Les royaumes sont séparés par des frontières et sauvegardés par des lois. A quoi faut-il obéir ? A la justice sans restriction aucune. Tout homme qui la viole, est indigne de pardon. D’où je conclus qu’il faut mettre à mort celui qui la renie, qu’il faut décapiter celui qui la viole.

La Corée est pour le monde entier le royaume de la justice et de la civilisation. Mais, s’il se trouve des hommes qui viennent séduire nos sujets, pénètrent chez nous clandestinement, changent leurs vêtements[vii], étudient notre langue, corrompent notre peuple, bouleversent nos coutumes, l’antique loi du monde veut qu’ils soient mis à mort… Pourquoi m’en voulez-vous de l’avoir observée ? Vous occupez notre sol comme s’il était le vôtre et, par ce seul fait, vous violez odieusement la raison. Quand vos navires ont remonté le fleuve…, Si nous avions voulu les détruire, n’avions-nous pas des armes ? Mais, par bonté à l’égard des voyageurs… Vous vous montrez donc ingrats envers moi… Vous tuez mon peuple, vous détruisez mes denrées et mes troupeaux. Jamais on ne vit d’une façon plus grave violer et le Ciel et les lois… On m’a dit que vous voulez répandre votre religion dans mon royaume : c’est un crime ! Qu’importe que je suive ma religion et vous la vôtre ?

S’il est blâmable de renier ses ancêtres, pourquoi venez-vous nous apprendre à abandonner les nôtres pour en adopter d’étrangers ? »

La suite de l’opération et des événements jusqu’au retrait des navires français pour rejoindre leur base en Chine fit l’objet d’un rapport qui fut rédigé par l’Amiral Roze, le 17 novembre 1866, à bord de la Guerrière, avant que les bâtiments de la marine française ne quittent le mouillage de l’Ile Boisée, près de Kanghwa. « Le but que je m’étais proposé en débarquant sur l’Ile de Kanghwa, en détruisant cette place de guerre, la plus forte de Corée, en bloquant la Rivière de Séoul, rappelait Roze, était de punir et d’humilier le gouvernement… Ce but est à mes yeux complètement atteint… sans engager le gouvernement… et sans coûter au budget le moindre surcroît de dépenses… »

Disposant d’une force insuffisante pour couvrir l’ensemble de la superficie de l’Ile de Kanghwa avec seulement 400 hommes de combat, l’Amiral avouait « avoir manqué de renseignements et n’avoir jamais pu  connaître l’esprit de la population, ni ses sympathies, ni ses craintes ou ses espérances ». Tous les villages des environs étaient restés complètement déserts depuis l’arrivée des navires de la marine française ; les habitants avaient des sentiments hostiles et étaient restés sourds aux appels de Roze, si bien que, pendant tout leur séjour dans cette île de Corée, les troupes françaises étaient demeurées dans un isolement  total.

Pendant ce temps, le gouvernement du royaume de Corée adoptait des mesures pour combattre l’ennemi : une armée de 30.000 hommes était mise sur pied et organisée ; on appelait des volontaires, il arrivait des jonques et on commençait à confectionner des brûlots… Les hommes des équipages de la marine française étaient restés pour la plupart cantonnés dans la ville de Kanghwa, où ils occupaient les bâtiments officiels du gouvernement, ainsi que la résidence royale qui se trouvait dans l’île.

Du débarquement dans l’Ile de Kanghwa jusqu’au 26 octobre, en dehors de l’entrée à l’intérieur des remparts et fortifications, apparemment, il ne se produisit aucun fait véritablement important ; il n’y eut pas, non plus, de pertes de vies humaines, ni d’un  côté ni de l’autre, du moins il n’en est pas fait mention dans les relations et les documents écrits. Ce jour-là, lors d’une sortie destinée à explorer les environs de la côte sur le continent, de l’autre côté de la Rivière Salée – qui sépare l’Ile de Kanghwa de la Corée proprement dite -, aux alentours du village où aboutit la route reliant la capitale, Séoul, à l’Ile de Kanghwa, par laquelle les renforts des  défenseurs coréens étaient censés arriver, trois soldats français furent tués et deux autres blessés au moment de la traversée du bras de mer, la Rivière Salée. Un débarquement permit alors de disperser les troupes coréennes, « qui s’enfuirent au loin en laissant un grand nombre de leurs morts sur les routes avoisinantes ». Il s’agissait sans aucun doute de l’avant-garde des troupes coréennes arrivées la veille de la capitale, troupes qui devaient compter environ de deux à trois mille hommes de combat…

Quelques jours plus tard, le 9 novembre, alors qu’il avait déjà décidé de quitter l’Ile de Kanghwa et de battre en retraite le plus tôt possible, ayant appris que des troupes nombreuses venaient de débarquer du continent à l’un des points de l’île qui pouvaient échapper à la surveillance de la marine française, et que ces troupes  allaient occuper le temple bouddhique de Ch?nd?ngsa, temple supposé, comme tous les autres temples bouddhiques, non fortifié, l’Amiral Roze décida d’y envoyer quatre pelotons placés sous le commandement du capitaine de vaisseau Olivier, ce qui représentait environ 150 hommes. L’opération devait se solder pour les Français par un échec cuisant, décisif et définitif, quelles qu’en fussent les raisons, et ce devait être aussi le signal du retrait des troupes françaises, un retrait qui donne une forte impression de défaite et de débandade totale malgré les prétentions du contraire que l’on découvre dans certains documents émanant de l’Amiral Roze. Il va sans dire que, du côté des troupes coréennes et du gouvernement coréen, on cria victoire en 1866, et que l’on crie toujours victoire encore aujourd’hui ! A l’entrée du temple bouddhique en question, de nos jours encore, comme l’auteur de cette étude a pu le vérifier directement, se dresse une petite stèle commémorant la victoire des soldats coréens sur les troupes de la marine française de l’empereur Napoléon III. Quoi qu’il en fût, les troupes impériales ne devaient pas être très fières, le 11 novembre 1866, en quittant cette île coréenne pour rejoindre les navires qui les attendaient au mouillage et s’apprêtaient à appareiller pour mettre le cap sur leur base de Tchefou.

Après quelques minutes d’un engagement  très violent, les marins français se retrouvèrent avec 29 blessés et, sans armes lourdes, ils étaient dans l’impossibilité de se lancer à l’assaut de ce temple bouddhique absolument inexpugnable avec les moyens dont ils disposaient ; les troupes  coréennes, elles aussi, devaient subir de lourdes pertes au moment où elles tentaient d’opérer une sortie[viii]. Si l’on en croit le rapport présenté le lendemain au commandement par le capitaine de vaisseau Olivier, qui avait commandé le groupe chargé d’effectuer la sortie meurtrière au temple bouddhique de Cheondeongsa, au cours d’un combat d’environ une demi-heure, « l’ennemi avait éprouvé de grandes pertes et appris qu’il ne pouvait se mesurer avec nous qu’à l’abri de ses murailles… » Cette journée, qui se soldait tout de même par la défaite des marins français – car il convient d’appeler les choses par leur nom – ainsi que l’ensemble de l’expédition organisée sous les ordres de l’Amiral Roze ont aussi été racontées par le Père Ridel, qui accompagna les troupes françaises et leur servit d’interprète[ix].

Craignant de voir les troupes coréennes couper le passage dans le chenal en coulant des jonques remplies de pierres, ce qui aurait terriblement gêné la communication avec l’Ile Boisée, l’Amiral Roze revint au mouillage, le 11 novembre, après avoir pris soin de détruire complètement la résidence royale de l’île et tous les édifices et établissements du gouvernement de l’Ile de Kanghwa. Dans son rapport, l’Amiral ajoutait : « Et si la vengeance que méritait le massacre de nos missionnaires n’a pu être aussi complète qu’elle le sera un jour[x], la Corée a vu au moins pour la première fois ses ports ouverts aux étrangers ».

Les dommages subis par le royaume de Corée

Que toute guerre et toute expédition militaire, quelles qu’elles soient, entraînent toujours pour les pays envahis des dommages directs ou « collatéraux », il est absolument inutile de le redire et, même si un commandement militaire était sincère – ce qui n’est nullement certain – en demandant à ses troupes de se montrer aussi humaines que possible et de respecter les biens de l’ennemi, personne n’oserait nier qu’une armée d’invasion étant une armée d’invasion, il serait bien difficile d’empêcher certains excès et certains sévices dont sont inévitablement victimes les populations des régions envahies ou conquises, ne serait-ce que pour un temps assez bref, et de tels excès et sévices ne sauraient que devenir encore plus graves quand une expédition punitive, comme celle de l’Ile de Kanghwa, se solde par un échec et aboutit à un retrait peu glorieux, sans avoir pu atteindre l’objectif que l’on s’était proposé, ou qui avait été fixé par les autorités supérieures. Si la loi du plus fort reste généralement la seule loi qui soit respectée en pareil cas, il n’est nullement certain cependant que, du point de vue humain, elle représente une position défendable.

Qu’en fut-il de la marine française pendant l’occupation de l’Ile de Kanghwa ? A ce propos, il semble bon de se référer aux proclamations et recommandations faites par l’Amiral Roze, d’une part aux habitants de l’île aussitôt après son arrivée et, d’autre part, à ses hommes au moment de la prise de possession des lieux. Si le contenu de ces proclamations peut sembler tout à l’honneur de la marine française et des armées de Sa Majesté l’empereur Napoléon III, il n’est nullement certain qu’il en fut de même dans la réalité de la conduite des hommes de troupe et de leurs chefs subalternes ; ou plutôt, comme nous allons le voir, il semble certain que ce fut le contraire.

Examinons d’abord le contenu de la proclamation faite à la population aussitôt après la prise de possession de la ville de Kanghwa. Il y est dit : « En apparaissant sur vos rivages, en pénétrant au sein de votre pays, nous ne venons ni vous châtier, ni vous soumettre : nous sommes vos amis et nous voulons que vous soyez heureux ; toute notre colère est dirigée contre votre gouvernement qui, au mépris des lois les plus saintes de l’humanité, a mis impitoyablement à mort un grand nombre de nos compatriotes, de nos frères qui n’étaient venus parmi vous que pour vous apporter des paroles de paix et de vertu… Mais, en nous demandant de frapper sans pitié les coupables, notre magnanime empereur veut que nous protégions le peuple de Corée…

Rassurez-vous donc, peuple de Corée, vos propriétés, vos biens seront respectés ; accueillez-nous comme des amis qui vous tendent la main… »

D’un autre côté, les recommandations proclamées pour les officiers et les équipages disaient entre autres choses : « Mais, dans notre juste vengeance, nous ne confondrons pas ceux qui ont ordonné le meurtre de nos compatriotes avec les habitants paisibles, qui ne demandent qu’à nous tendre la main. Nous saurons nous montrer dignes de la France !… »

A ce propos, on pourra se reporter à « L’expédition de Corée en 1866 », texte écrit par M. H. Jouan[xi], chef d’état-major de l’escadre de Chine et du Japon, qui participa lui-même à l’expédition de Kanghwa sous les ordres du Contre Amiral Roze. Il écrivait alors dans cet article :

« Malheureusement, on sait que, même pour les troupes les plus disciplinées, il faut toujours rabattre quelque chose de ces promesses en pays conquis… Malgré la répugnance de l’Amiral, on fut obligé de recourir au système des razzias pour se procurer des bœufs et autres, suivant les procédés sommaires de tous les conquérants… Cependant, pour éviter les envahissements,… on commença à détruire toutes les jonques et tous les bateaux que l’on trouva dans les environs, bien qu’il en coutât beaucoup à l’Amiral de prendre cette mesure qui atteignait sans doute de simples particuliers, mais la guerre a de cruelles nécessités ».

De telles expressions semblent insinuer beaucoup plus de choses et d’exactions qu’elles n’en expriment en propres termes, et les dommages et les pertes aussi bien en vies humaines qu’en biens matériels ne furent certainement pas négligeables pour le royaume de Corée. Il faut ajouter que, se considérant comme le nec plus ultra et les champions de la civilisation, ce qui, à leurs yeux, les autorisait à faire preuve du plus grand mépris à l’égard de peuples jugés comme à peine civilisés, les hommes de la marine de Sa Majesté ne  durent point prendre de gants dans leurs relations avec les Coréens. Si l’on peut expliquer en se basant sur la logique de la force et sur la loi des vainqueurs les destructions systématiques qui eurent lieu dans l’Ile de Kanghwa avant le retrait des troupes de Roze (sans parler des biens culturels emportés et dont nous parlerons par la suite) concernant des biens dont la valeur atteignait des millions de francs en monnaie française de l’époque, il semble difficile de prendre la défense d’une telle conduite du point de vue moral ou dans l’optique du droit international tel qu’on le conçoit au début de notre XXIe siècle, et tel que nous cherchons à l’interpréter quand il s’agit de défendre nos propres intérêts, par exemple après la Seconde Guerre Mondiale vis-à-vis des vaincus qu’étaient alors les Allemands, afin de pouvoir récupérer nos biens culturels et nos œuvres d’art qui avaient été dérobés par les troupes allemandes pendant les derniers mois du règne de Hitler et de l’occupation de la France.

Nous ne pouvons que rappeler ce qu’écrivait M. H. Zuber, un autre officier de la marine française qui avait, lui aussi, participé à l’expédition de Corée sous les ordres de l’Amiral Roze, en conclusion de la relation qu’il en faisait et publiait en 1873[xii]. A cette occasion, cet officier de marine exprimait son opinion concernant l’expédition de Kanghwa et toutes ces actions militaires que les pays soi-disant civilisés se permettaient trop facilement envers les pays moins développés, souvent considérés comme des colonies potentielles. Il écrivait entre autres choses :

« On le voit, nous n’avions pas eu le bonheur de nous faire aimer pendant notre séjour. Trop souvent, l’Europe se montre pour la première fois aux peuples étrangers avec le caractère de la violence et des prétentions despotiques. Du moment qu’un pays n’a pas le bonheur de posséder des télégraphes électriques et que les principes de sa civilisation diffèrent des nôtres, nous nous croyons permis de violer à son détriment toutes les règles du droit des gens. Il est surtout pénible d’être amenés à verser le sang au nom des doctrines pures et élevées qui, par leur nature même, ne devraient jamais obliger de recourir à ce triste et douteux moyen de persuasion que l’on nomme <la force>… »

L’une des questions qui restent les plus brûlantes en ce qui concerne l’expédition de Corée est celle qui touche aux biens culturels coréens qui furent alors « emportés » – « pillés », disent souvent nos amis spécialistes coréens en  usant d’une expression à laquelle je souscris complètement, comme devraient le faire tous ceux qui ne sont plus persuadés que la supériorité donne nécessairement raison ! –, et au problème de leur restitution, indépendamment de la valeur intrinsèque des biens culturels en question, même si le terme de <restitution> fait partie du vocabulaire que les Français n’aiment pas, car ils sont désormais persuadés qu’il s’agit bel et bien de <biens culturels français>. Ce problème  n’est pas encore résolu et, à ce sujet, le France ne fait preuve d’aucune bonne volonté ! Dans l’optique de la loi du plus fort, il existe peut-être un principe de prescription bien pratique quand il s’agit de défendre la position des grandes puissances colonialistes et impérialistes des temps passés, mais il serait peut-être temps de revenir plutôt aux principes les plus fondamentaux de la justice, même s’ils doivent jouer en faveur des plus faibles.

Avant tout, il convient de dire que le transfert des biens culturels découverts dans la ville de Kanghwa vers la France ne fut nullement l’effet du hasard, et qu’il aurait probablement – pour ne pas dire certainement – eu lieu même si les exigences exprimées par la France en compensation de l’exécution capitale des neuf missionnaires français avaient été satisfaites – On aurait bien trouvé un nouveau prétexte pour justifier un complément de compensation ! D’ailleurs, le pillage fut exécuté avec une minutieuse préméditation et au mépris le plus flagrant des droits de tout pays souverain et de toutes les lois humaines, hormis la loi du plus fort qui, elle, n’a rien que d’inhumain. Pour les victimes de tels actes de spoliation – et ce ne  sont pas seulement les autorités et le peuple coréens qui sont concernés -, il devient trop facile de crier au pillage systématique et organisé des biens culturels des pays pauvres par les puissances impérialistes et colonialistes. Une lettre écrite de la main de l’Amiral Roze, lui-même, à bord de la Guerrière, au mouillage de l’Ile Boisée, le 17 novembre 1866, et adressée au ministre de la Marine et des Colonies leur fournit de toute évidence des preuves irréfutables. Afin d’éviter toute confusion et plus de précision, nous citons le texte de la missive sans en changer un mot ni une virgule ; il y est noté :

« Dès mon arrivée à Kanghwa, j’avais chargé une mission de rechercher et recueillir les objets qui pourraient offrir de l’intérêt au point de vue historique ou scientifique.

J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence le procès-verbal qui m’a été remis par cette commission.

La ville assez pauvre d’apparence ne contenait rien qui méritât de vous être envoyé. Mais la résidence que le roi de Corée y possédait et qu’il n’habitait que rarement renfermait une bibliothèque riche d’un grand nombre d’ouvrages[xiii] qu’il est permis de croire très importants. La commission a réuni 340 volumes qui ont été soigneusement emballés et que j’expédierai en France par la première occasion de l’Etat qui se produira. Je regrette que le poids énorme qu’ils représentent ne me permette pas de les envoyer par les Messageries Impériales… »

Nous croyons nécessaire, encore une fois pour plus de clarté, de transcrire ici, sans en changer tant soit peu le texte et le contenu, le « procès-verbal d’inventaire de divers objets à Kanghwa (Corée) » qui porte la mention  « Vu : le Contre Amiral Commandant en chef, Roze », avec la date « Fait à Kanghwa, le 22 octobre 1866 ». En voici le texte intégral :

« Aujourd’hui vingt octobre mil huit cent soixante -six, les corps de débarquement de la division navale de la Chine occupant la ville de Kanghwa (Corée),

Nous, Jouan, Capitaine de Frégate, chef d’état-major, et La Vieille, sous commissaire, Commissaire de Division, nous sommes réunis conformément aux ordres de Monsieur le Contre Amiral commandant en chef dans le yamoun du Mandarin de ladite ville pour recueillir les objets qui pourraient intéresser l’histoire, la science et les arts.

Après examen des divers locaux qui composaient cette habitation, nous n’avons trouvé que les objets ci-après qui nous aient paru susceptibles d’offrir quelque intérêt ;

Savoir :

300  grands volumes brochés,

9 petits volumes brochés,

13 petits volumes renfermés dans  une boîte de bois blanc,

10 petits volumes renfermés dans une boîte de bois blanc,

8 petits volumes renfermés dans une boîte de bois blanc,

1 carte de la Chine, de la Corée et du Japon,

1 planisphère céleste,

7 rouleaux portant des inscriptions diverses,

3 tablettes en marbre gris avec inscription en caractères chinois,

3 petites caisses renfermant chacune des tablettes en marbre blanc articulées, avec charnières en cuivre,

3 armures de guerrier avec casque,

1 masque.

A défaut d’interprète, il nous a été impossible de préciser la nature des divers ouvrages ci-dessus, mais il y a lieu de croire qu’ils se rapportent à l’histoire du pays, à sa littérature et à ses légendes. Quant aux tablettes en marbre, elles seraient, d’après quelques renseignements recueillis sur les lieux, destinées à perpétuer certains faits mémorables.

Tous ces objets ont été renfermés dans des caisses sous nos yeux pour être envoyés à la disposition de Son Excellence Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, conformément aux ordres du Contre Amiral Commandant en chef ».

« Monsieur le Ministre,

En rendant compte à Votre Excellence de l’occupation de la ville de Kanghwa par les corps de débarquement de ma division, j’ai eu l’honneur de l’informer que nous avions trouvé dans un local appartenant au gouvernement 19 caisses d’Argent évaluées ensemble à la somme de 197.231, 36 francs.

Je m’empresse de vous adresser le procès-verbal qui a été dressé par la commission que j’avais chargée de prendre régulièrement possession de cet argent. Je vais faire diriger les 19 caisses sur Shanghai, où elles seront embarquées sur les paquebots des Messageries Impériales pour être mises à votre disposition.

Votre Excellence appréciera si cette somme doit faire retour à l’Etat ou être considérée comme prise et, comme telle, être répartie entre les différents ayant-droit… »

Dans le texte de la relation rédigée par le Père Ridel, on peut lire :

« Le lendemain (de la défaite subie devant le temple bouddhique de Ch?nd?ngsa), à huit heures du matin, j’appris que l’on avait décidé l’évacuation immédiate. Les troupes qui étaient dans la ville de Kanghwa y mirent le feu et se retirèrent sur le campement près du rivage. La ville fut entièrement brûlée. Malheureusement, ce départ précipité ressemblait beaucoup à une fuite, car ce n’était pas en prévision d’une aussi prompte retraite que l’on avait commencé les travaux de fortification, tant à la ville que sur les collines voisines du camp. On avait voulu emporter de Kanghwa une grosse cloche de bronze ; elle était à moitié route[xiv] ; elle y resta, et les Coréens ont dû la reprendre comme un trophée de leur victoire… »

Compte tenu de l’échelle des valeurs de l’époque, dans le cadre des idées impérialistes et colonialistes du milieu du dix-neuvième siècle, dans l’optique des Occidentaux imbus de la supériorité de leur civilisation, de leur supériorité matérielle et scientifique et persuadés être seuls au monde à posséder la Vérité, l’expédition entreprise en Corée en 1866 par la marine de l’empereur Napoléon III peut en un certain sens se comprendre par son caractère punitif, même s’il reste impossible d’apporter une justification à tous les faits et gestes des envahisseurs. Du point de vue de la France, il fallait tirer vengeance du gouvernement coréen qui s’était rendu coupable du massacre de neuf missionnaires français –deux évêques et sept prêtres -, qui avaient été condamnés et exécutés pour être entrés clandestinement en Corée et s’y être livrés à des activités jugées totalement illégales, car, dans ce royaume ermite resté entièrement fermé aux étrangers, la propagation de la religion chrétienne, la « science occidentale », était jugée pernicieuse et était absolument interdite sous peine de mort dans l’optique de l’idéologie confucéenne[xv] adoptée par la dynastie régnante du royaume de Choseon comme principe fondamental de l’Etat et du gouvernement depuis la fin du quatorzième siècle. Le gouvernement français reprochait en particulier au gouvernement coréen de n’avoir pas adopté à l’égard des missionnaires français des mesures analogues à celles qu’il adoptait dans le cas des ressortissants de l’empire de Chine quand ils pénétraient clandestinement sur le territoire du royaume de Choseon : ces derniers étaient tout  simplement appréhendés et reconduits à la frontière, puis chassés du pays afin de permettre aux  autorités coréennes d’éviter tout incident diplomatique avec l’Empire du Milieu, le pays suzerain, dont l’empereur avait droit de regard sur l’administration du royaume vassal maintenu pendant de très nombreux siècles sous une certaine domination.

Sans chercher à résoudre la polémique concernant la justification de cette expédition militaire en Corée et même en essayant de comprendre la volonté de la France de demander réparation au gouvernement coréen au sujet du massacre de ses ressortissants et d’entreprendre une action organisée « sans engagement du gouvernement de l’empereur » (ce qui semble prouver que ladite action n’était probablement pas jugée, même par les autorités françaises, comme totalement en conformité avec le droit international), il reste impossible d’accepter et de justifier toutes les exactions et toutes les pertes infligées au peuple coréen. Ici, nous voudrions seulement tenter de montrer à tous les hommes du monde et tout particulièrement à tous les Français qui prétendent porter un vif intérêt à la culture et aux questions culturelles que, depuis près d’un siècle et demi, il reste entre la France et la Corée un grave problème qui, en plus d’une question de stricte justice – ce qui est capital à notre époque où l’on ne cesse d’insister sur l’égalité, les droits et les devoirs des nations -, est encore beaucoup plus important du point de vue moral et du point de vue de la confiance mutuelle entre la République de Corée et la République Française. On parle très souvent des liens entre les deux peuples, mais, pour rendre de tels liens plus étroits et plus solides, il faudrait peut-être commencer par supprimer tout ce qui peut y faire obstacle ou les affaiblir.

On saurait d’ailleurs difficilement passer sous silence l’ironie de la contradiction flagrante qui apparaît entre les termes de la proclamation faite au peuple coréen par le Contre Amiral Roze lors de son arrivée dans l’Ile de Kanghwa et sa conduite à la fin de l’expédition qui, bien qu’il prétendît le contraire, se solda par un cuisant revers militaire : l’œuvre de destruction, dont il se vantait lui-même comme d’un fait d’armes, n’était-elle pas purement et simplement la négation de sa promesse de « protéger les propriétés et les biens » des citoyens du royaume de Corée, qui n’étaient nullement responsables des tristes événements au sujet desquels la marine française venait demander des explications et des comptes, que leur roi et leur gouvernement s’entêtaient à refuser depuis des dizaines d’années ?

Comme nous l’avons déjà mentionné, dans une lettre adressée au ministre de la Marine et des Colonies et datée du 16 janvier 1867, en exposant les dommages infligés au royaume de Corée, le Contre Amiral Roze tentait de montrer que son expédition n’avait en aucune façon été un échec. Il notait tout particulièrement : « On commença aussitôt la destruction de toutes les propriétés de l’Etat ; plus de cinq cents jonques furent coulées ; ont fit sauter les poudrières, et d’innombrables magasins avec tout ce qu’ils contenaient furent mis à feu. Bientôt, il ne resta plus debout que la résidence royale et le yamoun du mandarin, qui servaient de logement à une partie de nos hommes et qui, pour cette dernière raison, ne devaient être détruits qu’au dernier moment… » Et ces derniers édifices, comme tout le reste, devaient finir par être rasés après avoir été incendiés. On se vanta même d’avoir infligé au royaume de Corée « la ruine d’un matériel représentant plusieurs millions de francs – ce qui, compte tenu de la valeur de la monnaie française de l’époque concernée, représentait pour le peuple coréen des dommages considérables -, tout cela, accompli sans enregistrer de pertes sensibles de notre côté, étant une démonstration irréfutable… »

Les lois et coutumes de la société internationale étant ce qu’elles sont, avantageuses avant tout pour les grandes puissances, le problème de la restitution des biens culturels coréens emportés – pour éviter le terme « pillés », si désagréable pour des oreilles françaises – n’est toujours pas résolu, et la solution en semble encore fort lointaine.

Le 18 février 1999, Monsieur Jean Paul Reau, alors ambassadeur de France à Séoul, se rendait au ministère coréen des Affaires Etrangères afin d’exprimer la position du gouvernement français concernant cette question : selon le gouvernement français, la Corée aurait eu tort d’annoncer que l’on était parvenu à réaliser un certain progrès à ce sujet et que la question semblait en bonne voie d’aboutir à une solution. En réalité, le 5 de ce même mois de février, lors d’une rencontre avec les correspondants de presse étrangers résidant à Paris, l’ambassadeur de Corée, Monsieur Kw?n In-hyuk, aurait exprimé l’espoir de voir les deux pays parvenir bientôt à un accord sur cette question, déclaration jugée prématurée dans l’optique de la diplomatie française « étant donné que les pourparlers ne sont même pas engagés », insistait le diplomate français, ce qui prouve à quel point les deux pays jouent des partitions différentes.

Essayons donc de voir quel est exactement l’objet du litige.

Tout d’abord, probablement parce que je suis homme de peu de foi, je tiens à dire que je me demande combien de nos diplomates, même ceux qui ont été,  sont ou seront chargés de traiter cette question, ont fait effort pour savoir vraiment de quoi il s’agit, tout comme certains journalistes qui, quand je vivais en Corée, pendant les périodes où la question faisait un peu surface, venaient me demander de quoi il s’agissait vraiment et qui, au moment de rédiger leur « papier », n’en écrivaient pas moins ce qu’ils avaient envie de dire,  sans se soucier le moins du monde de ce que je leur avais « raconté », à moins que ce ne fût ce que leurs supérieurs hiérarchiques leur avaient ordonné de dire, car la presse cherche parfois à « informer » les lecteurs selon des scénarios écrits d’avance et en accord avec des objectifs non moins déterminés au préalable, la source n’étant citée que pour donner un peu de poids à l’article ainsi rédigé et pour faire croire ce que le journaliste « raconte » comme vérité garantie par tel ou tel journal de référence. C’est peut-être ce que l’on désigne parfois sous l’appellation de « rôle éducatif de la presse » !

En conclusion, on peut affirmer sans risque de se tromper que, lors de l’expédition de la marine française dans l’Ile de Kanghwa, en 1866, il y eut pillage organisé – n’ayons pas peur de dire les choses telles qu’elles furent – de biens et de trésors culturels, biens culturels qui furent emportés en France comme butin d’une guerre dont les raisons n’étaient guère justifiables au point de vue du droit international ; et ces biens faisaient sans aucun doute possible partie de l’héritage et du patrimoine culturels du peuple coréen, dont ils étaient « la propriété » qui, selon la proclamation du Contre Amiral Roze, devait être protégée par la glorieuse et vaillante marine de Sa Majesté l’Empereur Napoléon III. Si ces biens furent ainsi « emportés », que convient-il d’en faire aujourd’hui ? Quelle a été à ce sujet l’attitude du gouvernement français jusqu’à présent ? Quelle valeur faut-il accorder aux paroles et promesses solennelles des représentants des autorités de la République française ?

Tout d’abord, il convient de donner quelques précisions concernant les biens culturels qui sont  l’objet des pourparlers mentionnés ci-dessus : ces précisions semblent capitales, car certaines personnalités coréennes auraient facilement tendance à préconiser une interprétation « élargie », qui engloberait certains biens culturels coréens actuellement conservés en France, mais qui n’y ont nullement été apportés de façon illégale, en recourant à la force armée ou à une quelconque manœuvre frauduleuse. Ces derniers biens culturels n’ont aucune relation avec l’expédition de 1866.

Il existe en France un nombre relativement important d’autres biens et même de véritables trésors culturels coréens ; on peut citer tout particulièrement la collection des ouvrages rassemblés par Maurice Courant, un diplomate et sinologue français qui résida quelques années en qualité d’agent de la Légation française de Séoul à la fin du dix-neuvième siècle, mais on ne saurait faire la confusion avec les ouvrages dérobés à Kanghwa : même s’il s’agit de biens culturels d’une très grande valeur, comme le texte bouddhique communément désigné sous l’appellation de « Chikjisimgy?ng »[xvi], de tels ouvrages furent achetés en Corée de façon parfaitement légale et en accord avec tous les principes de la morale. Il en est de même en ce qui concerne l’ouvrage portant le titre de «Wangoch’?nch’ukkukj?n », une relation écrite en Chine et en chinois, au huitième siècle, par le moine bouddhiste Hyech’o, un moine coréen du royaume de Silla, et rapportant le long pèlerinage qu’il avait effectué en Inde, au pays du Bouddha, un ouvrage découvert dans les célèbres Grottes de Tonhwang au début du vingtième siècle par le renommé sinologue français Pelliot[xvii].

Il semble hors de question d’exiger du gouvernement français la restitution de tels ouvrages comme un devoir qui résulterait des règles du droit international – ce qui risquerait de rebuter encore plus les autorités françaises. Nous savons d’ailleurs que, sauf le cas de quelques nationalistes exacerbés et dépourvus des critères d’un jugement sain, les spécialistes coréens eux-mêmes savent faire la différence. Il faut encore savoir faire la différence entre l’exigence de restitution et une demande de copies des ouvrages concernés : il est absolument normal que les spécialistes français des questions culturelles se fassent un devoir de fournir une copie de trésors culturels coréens qui se trouvent en France, même si, acquis en toute légalité, lesdits trésors coréens peuvent toujours être considérés comme appartenant à la France.

Par contre, la question de la restitution des biens culturels énumérés dans l’inventaire de la marine française mentionné ci-dessus mérite d’être prise en considération rapidement et résolue, comme l’avait promis le Président François Mitterrand.

Les grandes puissances – surtout les anciens grands empires coloniaux de jadis et les superpuissances devant lesquelles à une certaine époque tout le monde courbait l’échine – et les pays qui sont en possession d’une grande quantité de biens culturels d’origines diverses, parfois acquis par des moyens douteux invoquent fréquemment les coutumes et le droit international afin de conclure à l’impossibilité d’une telle restitution de ces biens culturels qui, d’ailleurs, avant de changer de propriétaire, étaient pour la plupart la propriété de nations pauvres. Aurons-nous cependant un jour le courage et l’honnêteté de reconnaître qu’un tel raisonnement tient uniquement de la logique des grandes puissances, une logique basée sur une morale à leur service et destinée à la défense de leurs seuls intérêts ? En effet, pour ne parler que de la France, après la Seconde Guerre Mondiale, il a été fait de nombreuses recherches et entrepris de nombreuses démarches, qui ont abouti dans un bon nombre de cas, afin de retrouver et de se faire restituer les œuvres d’art et autres trésors culturels pillés et emportés par l’armée allemande au cours des derniers mois de la guerre. On pourrait aussi citer le cas des biens culturels dont on avait spolié les familles juives pendant la même guerre.

Les biens culturels du peuple coréen n’ont-ils pas autant de valeur pour ce peuple coréen que les œuvres conservées au Louvre pour le peuple français ? A moins qu’il ne s’agisse, une fois de plus, de la logique que les grandes puissances mettent toujours en avant et savent si bien invoquer quand elle est conforme à leurs intérêts. Pourquoi un pays comme la Corée ne jouirait-il pas des mêmes droits que la France dans la communauté internationale ? Même le gouvernement japonais a fait en sorte que certains – malheureusement, seulement certains –  biens culturels dérobés par ses ressortissants ou ses fonctionnaires au temps de la colonisation soient rendus à la Corée. On peut se demander ce qu’a fait la France  dans ce domaine.

En 1993, un peu avant la visite officielle du Président Mitterrand à Séoul, dans l’euphorie de la perspective d’un marché pour son TGV – qui manquait de clients -, la France se laissait « imprudemment » aller jusqu’à faire une promesse solennelle : le gouvernement français s’engageait à rendre, de son plein gré, les biens culturels emportés de l’Ile de Kanghwa, cela en témoignage de l’amitié qui lie les deux pays et les deux peuples et, lors de sa visite en Corée, le Président Mitterrand apportait même deux volumes de la précieuse collection qui est conservée encore aujourd’hui à notre Bibliothèque Nationale. Pour le Président Mitterrand, cela devait être le témoignage de la « véracité » de sa promesse, qui était aussi celle de la France !

Cependant, le jour du sommet franco-coréen, quand, pour les remettre au Président coréen, le Président aurait demandé les deux volumes en question à la très patriote dame de la Bibliothèque Nationale venue l’accompagner jusqu’à Séoul avec les deux précieux trésors, enflammée de sentiments profondément patriotiques, la gardienne de la culture française n’aurait accepté d’en donner qu’un seul et, fondant en larmes, elle aurait refusé de lâcher le second en proclamant haut et fort que le Président lui-même n’avait pas le droit, ni le pouvoir de dilapider ce qu’elle considérait comme « patrimoine et héritage culturels français ». Cette dame pétrie de vertu patriotique devait être persuadée probablement que, prescription aidant, après près de 130 ans passés en France, ce bien usurpé manu militari avait obligatoirement acquis la nationalité française !

Même pour les personnes totalement ignorantes du droit international en matière de biens et de patrimoine culturels, une telle notion de patrimoine et d’héritage culturels semble pour le moins bizarre. Il est probable qu’une interprétation plus favorable aux intérêts des nations moins favorisées, qui ont été victimes d’invasions ou de la colonisation dans le passé, risquerait de provoquer certaines réactions dont auraient peut-être à souffrir certaines nations privilégiées auxquelles le passé a permis d’arrondir leurs richesses culturelles aux dépends d’une partie de la communauté mondiale. Ne pourrait-on pas, à ce sujet, cependant, trouver une solution qui ferait apparaître ne serait-ce qu’une lueur de justice ?

D’ailleurs, si la France a fait des promesses, ne conviendrait-il pas qu’elle y soit fidèle, à moins que l’on ne garde les biens en question comme munitions afin de s’en servir plus tard, quand certains nouveaux contrats commerciaux seront en vue ? Pour certains diplomates, qu’importe la promesse, puisque le TGV alors tant attendu roule depuis déjà plusieurs années ? Si le Président Mitterrand avait fait une promesse en qualité de représentant de la France, ne serait-il pas logique et tout naturel que ses successeurs soient fidèles aux engagements de la France ?

Si, à l’époque de Napoléon III, dans l’optique impérialiste et colonialiste centrée sur la loi du plus fort, l’attitude de la France était malheureusement considérée comme normale de la part des grandes puissances, de nos jours, le monde entier préconise une société internationale établie sur la justice et sur les principes d’assistance aux pays moins favorisés ; cependant, avant de « faire la charité » avec toute la condescendance que l’on sait ne conviendrait-il pas de penser d’abord à réparer certaines injustices commises dans le passé envers de tels peuples ?

Les biens culturels, les archives de la maison royale et autres précieux documents pillés ou détruits par la marine du Second Empire dans l’Ile de Kanghwa il y a cent quarante et quelques années étaient et restent propriété du peuple coréen, et rappelons-nous que le Contre Amiral Roze, au nom de la France, avait proclamé publiquement et solennellement : « Rassurez-vous, peuple de Corée, vos propriétés et vos biens seront respectés… »

N’est-il pas temps que la France se montre fidèle à la promesse donnée ?

Soyons d’ailleurs très francs : en dehors du fait qu’ils ont occupé une certaine place sur les rayons de la Bibliothèque Nationale de la République Française pendant près d’un siècle et demi, à quoi ont servi, par exemple, les trois cent quarante volumes ainsi pillés ? En quoi les spécialistes français en ont-ils tiré profit ?

En dehors de toute question de justice et de droit international, du strict point de vue de la science, ne  serait-il pas préférable que de tels ouvrages soient mis à la disposition des historiens et des spécialistes coréens de la culture qui, eux, sont en mesure d’apprécier ces trésors à leur juste valeur et d’en tirer le maximum de profit ?

Que la France et ses entreprises désirent vendre leurs produits, travailler en coopération avec d’autres pays, en particulier avec la Corée, pour la construction de centrales atomiques ou nucléaires, de lignes de TGV, pour la vente d’armements, pour des transferts de technologie et autres, tout le monde s’en réjouit ; cependant, si la France, son gouvernement et ses entreprises désirent rendre une telle coopération plus étroite, plus fructueuse et plus durable, ne faudrait-il pas  d’abord penser à créer un climat dans lequel les deux pays et les deux peuples seraient en mesure de se faire mutuellement confiance et de se respecter. Dans une telle perspective, il semble fort souhaitable que chacun honore ses promesses, qu’elles datent de près de 150 ans, comme celles de Roze, ou de seize ans, comme celle de Mitterrand.

Il a été dit, et l’auteur de ces lignes l’a entendu lui-même de la bouche de hautes personnalités proches des plus hautes sphères politiques et administratives, que, si une certaine presse française s’est opposée à la restitution des documents coréens en question, tout comme le faisait la très patriote dame de la Bibliothèque Nationale, ce n’est nullement parce que l’on était au courant de leur valeur scientifique, et ce n’est même pas par patriotisme, mais uniquement parce que l’initiative en avait été prise par un Président socialiste ! Alors, ajoutait-on, qu’en France « absolument personne ne s’intéresse vraiment à de tels documents, ni ne sait de quoi il s’agit ». En qualité de Français qui a vécu quarante-deux ans en Corée et qui a toujours été soucieux de l’avenir des relations et de la coopération entre les deux pays, sans me faire d’illusion d’ailleurs sur l’efficacité d’un tel souhait, je ne peux qu’insister auprès du gouvernement, des organes de la presse, du peuple français et tout particulièrement des amis de la Corée afin que, sans tarder, l’on recherche une solution à ce problème.

Je sais parfaitement que le problème n’est pas si simple, qu’il peut exister – du moins on le prétexte – des pressions plus ou moins exprimées venant d’autres grandes puissances en possession de trésors culturels empruntés ici et là. Mais je reste persuadé que la France et son gouvernement sont assez grands pour résoudre une telle question sans capituler devant qui que ce soit. J’ajouterais volontiers que la France, loin d’en sortir culturellement appauvrie, aurait de grandes chances de s’en trouver plus grande d’avoir réparé une faute de son passé[xviii].

[toggle title_open= »Notes » title_closed= »Notes » hide= »yes » border= »yes » style= »white » excerpt_length= »0″ read_more_text= »Read More » read_less_text= »Read Less » include_excerpt_html= »no »][i] . Nous baserons notre exposé sur des documents authentiques, qu’il serait fastidieux de citer chaque fois, car il s’agit de lettres et de rapports rédigés souvent sur les lieux des opérations et généralement très courts ; nous donnons seulement la liste des principaux de ces documents, qui sont d’ailleurs conservés dans les archives du ministère de la Marine et des Colonies.

Lettres et rapports rédigés par l’Amiral Roze à bord du Déroulède, dans la rade de Kanghwa, le 22 0ctobre 1866, avec la traduction d’une lettre adressée par la Cour de Séoul à l’Amiral Roze, ainsi qu’une lettre adressée par l’Amiral au gouvernement coréen.
Lettre adressée au ministre de la Marine et des Colonies, écrite à bord de la Guerrière, au mouillage de l’Ile Boisée, le 17 novembre 1866.
Lettre écrite de l’Ile de Kanghwa, le 10 novembre 1866, par le capitaine de vaisseau Olivier.
Rapport et inventaire rédigé à bord de la Guerrière, au mouillage de l’Ile Boisée, le 17 novembre 1866.
Autres documents authentiques.
[ii]. Articles publiés dans « Le Spectateur Militaire », un recueil d’articles relatifs à la science, à l’art et à l’histoire militaires. Quatrième Série. Tome 22.

[iii] . L’auteur de l’article explique ensuite que la France refusa la proposition qui lui fut faite de participer à l’expédition punitive qui fut entreprise en 1867 par les Etats-Unis en Corée, afin de venger le massacre de tout l’équipage d’un schooner portant le nom de General Shermann, un bâtiment américain qui avait été pillé et brûlé non loin de l’embouchure du Fleuve Taedong, à proximité de la ville de P’y?ngyang, à environ 50 lieues au nord de Séoul. Cet incident s’était donc produit quelques mois après l’incident de Kanghwa.

[iv] . Les bâtiments en question étaient la Guerrière, le Primauguet, le Laplace, les avisos le Déroulède et le Kienchan, les canonnières le Tardif et le Lebrethon.

[v] . Il s’agit, comme nous aurons l’occasion de le voir par la suite, d’archives de la famille royale, qui étaient conservées précieusement à la bibliothèque de la ville de Kanghwa.

[vi] . Le contenu de cette lettre nous permet de savoir que, contrairement au chargé d’affaires Bellonnet, l’Amiral Roze n’avait aucune intention d’envahir et de soumettre, encore moins de coloniser, le royaume de Corée grâce à son expédition punitive de 1866 ; et, tout d’abord, il savait parfaitement qu’il ne disposait pas de forces militaires suffisantes pour entreprendre une telle aventure.

[vii] . Il faut savoir, pour comprendre cette expression, que les premiers missionnaires français – très faciles à reconnaître du fait qu’ils étaient de race blanche – avaient pris l’habitude de revêtir les habits de deuil des Coréens, avec un grand chapeau de bambou, qui cachait tout le visage, afin d’échapper aux recherches de la police. A cette époque, le fils en deuil de ses parents devait porter des habits spéciaux et, pendant les deux années de deuil, aucune personne étrangère à la famille ne devait lui adresser la parole.

[viii] . Les archives du ministère de la Marine et des Colonies contiennent un rapport relatant les péripéties de ce combat dans le voisinage du temple bouddhique de Ch?nd?ngsa, rapport rédigé par le capitaine de vaisseau Olivier, qui avait assuré le commandement des 150 hommes dont nous venons de parler. Quant à La date de la rédaction du rapport, qui fut remis à l’Amiral Roze, il s’agit du 10 novembre 1866, lendemain de l’échec de l’opération.

[ix] . Le récit du missionnaire est contenu dans Dallet, opus, cité, PP. 578 à 585. On peut se rendre compte en le lisant que les euphémismes des textes officiels recouvrent souvent une réalité qui, il faut le reconnaître, est loin d’être à l’honneur de la marine française. Il semble aussi qu’il faut reconnaître que, la supériorité de l’armement aidant, les victimes du côté coréen en furent probablement beaucoup plus nombreuses que ne veulent le faire croire les textes officiels français.

[x] . Il faut bien reconnaître à la lecture d’une telle expression, que les autorités françaises, y compris l’Amiral Roze (Que faudrait-il penser du chargé d’affaires Bellonnet et autres personnages que l’on pourrait désigner comme le parti des faucons ?), devaient bien garder un secret espoir de se trouver en mesure sans tarder de procéder à une nouvelle opération de plus grande envergure contre le royaume de Corée. On ne saurait donc s’étonner de voir la plupart des spécialistes coréens parler d’un projet français qui aurait été destiné à coloniser la péninsule coréenne.

[xi] . Texte d’un article publié en 1871, dans « Mémoires de la Société Nationale Académique de Cherbourg », PP. 145-228.

[xii] . Sous le titre « Une expédition en Corée » publiée dans « Le Tour du Monde », Nouveau Journal des Voyages, No du premier semestre 1873, il exprimait ses impressions de l’époque de ladite expédition. L’auteur de la présente étude a été le premier à traduire et annoter en coréen cette relation il y a environ 25 ans.

[xiii] . Le Père Ridel, qui connaissait le coréen, écrivait : « la bibliothèque était très riche. Deux ou trois mille livres imprimés en chinois avec de nombreux dessins, sur beau papier, tous bien étiquetés, la plupart très volumineux, reliés avec des plaques en cuivre sur des couvertures en soie verte ou cramoisie. J’y ai remarqué l’histoire ancienne de la Corée en soixante volumes… » Et tous ces trésors culturels devaient être détruits par un incendie allumé volontairement par des représentants de la France, qui se prétendait et se prétend toujours championne de la civilisation occidentale, qui étaient vexés d’avoir été repoussés par des Coréens qu’ils avaient pris pour des barbares et des pleutres incapables de défendre leur pays !

[xiv] . De la ville de Kanghwa au bord de la mer, il y a une distance d’environ 4 kilomètres. Il s’agissait très probablement de l’une de ces énormes cloches que l’on trouve généralement dans les temples bouddhiques, et dont la technique de fabrication (sonorité comprise) est très développée en Corée depuis beaucoup plus d’un millénaire.

[xv] . Le confucianisme plaçant la piété filiale au plus haut de l’échelle des valeurs et cette piété filiale se manifestant en particulier sous forme d’offrandes en l’honneur des ancêtres, dès l’arrivée des premiers missionnaires en Chine, au dix-septième siècle, un grave problème était apparu, car, à cette époque, l’église catholique avait refusé de se conformer à cette tradition des offrandes à la mémoire des ancêtres : on y voyait une forme d’idolâtrie, que l’on condamnait comme telle. Pour les Chinois et les Coréens très respectueux de la tradition du confucianisme, il s’agissait ni plus ni moins d’un crime qui équivalait à saper tous les fondements de la morale et de l’ordre social. Dans l’histoire de l’église catholique de Chine, il s’agit de ce que l’on a coutume de désigner sous l’appellation de « Querelle des rites », une question au sujet de laquelle Rome n’a pas toujours fait preuve d’ouverture d’esprit et de compréhension envers les peuples d’Extrême-Orient, dont il aurait fallu comprendre et accepter les valeurs traditionnelles dans la mesure où celles-ci n’étaient pas en contradiction totale avec le dogme catholique. Cela aurait mérité une étude plus approfondie, qui aurait permis de se rendre compte que les offrandes du confucianisme n’avaient rien d’un culte idolâtrique et n’étaient qu’une simple expression de respect envers les ancêtres et les défunts. Ces offrandes sont acceptées aujourd’hui par l’église et pratiquées très souvent même dans les familles catholiques ; par contre, les protestants y restent farouchement opposés.

[xvi] . Il s’agit en réalité de l’ouvrage le plus ancien imprimé dans le monde au moyen de caractères d’imprimerie métalliques amovibles. Il fut imprimé en Corée pendant la dynastie de Kory? en l’an 1377, donc bien avant l’invention de Gutenberg, et porte le titre exact de « Paegunhwach’orok puljochikjisimch’eyoj?l ». Il est aujourd’hui conservé à Paris, à la Bibliothèque Nationale de la République Française.

[xvii] . Il est bon de se souvenir que les spécialistes coréens du bouddhisme et de la culture ne soupçonnaient même pas l’existence d’un tel ouvrage, qui avait été écrit et publié en son temps par le moine coréen, qui résidait en Chine à l’époque.

[xviii] . Quand ce texte a été écrit, il en a été envoyé une copie au député UMP de la circonscription d’Avranches, pour lequel j’ai d’ailleurs voté il y a quelques années ; je tiens à dire que ni son secrétariat, ni lui, à fortiori, n’ont daigné ne serait-ce qu’accuser réception ! J’avais demandé qu’il en transmette une copie au secrétaire général de l’UMP de l’époque… Je ne sais si cela a été fait ; en tout cas, là non plus, aucun écho ! On doit s’occuper de choses beaucoup plus importantes ! Une copie ayant été envoyée par les soins d’un ami, au secrétariat de l’Elysée, j’ai reçu un accusé de réception et des remerciements. Le texte ayant été transmis par l’Elysée au ministère de la Culture, Madame Albanel, ministre à l’époque, m’a fait parvenir une lettre très aimable, dans laquelle elle me faisait savoir qu’en pareil cas, les biens culturels pris au moyen des armes sur l’ennemi devenaient automatiquement « patrimoine français ». Mes efforts ont-ils joué un rôle, si minime fût-il, dans la décision du Président Sarkozy ? Je ne saurais le dire ; quoi qu’il en soit, je me réjouis de la décision qui a été prise, même si elle n’est pas l’idéal, de « prêter » à la Corée les biens culturels que nos armées sont allées pirater sur une île coréenne en 1866. Je suis heureux de savoir que ce « prêt » est renouvelable dans le futur ! J’ai aussi été très honoré de savoir qu’un de mes anciens élèves coréens avait profité d’un colloque franco-coréen traitant de ce problème à Séoul pour y exposer le travail que j’avais réalisé il y a quelques années, et que, j’espère, les lecteurs sauront apprécier.[/toggle]
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