Essais Sciences Humaines

Une voix puissante montant de l’exil

Chông Yag-yong,

Tasan (1762-1836)

Il est trompeur de parler de courants de pensée comme le néoconfucianisme ou le mouvement pragmatique, sirhak. On risque, en effet, de présenter des systèmes de pensée sans voir suffisamment ceux qui en ont été à l’origine, qui ont lutté et souffert pour éclairer et guider leur temps par de nouvelles idées. Telle fut la lutte de T’oegye et de Yulgok dans le cadre du néoconfucianisme comme nous l’avons vu précédemment. Telle fut la lutte de Chông Yag-yong, Tasan dans un temps de tragédie et de persécution.

Tasan est sans doute l’un des penseurs homme d’Etat dont les Coréens sont le plus fiers en raison de son envergure intellectuelle et de ses accomplissements. Evoquer son ouvrage le Mongminsimsô, L’Art de Gouverner[1], suscite immédiatement l’admiration chez un Coréen, bien que la connaissance en profondeur de l’ouvrage demeure limitée. Et cependant Tasan est considéré comme un penseur quelque peu à part. Ce n’est pas un confucéen traditionnel de par ses liens, plus ou moins visibles, avec le catholicisme et par ailleurs il est soupçonné d’avoir renié sa foi catholique de jeunesse. En dépit de cela il s’élève clairement aujourd’hui comme l’un des plus grands penseurs coréens et est respecté par les Catholiques à l’égal d’un saint pour tout ce qu’il a enduré durant la persécution de la « religion perverse » par les autorités d’alors, même s’il n’a pas connu le martyre comme son frère aîné.

Alors que T’oegye et Yulgok vécurent au cours d’une période d’éclosion du Néoconfucianisme dans un temps de relative stabilité, Tasan fut confronté à une ère de transition, d’irruption de nouvelles idées venues de l’étranger à travers la Chine. Une tension s’était créée entre ceux qui se satisfaisaient d’une tradition allant en s’appauvrissant, perdant le contact avec les réalités, et ceux qui cherchaient à moderniser la Corée, à confronter le vieillissement des institutions et des moyens de production économiques.

Tasan connut un court moment de bonheur dans son existence. Appartenant à la célèbre famille des Chông de Majae, ses trois frères aînés étaient brillants et en faveur auprès du roi. Tasan marcha sur leurs pas, en compagnie d’amis prestigieux. Au jeune âge de 21 ans il fut remarqué par le roi Chôngjo et devint l’un de ses importants conseillers, embarqué dans une entreprise de réforme passionnante de la Corée. Néanmoins ce bonheur ne dura pas longtemps car en 1800, lorsque Chôngjo mourut mystérieusement, la destinée de Tasan s’inversa complètement.

De 1801, alors qu’il avait seulement trente-neuf ans, jusqu’à sa mort à soixante-quatorze ans Tasan affronta la disgrâce et le mépris. De par ses liens avec l’Eglise catholique naissante à laquelle sa famille avait pris une part active et de par l’exécution de son frère aîné Yag-Chong, Tasan avait échappé de peu à la mort et avait été exilé très loin de la capitale. Ses ennemis, qui s’opposaient à toute réforme, pensaient en avoir fini avec lui. Les gens, qui considéraient Tasan comme un criminel et un homme dangereux, s’écartaient de lui. Seuls les pauvres de son lieu d’exil pressentaient en lui quelque chose de grand et l’admiraient. Ce n’est pas facile de vivre les années les plus fructueuses de son existence dans cette situation d’abandon de tous, de rejet, de critique et de constantes menaces de mort. C’est pourquoi Tasan prit comme devise de « vivre avec précaution. »

Ce que les ennemis de Tasan, dans leur superficialité, n’avaient pas entrevu c’est que celui-ci au milieu des années les plus sombres de son exil puisa une force connue seule des grands sages de l’histoire. Tasan ne cessa de lire, d’écrire, de méditer et de parler avec les pauvres et les moines bouddhistes de la région où il se trouvait. Quand on pense à la vie qu’il avait mené auprès du roi durant sa jeunesse, ce qui apparaît comme un échec pénible, Tasan le retourna en une créativité intellectuelle et politique des plus impressionnantes. Du fond de son misérable lieu d’exil de Kangjin, au sud de la Corée monta progressivement une voix puissante, page après page, cours après cours, dialogue après dialogue. Et cette voix, que certains tentèrent encore d’étouffer, ne s’est pas arrêtée. Cette voix puissante est entendue aujourd’hui non seulement par les Coréens mais dans le monde entier.

Tasan est parfois présenté essentiellement comme un critique du système philosophique de Zhu Xi qui dominait les sphères intellectuelles du néoconfucianisme coréen. Cependant, si Tasan a jugé avec sévérité l’appauvrissement et les déviations du néoconfucianisme[2], sa force ne réside pas dans le fait d’avoir été anti Zhu Xi mais d’avoir créé une nouvelle vision de l’homme qui permette la modernisation de la Corée sans perdre les racines profondes des Classiques chinois et particulièrement de l’esprit de Confucius et de Mencius. Alors que souvent on choisit ou la modernité occidentale ou la tradition confucéenne, Tasan est un modèle de recherche d’un chemin qui embrasse et la modernité et la tradition en s’efforçant de les harmoniser. Cela suppose un esprit cosmopolite qu’on retrouvera dans le quatrième auteur abordé Ch’oe Han-gi (1803-1875).

Parmi les multiples contributions de Tasan qui demanderaient une présentation plus substantielle, on retiendra la réflexion profonde qu’il suscite encore aujourd’hui par sa méditation sur « Le coeur de gouverner » -littéralement le coeur de prendre soin du peuple- plus que «L’art de gouverner » qui est davantage occidental. Le constat de Machiavel sur les réalités politiques est peut-être exact mais ne risque-t-il pas de conduire au cynisme ? La politique serait un affrontement d’ambitions, un jeu, une technique pour arriver à certaines fins. Tasan, dans l’esprit des Classiques et de Confucius, s’interrogeait comment trouver une place pour le coeur en politique. Il est parti de son expérience concrète de la misère des gens, étant l’un des premiers Coréens à élaborer le concept de peuple au sens moderne. Il ne s’est pas limité à une critique des pensées étroites et des institutions vieillies, il a proposé de redonner vie à la relation gouvernants-gouvernés et à la créativité nationale sur la base d’un esprit authentique d’intégrité et de confiance. Tout en étant très pragmatique et ouvert aux apports de la science, Tasan était convaincu que la vision confucéenne antique d’une politique enracinée dans le ren, le « souci de l’autre », demeurait pleinement valable.

Extraits de La Pensée Coréenne –Aux sources de l’Esprit-Coeur

Le roi Chôngjo remarqua en 1783 le jeune Tasan qui avait alors 21 ans et qui venait de réussir le concours des fonctionnaires. […] Le roi avait octroyé des faveurs à Tasan et, en 1789, il l’avait nommé membre du Kyujanggak[3]…. Proche du roi, Tasan se trouvait maintenant dans la position de mettre ses talents au service de la modernisation de la Corée. […] Pendant ses dix ans d’activité au Kyujanggak, Tasan fut en contact avec tous les esprits réformateurs de l’ époque, et, à travers eux, avec la Chine où lui-même n’eut pas la chance d’aller. […] On peut imaginer que les débats étaient animés, particulièrement autour des questions de l’évolution scientifique et technologique, les Coréens réalisant le retard qu’ils avaient pris par rapport à la Chine et étant impressionnés par la technologie européenne. S’il n’a pas été officiellement membre du Pukhak[4], Tasan a adopté ses points de vue avec ferveur et fait des propositions dans le même esprit. L’analyse précise de ses écrits par les érudits d’aujourd’hui prouve que Tasan proposait des projets audacieux qui auraient pu débloquer le retard accumulé par la Corée depuis le XVIIe siècle.[5]

Angoisse, sang et pleurs

Soixante ans, tels givre et vent, en un clin d’oeil sont passés.

Couleur des pêchers en fleurs comme l’année des jeunes mariés.

Séparations de la vie, départ de la mort harcelant l’homme qui vieillit.

Courte la tristesse mais durable la joie, touchante de Sa Majesté les grâces infinies.[6]

Note poétique

Maison de Paysan

La maison en ruine

Près du cours d’eau

Est comme une marmite sans couvercle.

Dévastée par les vents du Nord,

Elle se tient faible avec ses chevrons nus.

Cendres couvertes de neige,

La cuisine est glaciale.

Les étoiles brillent à travers les murs

Qui offrent des trous comme une passoire.     […]

Une marmite cassée réparée avec un chiffon,

Etagère effondrée

Soutenue par un cordage de paille.

Le monde entier est couvert de maisons comme celle-là ,

Mais, hélas, le palais est trop loin

Pour y faire attention.[7]

Une symphonie imposante

Mencius dit que pour apprécier la pensée de Confucius il fallait la comparer à une symphonie. La grandeur de Confucius est de ne pas avoir seulement mis l’accent sur un aspect de la sagesse mais d’avoir harmonisé ses nombreux aspects, réflexion et pratique, embrassant à la fois l’histoire, la poésie, les arts concrets, la politique, la vie ordinaire… Tasan est l’un des Coréens modernes à avoir pris Confucius le plus au sérieux, par-delà les commentaires des classiques, acceptant tout dans une vie difficile pour retrouver l’esprit véritable du Maître.[8]

Parmi ses oeuvres rassemblées dans le Yôyudang, selon le nom de sa maison de Majae, on distinguera une oeuvre de jeunesse de l’époque du Kyujanggak (1789-1799), une oeuvre d’exil (1801-1819) et une oeuvre de maturité de Majae (1819-1836). On assiste, dans la construction de cette oeuvre, comme à une symphonie de la vie harmonisant pensée, écriture et action, engagement et retrait, relations et solitude, enseignement et silence, interprétation nouvelle des classiques et écoute des contemporains, souvent des plus pauvres, richesse et misère, gloire et déshonneur, foi et doute, intelligence et prière, critique et méditation. […]

La philosophie est l’émanation d’hommes qui ont pris au sérieux le cheminement sur cette terre et qui se sont sacrifiés pour ouvrir un chemin pour leurs semblables. Ce sont des hommes qui pensent, et plus leurs pensées sont nobles, élevées, répandant l’amour de la sagesse, plus ils méritent le nom de philosophes et de sages mais jamais ils n’utilisent ce terme pour eux-mêmes. C’est pourquoi on apprend beaucoup en étudiant la vie de tels hommes et en contemplant leur visage. Tasan a rejoint dans l’histoire le nombre de ces penseurs nobles qui nous élèvent.[9]

Source et prolongement d’une pensée

De retour à Majae, Tasan écrivit son oeuvre la plus populaire Mongminsimsô (L’art de gouverner),achevée en 1820. On pense à Montesquieu qui a travaillé à son Esprit des Lois pendant plus de vingt ans…. […] Les deux penseurs politiques ont rassemblé une documentation immense, l’un sur l’Europe, l’autre sur l’Asie et, après une longue réflexion, ont exprimé leurs avis sur les différentes formes de gouvernement et sur ce qui pourrait constituer un meilleur art de gouverner. Tasan a commencé cette réflexion à partir de 1794, lorsqu’il occupait la fonction de gouverneur de province et se trouvait en contact direct avec le peuple. La réflexion politique de Tasan est ainsi née d’une expérience vivante reprise et mûrie pendant les années d’exil puis exprimée au soir de sa vie. Cet ouvrage s’appuie d’une part sur les Six Classiques et d’autre part sur Confucius et Mencius, afin de revenir à l’esprit confucéen originel.[10]

Une soif d’horizons nouveaux

Tasan avait 27 ans. Il venait d’être nommé au Kyujanggak et se lançait dans des travaux qui l’enthousiasmaient. Les Coréens d’alors étaient en train de prendre conscience que l’univers était différent de ce qu’ils avaient cru et que tout était question de perspective. La géographie était devenue un sujet non pas tant académique que politique et philosophique. Comme Yi Ik, Tasan put s’emerveiller avec ses contemporains sur de nouveaux instruments comme le télescope qui faisait littéralement éclater les horizons et ouvrait à un univers infini.[11]

Réforme foncière, soif de justice

Plusieurs de ses prédecesseurs s’étaient déja souciés de cette question mais Tasan y est revenu avec une approche encore plus déterminée et radicale. Il ne s’agissait pas seulement pour lui d’un aspect technique de distribution des terres mais d’une réforme de la société dont les travers s’étaient accentués sans que personne, même au plus haut niveau, n’ait le courage de s’y attaquer. Peu de temps avant de démissionner du Kyujanggak, Tasan écrivit en 1800, sur ce sujet, un essai appelé Chôllon. Tasan souhaitait engager une réforme du système yangban qui détournait les richesses nationales au détriment des pauvres.[12]

Passion pour l’Etre suprême/Ciel

Sans le feu intérieur en relation avec la source originelle aucun problème humain ne peut être résolu car une approche humaine est toujours partiale, limitée et faible pour résoudre des problèmes complexes qui se sont noués au cours de l’histoire. Répétitions d’erreurs et de tragédies. Succession de propositions de réformes, succession d’indifférences et de rejets. Depuis Ch’oe Ch’i-wôn, tel semble être le cas en Corée. Nous pensons que Tasan a concilié l’intelligence la plus vive et la foi la plus profonde et douloureuse dans des circonstances cruelles. Sans l’exprimer directement il a établi un pont entre la conception du Ciel confucéen et la conception du Dieu chrétien, une question particulièrement difficile qui a fait trébucher Chinois et Européens au XVIe siècle.[13] […]

Contrairement au néoconfucianisme traditionnel, pour Tasan le Ciel est un être souverain qu’il rapproche de l’être divin suprême de l’Antiquité chinoise. Cependant, sans qu’il le dise, on devine ici l’influence du Dieu chrétien qu’il a découvert dans sa jeunesse. [14]

Un coeur vibrant pour les autres

Le coeur du message de Confucius, le souci aimant des autres, n’est pas loin de la compassion enseignée par le Bouddha et de l’amour fraternel incarné par Jésus. Dans cet esprit qu’il a médité tout au long de sa vie, Tasan a repensé les institutions humaines en vue de sauver l’homme de sa profonde misère, et parmi ses grandes contributions on doit considérer particulièrement celle qui l’honore au plus haut point et qui mérite d’être connue universellement : Mongminsimsô, L’art de gouverner. […]

Tasan rêvait d’accomplir une société authentique où personne ne serait laissé pour compte, même dans le développement le plus déroutant. Il ne s’agissait pas pour Tasan, comme pour Confucius, d’une utopie mais d’une détermination à briser les obstacles jusqu’à ce que le bien l’emporte, sans s’arrêter en chemin.

« Si, plongé dans la pauvreté on ne peut soi-même se relever, grâce à l’aide des autres on pourra se relever. Secourir veut donc dire « relever. »

« De réfléchir aux cataclysmes et de prendre des mesures de prévention l’emportent sur le fait d’accorder des faveurs lorsqu’on fait face aux catastrophes une fois produites. »[15]


[1] Tasan, L’art de gouverner, Traduction de Philippe Thiébault, Autres Temps, 2007.

[2] Chông Yag-yong : « Les fausses formes de l’érudition confucéenne » , « Ohak-non », Yôyudang chônsô, Livre I, 11 :19a-24a, passage présenté dans  Sources of Korean Tradition, Volume II, édité par Yông-ho Ch’oe, Peter Lee et Wm.Theodore de Bary, Columbia University, 2001, p.23-26.

[3] Centre de recherche que le roi Chôngjo avait créé et dont les membres inspiraient les projets de réforme du roi.

[4] Ecole célèbre étudiant les possibilités de modernisation technologique de la Corée. Son nom « Ecole du Nord » vient de ce que des membres éminents de cette école, commme Park Chi-wôn, avaient fait le voyage en Chine du Nord-Est pour y observer les transformations récentes.

[5] La Pensée Coréenne, Autres Temps, 2006, p.270-271.

[6] Idem, p.273. Poème écrit par Tasan pour l’anniversaire de ses soixante ans de mariage peu de temps avant sa mort.

[7] Idem, p. 281.

[8] Idem, p.284.

[9] Idem, p.285.

[10] Idem, p.288-289.

[11] Idem, p.289.

[12] Idem, p.292-293.

[13] Idem, p.294.

[14] Idem, p.296.

[15] Idem, p.297, Mongminsimsô, édition Changhwakgwa pip’yônsa, tome II, Volume XXV (1979)

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