Essais Sciences Humaines

Vers un monde sans frontières

Ch’oe Han-gi,

Hyegang (1803-1877)

 

 

 

Terminer cette présentation de quelques auteurs coréens par Ch’oe Han-gi revêt une signification particulière en ce début du 21e siècle où l’on est de plus en plus confronté à la dimension globale de l’existence. Chaque crise économique ou politique en un point particulier affecte le monde entier. Cependant nous sommes-nous suffisamment préparés au niveau de la pensée à assumer cette réalité nouvelle ? Parce qu’ils ont fait face à une irruption soudaine et parfois brutale des idées et des techniques de l’Occident, les Extrême-Orientaux ont eu un défi considérable à relever pour harmoniser leur développement en relation avec un monde nouveau qu’ils ignoraient en grande partie.

La Corée est souvent présentée comme le « pays ermite », l’un des plus fermés de l’Asie par rapport aux idées occidentales. Cependant on sait moins qu’il y a eu un mouvement des lumières coréen dès le 17e siècle sur l’initiative d’une élite qui parvenait à recevoir des informations et des documents par le biais des ambassades annuelles en Chine. Certains grands esprits ont été des voyageurs curieux de ce qui se passait dans le monde, d’autres comme Ch’oe Hang-gi, sans même quitter la Corée, ont fait venir le monde jusqu’à eux en acquérant de multiples ouvrages de science, de techniques, de médecine et de géographie….

Ch’oe Han-gi rêvait déjà d’un monde où les relations commerciales et culturelles s’établiraient au-delà des frontières. Il ne s’agissait pas pour lui d’une utopie. Qu’est-ce qui lui permettait cette audacité de pensée alors que d’autres souhaitaient se replier frileusement sur leur propre tradition ? Une méditation intense sur l’univers, un univers aux dimensions infinies où il pressentait une force d’intégration à l’oeuvre. La participation à cette réalité universelle donne un sens aux multiples aspects de l’existence, qu’ils soient académiques, commerciaux ou politiques.

Il ne s’agissait pas seulement pour Ch’oe de frontières géographiques mais de frontières de l’esprit. Ce sont les hommes qui construisent les murs de division, les cloisons nationalistes et les prisons des préjugés. Rien ne peut arrêter le rayonnement de l’esprit et des idées. Le passé antique peut nous devenir familier, les lieux les plus reculés peuvent nous être proches, les sujets les plus complexes peuvent se rendre accessibles. Le passé, c’est le présent, l’Est c’est aussi l’Ouest.

« Si tous les livres pouvaient être rassemblés, les lois de l’univers seraient connues et effaceraient les distinctions entre vous et moi. S’ils pouvaient être mis dans une seule pièce, les livres des sages s’aligneraient les uns à côté des autres. Les langues et les esprits pourraient s’unir sur les rayons de cette bibliothèque. »[1]

Ch’oe Han-gi est l’un des continuateurs de ce qu’avaient engagé les penseurs de l’Etude Pratique,Sirhak, particulièrement Tasan. Cependant Tasan et Hyegang n’ont pas eu de véritables successeurs capables d’affronter la tourmente coréenne de la fin du 19e siècle et de la première moitié du 20esiècle. Parmi la jeune génération des penseurs coréens d’aujourd’hui, certains souhaiteraient faire émerger une renaissance du sirhak en s’inspirant de Tasan et de Hyegang. Alors que des chercheurs se penchent sur des manuscrits de Ch’oe Han-gi récemment découverts, l’histoire montrera comment se réalisera une nouvelle créativité de la pensée coréenne dans un monde devenu fort complexe.

Extraits de La Pensée Coréenne –Aux sources de l’Esprit-Coeur

Après Chông Yag-yong, Tasan, Ch’oe Han-gi fit preuve lui aussi d’une créativité nouvelle à partir d’une vision qui r?pondait aux défis de son temps. Ce qui est étonnant de sa part, alors qu’il n’a pas voyagé à l’étranger, c’est qu’il a développé à  travers ses recherches un esprit « cosmopolite », global, car il percevait que sans un tel esprit on ne pouvait pas aborder et faire évoluer les problèmes difficiles de l’histoire. Cela est d’autant plus remarquable qu’à l’époque d’autres intellectuels refusèrent de s’ouvrir au monde, souhaitant maintenir les valeurs traditionnelles qu’ils considéraient comme absolues. » [2]

L’approche de la modernité

Ch’oe Han-gi, qui étudia les classiques et réussit l’un des premiers concours d’Etat en 1825, choisit de ne pas poursuivre cette voie, et au contraire, de s’engager dans l’étude de la science occidentale et de se plonger au coeur du monde économique en s’établissant dans le quartier de Namdaemun de Séoul, l’un des endroits les plus actifs commercialement de l’époque.

Le choix de Hyegang était clair. Il voulait se rapprocher des hommes et des réalités de son temps, du centre d’échanges, d’activités et de décision, d’ouverture à l’étranger. […] Il déclarait que chaque homme avait une dignité au-delà des conceptions de classe et des privilèges de naissance, d’éducation et de politique. Chaque homme a sa dignité, cela semble naturel et cependant, cette prise de conscience a été bien tardive et, malgré les grands messages religieux, il a fallu le redire et se battre pour appliquer ce principe au XIXe et au XXe siècle, en Corée comme en France.[3] […]

Ch’oe Han-gi est parti de la volonté d’entrer dans la vision la plus large, compréhensive et féconde possible de l’homme et de l’univers. Ainsi, il ne s’agissait pas seulement pour lui de devenir moderne parce que telle était l’inclination du moment et l’engouement de certains. Ch’oe n’agissait pas par facilité mais parce qu’il avait compris qu’une vraie modernité, si elle veut réussir, s’enracine dans une compréhension ontologique et que toute pensée, aussi grande soit-elle, risque de mourir si elle n’est pas renouvelée selon l’époque, reconceptualisée d’une façon dynamique en fonction des problèmes et des souffrances des hommes.[4]

Sur les pas de Ch’oe Han-gi

Comme Tasan, mais sur un autre registre, Ch’oe combina le nouvel horizon ouvert par la connaissance scientifique occidentale et l’ample panorama intérieur des classiques.[5]

Un univers en voie d’intégration

Alors que l’esprit occidental a tendance à se placer face au monde et à l’univers, à l’observer, à l’analyser et souvent à l’utiliser, l’approche traditionnelle extrême-orientale est de rejoindre l’univers dans sa manifestation en mouvement, d’entrer dans son dynamisme créatif et de se découvrir au sein de cette énergie rayonnante et féconde. La Réalité est infinie et une, l’homme y entre par sa naissance et la quitte par la mort. L’énergie universelle lui est confiée un moment pour un développement dont il est responsable de découvrir la signification, puis elle diminue et lui est retirée. Il y a dans cette approche une dimension mystique qu’il faut trouver dans son élan positif…[6]

Hyegang voyait l’univers dans sa plénitude, son unité et par ailleurs dans une intégration dynamique des divers éléments entre eux de cet univers. […] La caractéristique de Ch’oe Han-gi est sans doute son analyse de l’intégration des divers éléments de l’univers jusque dans ses applications sociales et historiques. La notion d’intégration est belle. Elle ne signifie pas la fusion ou la disparition dans l’autre mais l’accomplissement ensemble dans l’unicité de chacun, mystère de l’énergie intelligente et aimante universelle et éternelle qui se manifeste dans la diversité et la complémentarité des êtres. Le monde est en voie d’intégration, ce qu’en Europe Teilhard de Chardin a magnifiquement exprimé.[7]

Du gouvernement des hommes

La deuxième expérience déterminante de Hyegang fut celle des masses plongées dans un travail laborieux, masses souffrantes. Malgré l’introduction d’idées et de techniques nouvelles venues d’Occident, la majeure partie des Coréens étaient dominés par les familles puissantes et les clans, accablés sous les charges et les impôts, sans grand espoir de changement. Acculés à la misère, beaucoup se lancèrent dans des révoltes pour briser l’oppression tout au long du XIXe siècle (La plus menaçante pour le pouvoir central se produisit en 1894, avec le mouvement Tonghak), en vain.[8]

Une tâche à accomplir

Ch’oe Han-gi composa ses essais les plus importants au milieu du chaos qui gagnait l’Asie, à commencer par la Chine. C’était le temps des guerres de l’opium, à partir de 1840, puis vint la chute de Pékin en 1860 sous les bottes des armées anglaise et française. Un peu plus tard, en 1866, l’amiral Roze, en représaille des massacres de missionnaires français, remontait avec son escadre jusqu’à Séoul puis engageait des combats dans l’île de Kanghwa. 1860, année tragique, fut aussi l’année où Ch’oe Ch’e-u rédigea ses essais majeurs à la recherche d’une voie coréenne…[9]

Un voyageur de l’esprit

Ch’oe Han-gi est remarquable par un autre trait de sa personnalité. Dans un temps où beaucoup étaient enfermés dans les limites d’un petit pays étouffé par ses voisins et limité par de nombreuses barrières culturelles, il entreprit de grands voyages de l’esprit par ses recherches cosmiques mais aussi par sa capacité à faire venir le monde jusqu’à lui. […] Il réalisa sa propre bibliothèque appeléJangsuru, et fut connu pour acheter tout ce qui entrait de nouveau et d’intéressant en Corée. Cette bibliothèque rassemblait, d’une part, les classiques chinois et leurs commentaires, et d’autre part, des livres occidentaux. […]

La géographie était l’une de ses passions car elle était, pour lui, le point de départ concret de ses découvertes, un peu comme le qi/ki était le support de l’esprit dans ses approches philosophiques. Il avait écrit une préface pour la carte de Corée réalisée par Kim Chông-ho, fabriqué un globe en bronze, et surtout composé une carte décrivant les divers pays du monde avec leur population et leurs produits. Il y parlait de la révolution Française et du processus des élections américaines, permettant ainsi de découvrir le développement démocratique dans le monde.[10]

Un message retrouvé

Aujourd’hui Ch’oe Han-gi est reconnu pour son message d’ouverture, de rencontre et d’ échange créatif au niveau international.

« Un monde viendra où les hommes voyageront librement sans considération de frontières nationales. […] Tous les pays du monde ont des formes, des pensées et des activités humaines en commun. Les langues peuvent différer mais ne se dressera aucune barrière de communication et d’harmonie tant que nous aurons tous la connaissance et la technique pour conclure et comprendre. »[11]


[1] La Pensée Coréenne, Autres Temps, 2006, p.338.

[2] La Pensée Coréenne, Autres Temps, 2006, p.328.

[3] Idem, p.330-331.

[4] Idem, p.330

[5] Idem, p.331.

[6] Idem, p.333.

[7] Idem, p.334.

[8] Idem, p.335-336.

[9] Idem, p.337.

[10] Idem, p.338-339.

[11] Idem, p.339.

%d blogueurs aiment cette page :