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Huit regards de femmes sur la Corée d’aujourd’hui

Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée
Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée
Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée – Editions Zulma, 2011 – Traduction sous la direction de Cho Mi-kyung et Jean-Noël Juttet

Pour nombre d’occidentaux, l’image de la femme asiatique et surtout de la femme coréenne ne s’éloigne guère du stéréotype de la femme soumise à son mari. On a vite fait d’accuser le confucianisme, qui place ouvertement l’homme yang, le Ciel, au-dessus de la femme yin, la Terre dans sa cosmologie, quitte à oublier

qu’originellement la pensée de Confucius cherchait la complémentarité et l’équilibre nécessaire au bon fonctionnement du monde. On oublie aussi bien souvent que par le passé, avant le confucianisme, sous les 3 royaumes (-57 – 618) ou Silla unifié (682-936), les femmes étaient respectées et possédaient des droits équivalents à ceux des hommes : celui de se remarier, d’hériter, de participer au culte des ancêtres… Bel et bien aliénés sous la dynastie Yi, contrôlés et souvent enfermés comme les femmes elles-mêmes, ces droits subissent le néoconfucianisme et ses règles fermes, tout en sachant que rien ne dure. Avec l’ouverture à l’occident au XIXème siècle et l’arrivée du Christianisme en Corée, une vision égalitariste s’installe et ils reprennent leur statut. Ce n’était certes pas une évolution éthique, mais elle était nécessaire aux besoins.

Les femmes qui prennent leur plume dans ce recueil ne sont pas des pauvrettes que le monde écrase et ignore. Etres vivants qui respirent et se lèvent chaque matin, elles décrivent toutes à leur façon la vie et le monde, comme le feraient des hommes. Peut-être avec plus de sensibilité, et encore… Des écritures féminines mais jamais féministes nous présentent la Corée moderne.

Il est essentiellement question du couple, de l’homme et de la femme qui vivent ensemble, que ce soit par choix ou par nécessité. Le mariage est une véritable institution en Corée, il n’est donc pas étonnant de le retrouver au cœur des problématiques chères à nos auteures. Depuis toujours, le mariage est un constituant de la société. Il porte le symbole de l’union de deux clans, ou de deux familles. Protéger les intérêts, éviter la consanguinité… tout a été mis en œuvre pour lui donner une place particulière que même la société moderne a du mal à effacer, quitte à en souffrir.

Dans plusieurs nouvelles du recueil, le problème est décrit de l’intérieur même du couple. Vivre avec quelqu’un n’est pas toujours facile. Incompréhensif, absent ou tout simplement trop différent, les narratrices ne peuvent que constater que le problème vient de l’autre. Dans La Philosophie de son Boudoir (Jeon Gyeong-nin), l’épouse se heurte à un mari brutal qui ne sait l’aimer que par la violence. Ce qui bien sûr engendre de nombreuses blessures, tant physiques que morales. La narratrice meurtrie se réfugie dans le silence et la solitude, ruminant des souvenirs nostalgiques qui s’entremêlent dans son esprit chaotique. L’héroïne de Doublage (Park Chan-soon), quant à elle, doit faire face à l’absence forcée de son mari, couché sur un lit d’hôpital dont elle ne parvient même plus à payer les frais, incapable d’articuler les mots qu’elle doit lire sur ses lèvres. Triste fatalité que celle de l’épouse dévouée à son mari, par peur ou par amour.

Comment dépasser ces difficultés conjugales qui pèsent si lourd sur le moral ? Les deux narratrices précédemment citées choisissent d’emprunter une même voie : celle de l’adultère. A la recherche de ce que l’autre n’a pas (la gentillesse dans un cas ou la capacité physique de bouger dans l’autre), elles décident paradoxalement de reproduire la même erreur, de se remettre avec un autre homme, même si le premier a été une source de souffrance. Comme si il y avait toujours un espoir de contrecarrer une si funeste fatalité. D’ailleurs, elles ne sont pas les seules à se faire volages. L’infidélité est au premier plan dans Cocktail Sugar (Go Eun-ju). Les personnages sont rarement nommés, ils restent des ils et des elles qui jouent leur vie comme sur les planches, et vont à l’aveugle, épris d’un faux espoir qui peut si facilement se briser en un instant, comme du cristal.

Ça s’appelle un cocktail sugar. On m’a dit qu’on le trempe dans le café. Il doit servir dans ces soirées chics où l’on boit des cocktails. Sans doute cette sucrerie passe-t-elle d’une tasse à l’autre. Comme les partenaires. (P64)

Il y en a tant des couples brisés de l’intérieur, même si parfois rien n’est décelable de l’extérieur. Elle ne parvient pas à comprendre cette souffrance, et lui non plus. Pourtant cette souffrance est la leur. Dans Les Chiens au Soleil Couchant (Han Gang), c’est une petite fille qui pose son regard innocent sur le couple brisé de ses parents. Cette fois, l’incompréhension est encore plus totale. Pourquoi sa maman est-elle partie ? Pourquoi son père est-il là, couché ivre sur le sol à ses côtés ? Parfois les réflexions sur la triste réalité de la vie, qui plus est dans la pauvreté, commencent tôt. Dans Le Couteau de ma Mère (Kim Ae-ran), la narratrice se pose elle-aussi des questions sur ses parents, sur leur vie, sur ce qui fait que l’un est absent alors que l’autre travaille dur. Mais sa vision est totalement différente, sans doute est-ce dû à son âge plus avancé. La focalisation se fait sur la mère, cet être exceptionnel qui sait être présent même dans ses absences, mais qui est si difficile à comprendre. Le ton général est assez noir, comme l’humour, et les différentes anecdotes plus ou moins cocasses qui composent l’histoire révèlent que l’unique lien entre la mère et sa fille est un couteau. Malgré l’allusion certaine à l’art culinaire coréen qui se transmet de mère en fille, la mère aimante n’en devient pas moins une arme au tranchant affilé.

Ainsi, on ne peut se défaire de la solitude. Solitude de la mère dans sa cuisine, solitude de sa fille qui la regarde sans la voir, ou solitude de celle qui a perdu tout espoir dans la vie sociale comme dans Premières Neiges (Oh Jung-hi). C’est une narratrice errante que l’on suit dans la ville, où elle se perd dès la sortie du travail. Des questions existentielles en tête, elle ne peut qu’admettre qu’elle a raté sa vie, et qu’elle ne pourra rien y changer. Un style gorgé de pessimisme qui nous rappelle la triste fatalité de la vie solitaire. Fatalité de se retrouver seul, peut-être, mais parfois, c’est par choix : le personnage principal de Trois Jours en Automne (Park Wan-so) en est un exemple. Celle-ci décide volontairement de ne jamais se marier et de vivre seule jusqu’à la fin de ses jours. Pas de mari, pas d’enfants. D’ailleurs, la spécialité du cabinet de gynécologie qu’elle vient d’ouvrir en banlieue n’est autre que l’avortement. Toutes les femmes qui viennent consulter, souvent jeunes ou prostituées, semblent penser de même : il ne faut pas donner la vie. Du moins, pour elles c’est que ce n’est pas le moment, alors que pour la narratrice ce n’est que le résultat du souvenir terrible d’un viol. « J’ai cherché de la sorte à alléger l’injustice dont j’ai été victime en transmettant sans fin à d’autres, par tous les moyens, le souvenir du martyre que j’ai dû vivre parce que je suis une femme. » P357.

C’est difficile d’être une femme, c’est même tout un art. Mais il serait absurde de croire que les sentiments de malaise et de mal-être sont typiquement et exclusivement féminins. C’est le message de La Beauté me Dédaigne (Eun Hee-kyung), unique texte du recueil dont le narrateur et héros est de sexe masculin. L’auteure femme choisit volontairement de donner la parole à un homme, qui fait face à un problème que tant de femmes connaissent : le surpoids. Le temps de rappeler que dans les sociétés matérialistes contemporaines, personne n’est épargné par les critères de beauté. Comme si tout n’était qu’une question d’apparence et de façon de vivre, comme si être gros était inimaginable et faire un régime sans féculent (et donc sans riz !) inconcevable.

Ces huit nouvelles nous apportent un regard frais sur la Corée moderne, qui par certains aspects ne diffère pas tant de nos sociétés occidentales. Sans doute certains problèmes sont-ils voués à être universels.

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