Fiction Nouvelles

Le lent effacement du polaroïd

Polaroïds De Laure Mi-hyun Croset

Editions Luce Wilquin
Editions Luce Wilquin

La question que l’on pourrait se poser, à lire les premières pages est de savoir s’il faut considérer ou non le livre et l’auteur dans le rapport éventuel qu’ils entretiendraient avec la Corée. Pour une revue de littérature coréenne, c’est évidemment une question intéressante, à double titre.

D’une part, parce que cela justifie la présence d’une critique de l’ouvrage, ici même ; d’autre part, parce que le ton donné dès l’introduction, qui ne se démentira plus, nous amène à nous interroger sur le rapport qui existe entre cette autofiction et la question de l’identité. Conçue comme un polaroïd, les névroses décrites s’étendent de page en page, sans qu’il soit bien certain que l’auteure s’en déleste d’autant que le lecteur s’en emplit. Laure Mi-hyun Croset est adoptée coréenne. Cette pauvre et douce Corée comme disait Albert Ducroq, au passé tragique, contrainte d’abandonner certains de ses enfants au fur et à mesure que les périodes noires se suivaient dans ce dernier siècle. Ainsi plusieurs vagues d’adoption se succédèrent en quelques 40 ans. La période qui suivit la guerre de Corée dans les années 50-60, puis sous la dictature militaire des années 60-70, puis la période de la modernisation du pays (versant sueur et larmes et pauvreté des classes populaires) dans les années 80-90. Ceux qui connaissent bien la Corée et les Coréens savent bien que l’adoption consécutive à ces périodes est un sujet délicat à aborder. La honte et la culpabilité qui les étreint chaque fois que le sujet vient sur le devant de la scène ne sont jamais feintes. Ce pays de tradition confucéenne qui a laissé ses enfants partir, les rend aussi tristes que laconiques sur le sujet.

Polaroïds n’est ni explicitement une réponse à ces questions ni une quête identitaire, ou bien alors une quête élargie, commune. Il propose une série de micro-drames, de la petite enfance à l’âge adulte, où de chaque période est extirpée la souffrance souvent propre à la période traversée. Le rapport à la petite culotte de l’enfance, le corps adolescent qui n’est jamais que disgrâce et regret, les premiers troubles amoureux jusqu’aux orages noyant les amants dans des rapports qui leur échappent. Livre de confessions où l’enfant, qui se sait à part des autres, apprend à convertir sa souffrance, dans l’autocensure ou dans la séduction et qui plus tard transformera cette même difficulté à être, dans l’écriture de livres. Souffrance ici, mais pas de pleurs. Le ton se veut gai, la plaisanterie mobilisée et la dérision, qui tente de transformer la souffrance en bonne histoire à raconter, trace une frontière entre ce qui se dit et ce qui fut réellement, débarrassé du fard de la narration. Il faut alors lire, avec un léger surplomb, et regarder à la façon d’une tache qui s’étale lentement, les contours de la souffrance se superposer au propos qui se veut léger.

L’humour ne diminue en rien la tentation de lire dans les plis du sourire, l’énergie déployée à déplacer les contrecoups d’une identité flottante, d’un corps qui ne coïncide pas avec son propre regard, et le regard des autres qu’il faut éviter à tout prix, par crainte qu’il ne dévoile l’inutile vérité, désir de plaire sans cesse rebattu. Plus encore quand ce regard est renforcé par le racisme sauvage ou pire, le racisme bon enfant. Contrairement à bon nombre d’enfants adoptés, l’auteure a fait plusieurs voyages en Corée. Mais elle nous en dira très peu, sinon une traversée houleuse de Myeondong, un quartier devenu artificiel dans la Corée moderne. Il faut donc aller sous le millefeuille de la confession, à la recherche de l’essentiel, pour détecter dans le non-dit, ce qui renvoie à l’identité double, au corps qui n’est ni d’ici ni d’ailleurs. Ces fragments, ces instantanés, les doutes, les pleurs, les caprices qui assaillent la narratrice et que l’on peut attribuer au désir de s’adapter, de s’adopter elle-même, de prendre place là où elle se croit illégitime, confirment que la découverte de soi reste encore l’aventure la plus difficile à accomplir.

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