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Une interview de JO Jeong-nae

Interview de Jo Jeong-nae, par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

Traduction de Hwang Ji-hae

Q. En France, vous êtes connu grâce à la traduction de votre trilogie qui couvre presque cent ans de l’histoire coréenne. Quel regard peut-on porter sur une histoire imposée par la force pendant près d’un siècle ?

R. Mes œuvres comprennent cent ans de l’histoire moderne et contemporaine de Corée. Pour quel objectif ?

D’abord, les coréens ont connu une misère inégalable au cours de cent dernières années. En tant qu’écrivain, je ne peux pas négliger ce qui s’est passé par le passé si mouvementé. Ensuite, la tragédie que nous avons vécue a été produite par les pays puissants, autrement dit par l’impérialisme. Il n’est pas difficile de prévoir que la structure entre les pays puissants et les pays faibles se répétera au 21ème siècle. Quand cette idée m’est venue, j’ai pensé à laisser un témoignage écrit pour dire non seulement aux Coréens mais aussi aux citoyens mondiaux qu’un tel drame de toute l’histoire de l’Homme ne doit pas se reproduire. J’ai commencé à rédiger la trilogie à l’âge de 40 ans. Quand le travail a été achevé, j’avais presque 60 ans. J’ai pu terminer mon travail au bout de 30 ans, mais j’ai perdu mes cheveux. Lorsque le Salon international du livre s’est tenu à Francfort en 2005, j’y ai participé et j’ai fait une lecture à haute voix. Un animateur allemand m’a posé une question en me demandant quel message je voudrais transmettre aux lecteurs européens à travers ces longs romans qui ont d’ailleurs été traduits en plusieurs langues. Je lui avais donné la même réponse que je vous ai donné tout à l’heure. Vous savez ce qu’il m’a raconté par la suite ? Il s’est excusé. Il a dit que les Allemands se sentent concernés, car ils ont massacré les juifs pendant la deuxième guerre mondiale, alors, ils ont la même responsabilité que les Japonais d’avoir commis ce crime contre l’humanité. D’une certaine manière, on peut dire que l’Allemagne est aussi le pays agresseur de la Corée, a-t-il ajouté. Il a apprécié mes œuvres qui permettent de ne pas oublier la période sombre de l’histoire. Je me rappelle que le public a applaudi. Les Japonais, au contraire, ne s’en sont jamais excusés. Les Allemands reconnaissent leur faute, même si le monde en est au courant, et encore davantage ils se sentent coupable de la colonisation de la Corée par le Japon. En regardant cette scène significative de près, j’étais fier d’être écrivain.

Q. Est-ce que vous considérez que la littérature est mieux armée pour parler de l’histoire que l’histoire elle-même?

« La littérature, c’est l’oxygène de l’époque où l’on vit. » Cette phrase démontre que la littérature a pour vocation de faire respirer les contemporains. Il l’est surtout dans un pays séparé comme la Corée du Sud. Un état divisé est doté d’un système de censure inouïe aux yeux des étrangers. La loi de sécurité nationale a été instaurée en Corée du Sud, qui jugule effectivement la recherche historique des historiens. C’est le même cas en Corée du Nord. En s’appuyant sur les évènements authentiques, la manière d’écrire l’histoire est sans détour. C’est la raison pour laquelle les historiens n’osent parfois pas effectuer certaine recherche historique de peur d’être mis sous les verrous. Mais la littérature, pour jouer le rôle d’oxygène dans la société, a également mission de raconter la vérité sur toutes les tragédies et les douleurs du peuple. Il arrive alors aux auteurs de sortir habilement du cadre de la loi de sécurité nationale. À savoir, il faut que les auteurs soient prêts à endurer les risques et les souffrances. Lors de la rédaction de la « Chaîne des monts Taebaek » et « Arirang », j’étais persuadé qu’il y aurait des pressions politiques. Et je m’attendais déjà à la torture ou la prison. La littérature, cependant, possède ses armes qui permettent de surmonter la loi et d’éviter la punition: symbolisation, ellipse, allusion, satire, humour etc. Ils sont beaucoup utilisés dans mon roman-fleuve, « Chaîne des monts Taebaek ». Cela reste désormais des énigmes à résoudre pour les critiques littéraires. Enfin la « Chaîne des monts Taebaek » s’achève, j’ai été arrêté pour infraction à la loi de sécurité nationale. Inculpé de communiste, je me suis fait interroger pendant 11 jours, puis j’ai été libéré par absence de preuve. Divers techniques de l’écriture et les arguments concrets et objectifs qui prouvent la légitimité ont sauvé ma vie. C’est ainsi que je donne aujourd’hui les cours à l’université concernant les techniques utilisées dans la « Chaîne des monts Taebaek » pour échapper à la censure de la loi de sécurité nationale. Toutes mes œuvres sont écrites de la même manière, pareil pour « Arirang ». Aucun historien n’avait fait la recherche sur la période à partir du jour de libération jusqu’à la guerre de Corée (1945 et 1950), « Haebang Gonggan » en terme sociologique. Malgré tout, la parution de la « Chaîne des monts Taebaek » a finalement permis aux historiens, surtout les jeunes, de lancer la recherche historique. En Corée du Sud, les nationalistes ont compris des extraits de « Arirang » dans les manuels scolaires alors que les communistes les ont effacés. C’est bien au contraire au Nord où ils ont été supprimé par les nationalistes. Il est lamentable que personne n’ose se pencher sur un sujet sensible dans un pays où l’on compte plus de 30000 historiens. En fin de compte, « Arirang » servait du point de départ pour retravailler l’histoire, y compris les arguments des socialistes. De ce fait, je me suis acquis une réputation d’un auteur primordial qui a vaincu des obstacles, différemment des historiens, avec les arts de la littérature. Les lecteurs me disent trois choses. D’abord, leur vision du monde et de l’histoire est changé. Ensuite, ils aimaient tant mes romans qu’il était difficile de tourner la page. Dernièrement, ils garderaient mes œuvres pour les transmettre à la génération suivante. C’est le meilleur honneur de recevoir une telle affection de la part des lecteurs en tant qu’auteur. Ironiquement, c’est la situation affreuse de deux Corée séparées qui a rendu possible la gloire et la souffrance en même temps. Une histoire inimaginable en France.

Q. Le peuple coréen a t-il engagé une fuite pour oublier sa propre histoire ?

R. Avant la démocratisation du pays, la discussion sur ce qui s’est vraiment passé était considérée comme un crime. Une tendance fâcheuse à refuser un débat pareil s’est ainsi généralisée à l’époque. Néanmoins, mes œuvres ont fait l’effet d’un « coup de théâtre » dans cette ambiance sociale. En se rendant compte du passé, les lecteurs revivaient ces moments à travers mes œuvres. Certains réalisaient combien l’histoire a été falsifiée, d’autres tremblaient de colère. Ces émotions se sont traduites par le nombre de livres vendus jusqu’à présent. Ce désir de savoir la vérité a fait de la « Chaîne des monts Taebaek » un best-seller le plus vendu au cours des 100 ans de l’histoire de la littérature contemporaine. La Corée, même si elle compte une population égale à la France, est un petit pays vulnérable. Avec une influence grandissante de la Chine et du Japon, elle se trouvera dans une situation plus ou moins difficile. Il est demandé au peuple de comprendre correctement l’histoire et de raviver des blessures à travers la lecture. Ce serait douloureux comme si l’on arrache la croûte pour saupoudrer une cicatrice avec du sel. Autrement la tragédie se répètera. Les intellectuels et les écrivains coréens ont la tâche de ruminer nos chagrins pour en rappeler aux Coréens. Maintenant que le PIB de la Corée du Sud est supérieur à 20000 dollars, il faudrait mettre l’accent sur l’histoire. Car dès que la vie est agréable, l’histoire commence à nous paraître indifférente. À titre d’exemple, le « Fleuve Han » nous rappelle bel et bien comment nous avons construit la Corée d’aujourd’hui. Ce point de vue est largement partagé au sein de la société coréenne. Quelques-unes des mes œuvres vont être adaptées du feuilleton télévisé et de la pièce de comédie musicale. Le « Tripitaka Koreana » est déjà monté sur la scène et « Arirang » est également en préparation.

Q. Il a dit que la trilogie était l’œuvre du début de sa vie d’écrivain. Et depuis, il produit des œuvres courtes, des œuvres de la maturité. Je voudrais savoir comment se confrontent la première longue partie de son travail d’écrivain et la deuxième partie plus courte ?

R. La longueur de mon roman dépend du thème ou du sujet. Après avoir fini la rédaction de trois romans-fleuves pendant 20 ans, j’ai été plongé dans un état de panique. Je me disais qu’une partie de ma vie a disparu quelque part à mon insu. L’impression d’avoir perdu l’époque la plus vigoureuse m’a donné un sentiment de vide. Il m’a fallu deux ans pour sortir de cet état d’âme. Dès le début de ma carrière littéraire, j’écrivais toutes sortes de livres: les nouvelles, des romans, les romans-fleuves etc. C’est la raison pour laquelle je ne me suis pas heurté à des difficultés lors de la rédaction de romans relativement courts.

Q. On vous a vu sur une photo, d’ailleurs qui est magnifique, avec votre petit-fils devant une pile de manuscrits qui le dépasse. Je voudrais savoir si vous avez le sentiment que votre œuvre vous dépasse aussi.

R. Aucun musée consacré à un écrivain n’a été construit avant son décès. Or, deux musées me sont dédiés. D’abord, le musée consacré à la « Chaîne des monts Taebaek » se trouve à Boseong, la ville décrite dans le premier tome de ces romans-fleuves. Le musée consacré à « Arirang », ensuite, se situe à Gimge où commence l’histoire de cette œuvre. D’ailleurs, c’est le gouvernement qui a soutenu mes œuvres à l’aide des impôts du peuple. Cet accueil chaleureux au niveau national, je ne m’y attendais absolument pas au début de ma carrière. Grâce aux lecteurs, j’ai l’honneur d’être accueilli avec le consentement unanime des Coréens. J’apprécie toujours d’être aussi chaleureusement accueilli par rapport à mes efforts ou capacités. En même temps, je ne cacherai pas la fierté pour la profondeur culturelle de la société coréenne où sont reçues à bras ouverts les œuvres d’un écrivain qui consacre sa vie toute entière à l’écriture. Y en a-t-il un parmi les écrivains français vivants, qui ont vu construire deux musées pour lui ? (rires)

Q. Est-ce qu’il a toujours le sentiment que la littérature peut changer la perception sur le monde contemporain ?

R. À l’entrée du musée de la « Chaîne des monts Taebaek », il est écrit sur le mur de ma propre main que « la littérature doit contribuer à une vie digne d’un homme. » La mission des écrivains consiste à jouer un rôle de l’oxygène en poursuivant la vérité. Selon moi, c’est ainsi que le monde change et que l’histoire progresse. Je n’en doute pas, car les grands personnages comme Victor Hugo et Émile Zola en ont fait preuve.

Q. Quel regard il porte sur la littérature contemporaine et l’évolution de la société coréenne ?

R. À la fin des années 1950, juste après la guerre de Corée, un journaliste britannique s’est rendu en Corée. Lorsqu’il s’est fait voler ses valises à l’aéroport, les propos qu’il a laissés sont connus : « Vous espérez de la Corée la démocratie ? Attendez plutôt qu’une rose fleurit dans la poubelle. » C’était un insulte. Depuis lors, nous avons connu une croissance fulgurante durant les 30 ans de la dictature militaire. Au moment où l’hebdomadaire américain Newsweeks nous a rendu visite pour recueillir des informations à l’occasion de l’édition spéciale dédiée à la Corée, un journaliste chargé de la littérature coréenne est venu m’interviewer. Pendant l’interview, la critique acerbe sur la démocratie coréenne m’a un peu agacé. En réponse à sa critique, je lui ai expliqué : « Ça fait plus de 200 ans que la démocratie s’installe, après de nombreux échecs, dans les pays occidentaux comme les États-Unis, la France, l’Allemagne. Mais la démocratie coréenne date moins de 40 ans. Il est donc normal qu’il y ait tant de contradictions et de conflits. La démocratie et la croissance économique dont nous jouissons tant bien que mal à présent, c’est grâce au sacrifice du peuple, pas aux politiciens ou quiconque. » Le journaliste s’en est tout de suite excusé. Le monde entier nous qualifie d’un miracle, puisque la Corée a réalisé la démocratie et la croissance économique après avoir renversé la dictature militaire dans les années 1980. « Les Coréens méritent d’être fiers d’eux-mêmes. Mais la démocratie coréenne est loin d’atteindre son apogée, elle vient juste de se développer. » Il y a encore de long chemin à parcourir. Entre autres, la stabilisation économique et la sécurité sociale sont les deux enjeux nationaux depuis quelques années. Les mots comme la « social-démocratie » ou le « socialisme démocratique » sont officiellement apparus. C’était inimaginable il y a 10 ans. Certes, la Corée s’est développée en produisant des contradictions, mais elle trouvera la solution aussi rapidement que son développement. C’est ça, la Corée !

Q. La Corée comme tous les pays du monde est rentrée dans le monde de la vitesse, de la rapidité avec la technologie etc. Je voudrais savoir quel problème cela pose-t-il à un écrivain de la mémoire comme vous?

R. La Chine est devenue la deuxième puissance économique. Pour la prochaine œuvre que j’élabore actuellement, j’ai choisi encore la Chine comme arrière-plan. Elle l’a déjà été trois fois dans les autres ouvrages. Le livre va être mis en vente aux alentours de seconde semestre 2012. La Chine est montrée comme un pays redoutable au 21e siècle. Cela affecte directement le destin de la Corée du Sud. D’un point de vue géostratégique, la relation entre deux pays me semble assez fatidique. C’est pour cette raison que j’aimerais écrire sur la bataille des grandes puissances dans les régions chinoises. Je continue à essayer d’élargir l’horizon de ma vision littéraire.

Q. Qu’est-ce que vous pensez de la littérature contemporaine aujourd’hui ?

R. Les jeunes auteurs d’aujourd’hui qui endosseront la littérature coréenne dans l’avenir, ont tous un problème commun. C’est qu’ils manquent de conscience historique et de celle des problèmes sociaux. Ils n’abordent l’histoire qu’à travers des problèmes personnels; d’où vient qu’ils ont peur d’écrire un long roman et qu’ils ne recherchent pas un degré élevé de perfection ? En effet, ils sont ignorés par les lecteurs, ayant des difficultés à vendre plus de 3000 ou 4000 exemplaires. D’après moi, ce que veulent les lecteurs est différent de ce que veulent les auteurs. Les jeunes auteurs, faute de conscience et d’acharnement, ne le reconnaissent pas. Savez-vous leur réponse à ce propos ? Les écrivains de ma génération qui ont traversé la période la plus troublée ont des expériences historiques tandis que les jeunes écrivains démunis d’historicité ont forcément de la difficulté d’avoir la même conscience historique que notre génération. C’est des conneries ! Lorsque j’écrivais la « Chaîne des monts Taebaek », un ami écrivain avec qui j’avais débuté ma carrière m’a demandé comment écrire un roman-fleuve si intéressant. « Si j’étais né dans la province de Jeolla comme toi, où le combat contre les résistants communistes s’est déclenché, j’aurais pu écrire comme toi ! », a conclu mon ami. Aussitôt qu’il me l’a dit, nous avons éclaté de rire. Il manque de logique dans ses raisonnements, car j’ai également écrit « Arirang », l’époque où je ne l’ai même pas vécu ! Encore, comment expliquer le « Fleuve Han » ? Lui et moi, nous avons tous vécu cette période à Séoul en tant qu’étudiant et écrivain. Pourquoi, lui, n’a pas écrit le « Fleuve Han » ? Je suis sûr que cela fera écho aux jeunes auteurs d’aujourd’hui. Ce qui est en jeu n’est pas les expériences historiques, mais la conscience et la reconnaissance. Je ne suis pas seul à l’avoir critiqué, mais de nombreux critiques littéraires partagent ce point de vue. Arrêtez de vous attacher aux petites choses et regardez plus loin !

Q. Comment regardez-vous ce refus de l’histoire ?

Il est rare de voir un écrivain comme moi, mais cela arrivera de nouveau. Là, je tombe dans des digressions, mais une maison d’édition britannique a publié « 1001 livres à lire avant de mourir » dans le cadre des plusieurs séries pareilles telles que « 1001 films à voir avant de mourir », « 1001 musiques à écouter avant de mourir » etc. Les spécialistes en la matière, les journalistes, les critiques faisaient partie du jury de la sélection de 1001 livres à lire avant mourir. Les livres de Victor Hugo, de Tolstoï, de Dostoïevski, de Sartre et de Hemingway sont présentés dans la liste. À cela s’ajoutent bien entendu la « Chaîne des monts Taebaek » et la « Terre » de Park Kyong-ni. À ma grande surprise, deux lauréat japonais du prix Nobel de littérature n’ont pas été choisis. J’étais heureux de ce résultat à l’idée que mes efforts n’ont pas été futiles.

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