Fiction Nouvelles

La guerre ou une paix insoutenable

Le terroriste
Le terroriste De Seonu HWI

Seonu Hwi (1922-1986) est le témoin de tournants décisifs en Corée, au XXe siècle. L’auteur aura vu se succéder l’occupation japonaise, la guerre de Corée… Il part du Nord sous la pression communiste suite à la libération. Au Sud, après être devenu journaliste, il fait une profonde réflexion sur sa profession et s’interroge sur la notion de vérité à travers la presse. Il devient évident au cours de la lecture du Terroriste que l’œuvre est profondément ancrée dans les

ressentis de l’auteur sur ces événements historiques. Elle nous donne une approche vivante et réaliste de l’histoire coréenne.

Dans ce recueil de nouvelles le lecteur assiste directement à l’histoire de la Corée au travers de la vie, des souvenirs de ses protagonistes. Seonu Hwi trouve une manière de mélanger parfaitement histoire et fiction en donnant à ses personnages un réalisme et une complexité de caractère approfondie. On comprend que l’auteur témoigne de sa vie en incarnant successivement au fil des nouvelles : un soldat un paysan, un officier un journaliste et parle ainsi d’une époque sous tous ses angles.

Au fil de l’œuvre, le lecteur devient conscient de ce qu’a pu vivre non seulement l’auteur mais également les coréens de son temps. Le ton employé, perpétuellement emprunt de cynisme, plonge le lecteur dans un monde de misère, froid et désespéré.

Les personnages rappellent un peu les « existences » de Gogol : humains mais pas tout à fait vivant. Ces « existences » représentent tous ceux qui n’ont ni but précis, ni parole à prêcher. Ceux qui ne vivent pas mais survivent. En l’occurrence, ils ont été creusés par les événements désastreux de ce siècle. Ses personnages se retrouvent tous dans une situation d’après occupation ou d’après guerre et l’auteur s’attache à faire ressentir au lecteur ce manque choquant : l’absence de combat. Le fondement même de ce mal-être ne provient donc pas des malheurs de ce siècle mais plutôt de son absence à la grande surprise du lecteur. Les protagonistes se retrouvent sans travail, sans espoir, parfois sans les êtres aimés et la fin de ces temps noirs, loin d’apporter le réconfort, crée une absence violente et semble vider ces personnages de la vie elle-même. Ils sont les fantômes de la guerre, l’ombre de ces périodes historiques successivement tragiques et sans elle, se retrouvent sans but, sans bataille à gagner.

Une seule chose était sûre à présent : les rouges étaient partis et il n’avait plus personne contre qui se battre, p 14.

 Si les descriptions des douleurs causées par la guerre sont poignantes, celles causées par le désarroi et l’attente d’espoir en fin de guerre sont encore plus déchirantes

et vont jusqu’à faire ressentir une certaine gêne au lecteur. Seonu Hwi rend délibérément ces situations tragiques et de cette façon rend le malaise de l’époque à la limite du palpable. L’espoir n’existe pas ou est systématiquement réduit à néant par la mort, le regret, le remords, la nostalgie et certainement une incapacité récurrente à vivre dans le présent. Le texte en lui-même est parcouru d’images violentes qui laissent penser à une certaine amertume de l’auteur.

Seonu Hwi exprime également sa pensée sur les fonctionnements et plus particulièrement les injustices de l’époque dans la société coréenne par le biais de ses protagonistes.

Tu ne te rappelles pas ? Ce crétin qui nous implorait à genoux. Il paraît qu’il est devenu député ou quelque chose comme ça

Seonu Hwi critique de façon répétée l’injustice de cette société. Le domaine politique est le premier à être dénoncé mais n’est pas le seul. Le monde journalistique est lui aussi particulièrement touché dans la nouvelle un calvaire sans croix.

La question de la religion est abordée, notamment dans la seconde nouvelle Flammes dans laquelle la notion est traitée avec ambiguïté. L’auteur lui-même semble confus à ce sujet. Se battre pour la religion est présenté comme une perte de temps et surtout une perte de vie. Pourtant la mère du protagoniste est chrétienne et présentée comme étant dotée d’un courage dû à sa foi religieuse. Outre les pertes de vie, l’aspect matérialiste dans la religion est également critiqué au moyen du récit de Myeong dans la nouvelle L’incendie.

Une réflexion profonde sur la violence en temps de guerre est aussi menée avec philosophie tout au long de l’œuvre. À partir de quoi la violence est-elle justifiable en temps de guerre ? L’auteur nous entraîne dans une spirale de réflexions toujours plus perturbantes et révélatrices du fonctionnement humain. Un fond d’incertitude chez l’auteur est cependant perceptible notamment dans la seconde nouvelle qui est aussi la plus longue du recueil alors que le personnage Hyeon vit du principe de Voltaire énoncé par Candide «Cela est bien […] mais il faut cultiver notre jardin». L’auteur ne semble pas condamner ce principe de vie et fait prendre pourtant un tournant radical à sa nouvelle. L’effet est soudain et créé la surprise chez le lecteur. Il apparaît comme un souffle d’espoir.

Ces mêmes lueurs d’espoir apparaissent sous-jacentes dans l’œuvre de Seonu Hwi notamment par l’acharnement qu’il insuffle à ses personnages à se battre et à résister aux différentes oppressions. Cela amène à penser que Seonu Hwi lui-même aurait aimé voir les coréens se battre pour leur idéaux, leur liberté. L’oppression atteint particulièrement le droit d’expression dans le recueil. Il s’agit d’un ressenti personnel de l’auteur à propos de l’ambiguïté de ses sentiments sur les fondements du journalisme. Encore une fois les avis de l’auteur lui-même sont partagés sur la question.

C’est de cette manière qu’il incite le lecteur tout au long de l’œuvre à penser et à choisir la réponse qu’il préférera adopter. C’est également par ces divergences d’opinions au sein de la même œuvre qu’on peut supposer que l’auteur fait transparaître son mal-être et, par la même occasion, le mal-être de toute une époque. Une époque qui, choquée et dévastée par la guerre, amène à s’interroger sur le fondement de l’humanité.

Seonu Hwi dans son travail cherche à obtenir les réponses que lui-même n’a pas forcément trouvées et amène ses lecteurs à réfléchir avec lui.

[box border= »full »]LE TERRORISTE
De Seonu HWI
Editions Imago 2011[/box]

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