Fiction Nouvelles

L’Homme maître de sa propre vie…

…Gloire et désillusion

 

« Prisonnier de la chambre forte »
Kim Eon – Soo

Réputé pour faire évoluer ses personnages dans un milieu absurde, Kim Eon – Soo, avec cette nouvelle «Prisonnier de la chambre forte », ne nous a pas déçus.
Trois compagnons, deux ex tôlards et une employée d’un fabriquant de coffres, regardent gentiment la porte de la chambre forte se refermer sur eux alors qu’ils pensaient l’affaire gagnée : tel est pris qui croyait prendre.
Six longs mois de préparation pour ouvrir l’épais blindage d’une porte qui devait leur apporter la fortune, les voici en quelques secondes pris au piège de cette prison dorée. Nous sommes vendredi soir, l’épaisseur des murs est telle que personne ne peut leur venir en aide, sauf à attendre lundi matin, la police et le directeur…

Passée l’ironie de la situation, on imagine la tension naissante au sein de ce petit groupe bloqué dans ce local exigu. Cheolgi, le spécialiste des coffres, un idiot qui n’a pas terminé le collège, rustre et grossier, propose de jouer avec un dé en or qu’il a trouvé dans un des casiers. «A quoi ça sert de jouer aux serpents dans une situation pareille ?» La fille n’a pas tort. A quoi bon ! De toute façon ils sont fichus. Pour des criminels il n’y a pas besoin de tergiverser plus, à chaque sortie de prison ils récidivent. Ils ont besoin de recréer en permanence l’appât du gain. Ici, jouer de l’argent serait ridicule.
Repus d’un or qu’ils ne pourront dépenser, ils découvrent l’étonnante sensation d’être prisonniers de leur fortune, qui fait dire à l’intellectuel du groupe «qu’il préférerait largement retourner purger une peine dans une vraie prison.». Etre riche devient aussi absurde que dérisoire.

Que pourraient-ils jouer aux dés qui ne soit pas dépourvu d’intérêt?

J’étais un maquereau

Dans la nouvelle « j’étais un maquereau », Kim Tae-yong nous propose une autre réflexion sur l’existence.
Avec des aiguilles qui s’affolent, il semble impossible de régler une montre figée sur la case ‘passé.’
Un homme d’un certain âge, incapable d’écrire la deuxième phrase d’une vie qui se trouve résumée dans «j’étais un maquereau» se voit lui aussi pris au piège du temps, « Est ce que je vais encore m’arrêter à cette phrase aujourd’hui? Je sens que comme hier, je n’en écrirai pas davantage. »
«  En fin de compte je n’ai rien d’autre à penser qu’à ma mort ». L’usage d’une montre, et qui plus est qui retarde, n’a rien de cohérent. Il sait de toute façon que la vie est une course plus ou moins longue de laquelle, même s’il regarde s’égrainer les heures, les minutes et les secondes, il n’apprendra rien sur le moment de sa fin. Cet objet clinquant qui était le signe de sa réussite et renforcer son autorité sur les filles, n’est plus aujourd’hui que le souvenir d’un temps révolu, image de ce qui meurt, et la dernière preuve tangible que « La fille » a bien existé.

Elle l’avait quitté aussi rapidement qu’elle était entrée dans sa vie. Lui, qui avait toujours vécu dans un milieu où les femmes étaient transformées en objet, ne pouvait se figurer ce qu’elle représentait pour son être. « J’étais un maquereau » est une autre manière de dire qu’il ne pouvait voir dans ce corps une femme.
Cette fille qui lui avait appris à lire en étiquetant les objets de la maison, l’avait ouvert au monde de la connaissance par le simple fait de nommer les choses. Un changement dans la vie de cet homme qui ne nommait rien ni personne, à l’exception des quelques femmes « putes » ou « salopes » qu’ils voulaient vendre.

Comment un être a-t-il pu en arriver là ? Son destin était scellé depuis ses premières années: un père qui a refusé de le reconnaître et une mère qui selon toute vraisemblance était folle, ne l’a jamais appelé par son nom, mais toujours « petit merdeux ». Il n’est donc pas étonnant qu’il n’ait pu se constituer une identité stable et qu’une soixantaine d’années plus tard, il ne se reconnaisse toujours pas quand on l’appelle « Yi Byeong Chun », ou que lui-même ne se définisse que par « J’étais un maquereau ».

Arrivé à l’âge de 70 ans, il lui reste l’écriture pour tenter de conjurer le sort. Il dit vouloir écrire pour expier ses fautes mais en réalité il voudrait changer le cours des choses: « Ce qu’on écrit on peut le retoucher comme on veut. Mais la vie, non. ».
Il est pris au piège entre un passé devenu inaccessible et un futur où la mort l’attend.

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