Poésies Recueils

Sous le ciel bas et lourd

Une Feuille Noire dans la Bouche par Ki Hyongdo CIRCE éditions, 2012 traduit par : Hyounjin Ju et Claude Mouchard
Une Feuille Noire dans la Bouche par Ki Hyongdo CIRCE éditions, 2012 traduit par : Hyounjin Ju et Claude Mouchard

Dans sa poésie, Ki exprime aussi bien le malaise d’une génération perdue après la guerre de Corée qu’une expérience personnelle par l’évocation de souvenirs d’enfance et d’adolescence. Il plonge le lecteur dans une spirale vertigineuse, témoin de sa vision complexe du monde, allant du désespoir à la description lyrique et légère d’un moment agréable.

Mort en 1989 à l’âge de 29 ans, Ki a vécu une période sombre de la Corée, alors sous le régime militaire de Jeon Doohwan. On voit transparaître au travers de sa poésie le sentiment d’une époque où la liberté et la communication entre les hommes ont disparu. Il prend soin de les décrire de manières totalement différentes dans chacun de ses poèmes en gardant une touche noire constante. Il vogue entre solitude, indécision, haine, désillusion, mal-être et va jusqu’à rendre l’espoir vain et inutile. L’auteur, dont le récit personnel sert moins au partage de ses émotions qu’à la recherche d’un lien entre les hommes, trouve dans sa poésie le moyen d’atténuer sa présence jusqu’à ce que sa voix devienne l’expérience de tous. Cet aspect de son écriture fait de ses poèmes sombres une œuvre encore très lue et appréciée de la jeunesse coréenne contemporaine.

Dans sa recherche poétique, Ki va parfois très loin et s’engage dans une déshumanisation attirant particulièrement l’attention du lecteur, il ne donne presque jamais de noms, ne décrit pas les visages. Dans le poème “Brouillard” il met en scène un climat dans lequel les hommes sont “incapables de se reconnaître” et sont même “méfiants” les uns envers les autres. Il ne rend pas seulement la communication entre les hommes impossible, il la transforme en danger potentiel, faisant du contact avec l’autre, à travers le viol et le crime, la trame d’une violence quotidienne. A l’inverse, il personnifie des objets jusqu’à leur donner une réflexion propre. Dans “le vieux livre”, il s’agit bien de la voix narrative de l’objet « je », qui s’interroge sur les écrits qu’il contient. Plus tard, dans “papier bleu couvert de poussière”, la guitare, bien que cassée, semble jouer d’elle même. Le narrateur n’est qu’un spectateur face à l’instrument qui a pris vie. À partir de cette nouvelle existence créée, Ki développe une pensée profonde et originale: il tente une explication du vivant par ce qui est mort.

Les passages sur sa vie privée permettant au lecteur de suivre le cheminement de son écriture sombre et torturée. Des extraits de son enfance et de son adolescence surgissent entre deux poèmes et témoignent des scènes particulièrement troublantes de son passé. Dans «  La Maison du Vent – Gravure d’hiver 1 », l’enfant Ki retient ses sanglots. On comprend vite qu’il ne s’agit pas du vent qui l’effraie mais de sa mère. Elle le sait et lui parle de ses larmes qu’il ne faudra pas retenir dans sa vie future. Au contraire de la figure protectrice et rassurante de la mère, celle de Ki lui a laissé un souvenir amer et effrayé. La présence de son père est fréquente mais ne fait jamais le sujet d’un de ses poèmes. Il apparaît en retrait et c’est à dessein que l’auteur choisit de le faire disparaître de façon naturelle ou mystérieuse. On comprend qu’il a souvent été absent pendant son enfance et son adolescence et qu’il est mort des suites d’une maladie. Le jeune auteur en a été profondément marqué et cette mort, comme celle d’une de ses grandes sœurs, influencera grandement sa poésie.

Ki ne relate aucun souvenir potentiellement heureux ou positif, comme s’il n’en avait jamais eu. Dans ce recueil, l’apparition de ses parents et des tableaux qui semblent ceux d’une vie antérieure sont comme des démangeaisons pour lui, qui, cruellement blessé dans son passé a voulu crier à la face du monde.

Parmi les différents thèmes de ses poèmes, celui du Spleen est le plus récurrent. Ki ne donne à cette « mélancolie » aucune connotation négative tant la souffrance et le malheur sont pour lui des sentiments qui se méritent, à l’inverse de l’espoir et de la quête du bonheur qui ne font que plonger l’homme plus profondément dans l’abîme. L’auteur, qui se voit comme un vieillard fatigué de la vie – on sait pourtant que Ki n’est mort qu’à vingt-neuf ans-, décrit la lassitude d’un jeune homme qui a vu beaucoup trop d’horreurs, et fait part de son regret de ne pas être vieux car il a le sentiment que la jeunesse est déjà loin derrière lui.

Les mentions de la mort sont si fréquentes qu’elles semblent apparaître comme une ombre planant sur ses poèmes. Alors que le reste du monde la craint, Ki, lui, l’invite. Il voudrait la voir même si elle l’effraie autant qu’elle l’attire. Le destin décidera pour lui du point final de son œuvre dont le maître-mot restera « douleur », une douleur qui l’a fait écrire, vivre et penser, et qu’il n’oublie dans aucun de ses écrits. Il a su en donner l’expression la plus frappante en gardant, par sa simplicité et l’authenticité de son style, l’image d’un poète proche de nous.

%d blogueurs aiment cette page :