Poésies

LA POESIE AU-DELA DES MOTS : POETRY DE LEE CHANG-DONG

Poetry, de LEE Chang dongLauréat du prix du scénario à Cannes en 2010, Poetry, le dernier film de LEE Chang-dong, explore le lien unique qui existe entre le public et l’art, à travers l’exemple de la poésie. Ecrivain avant de se tourner vers le cinéma, LEE Chang-dong persiste à croire que l’art existe pour permettre de se poser des questions et de cheminer dans la vie.

Extraits d’une rencontre avec le réalisateur, quelques jours avant le Festival International du Film de Karlovy Vary où il prendra place parmi le jury.

A propos de Poetry

LEE Sang-young : On peut dire que Poetry est un film qui raconte le procédé par lequel Mija (jouée par YOON Jeong-hee) se met à écrire de la poésie. Le déroulement du film, avec par exemple la scène où Mija réfléchit à un poème pendant les cours et celle où elle l’écrit tout en observant un abricot, semble refléter le procédé de l’écriture poétique et l’impact du passé.

LEE Chang-dong : Dès le début j’avais cette idée du procédé poétique en tête. Ensuite, j’ai eu l’idée de faire un film sur la poésie et l’écriture et de l’appeler Poetry. J’ai lu un article à propos du viol collectif d’une collégienne et j’ai décidé de transformer cet incident en film. Par contre, je ne savais pas comment m’y prendre : je voulais quelque chose de différent, une approche nouvelle pour illustrer ce thème. C’est par hasard que m’est venue l’idée tant attendue : j’étais au Japon, dans ma chambre d’hôtel, en train de regarder la télévision. C’était un programme touristique qui montrait des paysages japonais aux touristes qui n’arrivaient pas à dormir. Sur l’écran, il y avait un homme qui pêchait avec un filet dans une rivière ou un océan. A un moment, il a attrapé un poisson et le concept de Poetry m’est venu à l’esprit. J’ai pensé qu’il serait intéressant de mêler la poésie et le thème du viol collectif. J’ai donc imaginé l’histoire d’une femme d’une soixantaine d’année qui découvre la poésie et de son petit fils qui participe à un crime violent. Le titre est venu après.

Comme le film raconte l’histoire de cette femme qui pour la première fois se met à écrire de la poésie, il me fallait un rythme qui convienne ; je me suis donc inspiré du procédé de l’écriture poétique. L’approche poétique de cette femme qui jusqu’alors ne connaissait que le pragmatisme de la vie quotidienne n’était pas le plus important pour moi. A première vue, son entrée dans le monde de la poésie est identique à celle des autres. Elle commence donc à écrire de la poésie, ivre de beauté extérieure, jusqu’à ce qu’elle découvre l’immense pouvoir d’une telle beauté, et pénètre plus profondément dans une terre inconnue.

Vous-même vous écriviez de la poésie quand vous étiez plus jeune ? Quel a été votre parcours jusqu’à la poésie et l’écriture ?

Quand j’ai commencé à écrire, je voulais écrire un roman. C’était très juvénile, un texte court, mais qui avait un peu la forme d’un roman. Ce que je veux dire, c’est que c’était une histoire que j’avais inventé moi-même. Puis, plus tard, au lycée, on m’a demandé de participer à un concours de poésie illustrée, comme tous les étudiants en lettres. Pour moi, ça a été une expérience des plus enrichissantes. Contrairement à l’écriture romanesque, dans laquelle il faut tout inventer, la poésie a quelque chose de narcissique, et ça m’a beaucoup plu. J’avais l’impression de m’écrire moi-même. C’était assez déroutant. Par la suite, j’ai continué à écrire des poèmes de temps en temps.

A l’époque de vos débuts en tant que romancier, la poésie avait beaucoup d’influence sur la littérature coréenne.

Oui c’est vrai, et particulièrement dans mon cas. Dans l’histoire de la littérature coréenne, j’appartiens au mouvement des années 1980. Je partage d’ailleurs le point de vue des auteurs de cette époque. En Corée, on aime classer la littérature selon les siècles.  La génération des années 1980 est associée à la responsabilité publique et éthique, qui commence juste après le mouvement démocratique de Kwangju. Il a ensuite fallu faire face à la maxime de Théodore Adorno : la poésie est-elle encore possible après Auschwitz ? Ces auteurs sentent que l’époque de leurs débuts pèse sur leurs épaules comme le péché originel, comme les contradictions de la société coréenne qu’ils ont vécues tout au long du siècle. Au-delà des différences individuelles, impossible de se sentir libre dans un monde intellectuel en conflit. Ce n’est qu’une excuse, peut-être, mais la période des années 1980 n’était pas facile pour les écrivains, tourmentés à propos de leur responsabilité et de leur sentiment d’inutilité. Ils en venaient même à censurer leur propre créativité littéraire.

Comme la poésie renvoie à l’émotion par nature, la séparation était inévitable. Les « poèmes de Mai » sont des plus connus des années 1980, mais à bien relire les poèmes de PARK No-hae, c’est un nouveau départ pour la poésie : aucun rapport avec ce qui se faisait avant, l’émotion, l’égocentrisme, les chants de l’esprit… Techniquement, on voit ces nouveaux poèmes moins lyriques mais plus incendiaires. C’était une époque de poésie engagée. Bien sûr, il existe des exceptions, comme le mouvement littéraire de l’université de Kyung-hee. C’est en me remémorant cette période que j’ai développé cette nostalgie monotone. C’est un peu le même sentiment qui se développe quand vous pensez à quelqu’un qui vous a quitté il y a longtemps.

A propos de la vie de tous les jours

La région d’Ilsan que l’on découvre dans Green Fish, votre premier long métrage, et les régions dépeintes dans vos romans donnent l’impression que vous préférez vous éloigner du centre.

Les régions périphériques me sont familières, c’est vrai, mais je ne sais pas si j’en parle dans mes œuvres. Dans un sens, je ne crois pas que les personnages de mes films et de mes  romans soient ancrés dans les périphéries. Je ne fais pas vraiment de distinction entre le centre et les périphéries. Indépendamment de ça, je ne trouve aucun intérêt dans la région de Gangnam ou dans ses habitants. Font-ils partie du centre? Je ne crois pas. Paradoxalement, je considère que Gangnam fait partie de la périphérie, à cause du style de vie des gens de là-bas, qui se démarque du reste du pays. J’ai l’impression que c’est un espace nouveau qui s’est créé en résultat des changements de la société coréenne.

C’est l’impression que j’ai quand je parle avec le public. Une fois, lors d’un débat dans un cinéma de Gangnam, je me suis rendu compte que les spectateurs n’arrivaient pas à s’identifier au personnage de Poetry car elle était trop différente d’eux. Ça m’a étonné. Ils n’arrivaient pas à comprendre le personnage de Mija ni la vie qu’elle menait. Quant à moi, j’avais essayé de dessiner la vie de Mija de façon vague pour qu’elle puisse correspondre à celle de n’importe quel coréen. Je ne voulais pas qu’elle soit trop différente, trop éloignée. Leur réaction a été très intéressante.

Par rapport à vos films précédents, avec Poetry, le contact avec le quotidien est encore plus intime. Quelle a été votre approche de l’espace ?

J’ai eu envie de créer à la fois un espace et un personnage non finis. Ce n’est pas facile de créer un lien entre son film et la réalité. Pourtant, c’est une question qui m’a toujours préoccupé. Il est presque impossible de recréer la réalité telle qu’elle est, et j’ai également l’impression que le public veut garder cet espace entre la fiction et la réalité, sans quoi il a beaucoup de mal à accepter le film. Plus mon film se rapproche de la réalité, plus je me demande ce qu’est vraiment un film. En fait, je crois que le public déteste l’idée d’un cinéma ancré dans la réalité. C’est vraiment difficile. Les gens viennent au cinéma pour voir un film. Mais, s’ils découvrent que malgré le lieu et le noir ambiant, ce qui se déroule sur l’écran n’est qu’une autre version de ce qu’ils voient dans la vie de tous les jours, ils deviennent antagonistes. Ils ont l’impression d’avoir dépensé leur argent inutilement, et ça les énerve. Quand je vois leur état d’esprit, ça me fait peur.

Par rapport à l’acceptation de vos œuvre, à vous entendre, on dirait que c’était plus simple avec vos romans.

Oui, si on compare la littérature et le cinéma en termes de création et d’acceptation, c’est sans doute le cas. Dans tous les cas, c’est le lecteur qui complète la littérature ; sa place est très importante. Le langage littéraire engage les débats. Par contre, quand les films sont projetés, ils sont complètement terminés. Les spectateurs regardent et se font un avis, c’est tout. S’ils vont au cinéma pour se changer les idées et qu’on leur montre le miroir de leur quotidien, ça ne leur plait pas, ça les énerve.

A travers la littérature, on parle beaucoup de ces vérités qui dérangent. Mais avec les films, ce n’est pas la même histoire. Est-il quand même possible de faire pareil?

Tout porte à croire que ce n’est pas possible parce que techniquement, ce n’est pas possible. Les films qui proposent un lien avec la réalité peuvent aussi être décrits comme des films qui poussent le public à se poser des questions. Mais quelle que soit la question, ce n’est pas agréable pour le public, parfois même douloureux. Mais peut-on vraiment faire un film sans poser aucune question ?

La scène du viol collectif dans Poetry rappelle une scène de Secret Sunshine, où un groupe de garçons abusent de la fille du kidnapper.

En fait, le viol réel s’est déroulé à Milyang. Je me préparais alors à tourner Secret Sunshine (titre coréen : Milyang). A l’époque, je pensais faire une adaptation cinématographique de Histoire d’un vers de YI Ch’eongjun, qui aurait été une histoire de la ville de Milyang tout en traitant de thèmes universels comme le salut et le sens de la vie. J’ai alors pensé fermer les yeux sur le drame de Milyang et inventer ma propre histoire. Mais, cela n’aurait pas été honnête. J’ai tourné et retourné la question dans tous les sens, et puis je me suis décidé à poursuivre mon projet. En quelque sorte, Poetry a été un second essai.

Dans Poetry, la scène la plus intéressante est celle où le détective arrête le petit-fils de Mija alors qu’il est en train de jouer au badminton. On peut l’interpréter de plusieurs façons. Par exemple, on peut penser que c’est Mija qui a contacté la police. A mes yeux, c’est un peu la scène du jugement.

Mon intention était de développer l’histoire après avoir écarté toute possibilité que Mija ait fait quelque chose contre son petit-fils. Le fait que Mija l’ai dénoncé à la police n’est que suggéré. Je voulais que le public y réfléchisse lui-même et trouve une réponse. C’est difficile d’ailleurs de trouver une réponse qui correspond avec le reste de l’histoire. Je ne voulais pas que tous les spectateurs aient une seule et même émotion, une seule et même réponse. Quoi qu’ils croient, je veux que la réponse qu’ils aient choisie leur plaise. Dans tous les cas, je ne voulais pas donner de réponse précise. La seule chose certaine, c’est que Mija perçoit son choix comme une punition qu’elle doit s’imposer à elle-même. C’est un choix instinctif, qu’elle fait en sentant le poids de toute sa vie sur ses épaules. Mais comme ce choix, l’a fait souffrir, il peut être perçu comme une punition.

A propos du salut

Dans votre œuvre, on garde l’impression que vous ne cessez de vous questionner sur le salut.

Pour dire la vérité, je ne crois pas au salut. Ce mot a trop de connotations religieuses. Pour moi, le salut a un sens différent de sa définition générale. Comment l’expliquer ? Je me demande ce que c’est que vivre. Est-ce que la vie a un sens ? Je crois que le sens de la vie se perd dans le salut au sens large du terme. Une fois arrivé dans ce monde, chacun doit sauver sa propre vie, et le problème qui reste est de trouver comment vivre sa vie.

Est-ce que la poésie peut nous sauver ?

Le sens de la vie et celui de la poésie sont liés. Dans la plupart des cas, je considère qu’il est inutile de chercher une signification. La poésie ne garantit rien : ni le plaisir, ni le désir, ni même la vie. Pourtant, même si tout le monde dit que « la poésie ne fera vivre personne », nous continuons de lire et d’écrire de la poésie. Voilà une vérité simple mais fondamentale. Nous continuons à écrire de la poésie, même s’il est impossible d’en vivre. Mais au moins, je suis persuadé qu’il faut continuer à écrire de la poésie car celle-ci est nécessaire. Cette poésie peut néanmoins être remplacée par des films ou par l’art.

D’après une interview de LEE Sang-young, avec l’aimable autorisation du KLTI.

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