Fiction Romans

Le chemin qui mène à Séoul

Hors les murs
Hors les murs, de PAK Wan-seo
Ateliers des cahiers

Le cheminement sur les traces d’un passé dont la réalité est parfois mise à mal par le souvenir lointain, les effets stylistiques d’y pallier (ce que Rousseau appelait  « employer des ornements ») ou tout autre entreprise d’invention romanesque (on parle beaucoup d’autofiction de nos jours), pointe ce besoin impérieux de l’individu, au moment  de saisir l’écriture, de s’investir de son histoire. Cette recherche d’un espace de contemplation rétrospective que Pak Wan-seo a amorcé dans « Les piquets de ma mère », est poursuivie dans  Hors les murs, roman autobiographique, récemment  publié en France.

Une œuvre  pour laquelle la traduction française a retenu un titre très éloigné de la version originale ( l’édition anglaise donne de manière plus exacte « Who ate up all the shinga ? ») ,mais qui définit avec justesse ce « lieu » où s’inscrit le récit ; cet hors les murs qui situe des personnages hors de chez eux (du village natal), hors de leur famille (de la tradition), sans espoir d’un avenir meilleur (hors les murs de Séoul) et hors de quoi se rattacher aux autres ( luttes idéologiques). Un espace en dehors  qui  les laisse à mi-chemin de l’endroit qu’ils quittent et du lieu qu’ils veulent atteindre, entre un port d’attache qu’ils voient s’éloigner et  la promesse d’un nouveau rivage.  «– ici, c’est Séoul ? –non, ici on est hors des murs de Seoul […] maman appelait sans distinction tous les quartiers qui étaient à l’intérieur des quatre portes le « dans les murs », et elle pensait que c’étaient les seuls quartiers où l’on pouvait vivre correctement. Son rêve était d’y habiter. »

L’une des  particularités de l’écriture de Pak Wan-seo est qu’elle participe, en se projetant  au dehors (de la sphère privée vers la sphère publique), de la progression des personnages, et décrit au plus près les changements auxquels ils sont en butte. La réalité historique qui infuse largement la narration ( rappelons que le récit prend naissance sous l’ occupation japonaise,  suivie d’une période d’après guerre (45-50)  dite « période grise » où la permanence des luttes idéologiques aboutira à la guerre de Corée (50-53)) ne constitue en définitive que la toile de fond du roman  dans lequel l’écriture réaliste et très détaillée des événements qui rythment la vie quotidienne de la famille, trouve une résonance   dans le champ social en interrogeant les conséquences des  bouleversements politiques sur la vie privée des individus.

L’écrivain évite l’écueil du roman à thèse ( dans lequel,souvent, les personnages combattent de manière farouche une réalité politique ou une idéologie, voire  s’en trouvent totalement écrasés) et  s’assume en tant que l’observateur engagé des événements qui marquent sa vie.   Un devoir de témoigner qui vient comme la confirmation du cogito fondamental  expérimenté à  l’enfance. «  Point de conscience de soi sans une nouvelle naissance » disait G. Poulet ; il s’agit ici de la naissance de l’écrivain lorsque la jeune narratrice prend acte de sa différence et s’établit dans cet « hors » qui sera constitutif de son existence.

« Chacun se heurte à son incapacité à faire quelque chose, même s’il fait peau  neuve, et, pour moi, c’est d’être le centre d’un groupe. […] puisque je suis la seule à avoir traversé ces événements tragiques, j’ai le de voir de témoigner, cela a été comme le pressentiment qu’un jour j’écrirais, et ce pressentiment m’a libérée de mon angoisse ».

Cet éveil d’une conscience sur la toile de fond de l’histoire de la Corée permettra au lecteur déjà connaisseur de la péninsule de  retracer aisément le fil des événements historiques, mais également à celui fraîchement entré dans la littérature coréenne de percevoir, par l’épaisseur du personnage peint, la gravité des moments que la narratrice traverse. Une présence singulière qui assure qu’elle peut vivre hors de tout, à l’exception de son passé.

C’est comme lorsqu’un fuyard pourchassé se tourne brusquement et fait face.

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¹citation de Walter Benjamin dans « Fouiller et se souvenir ».

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