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HAN Mahl-sook, La Plaie et autres nouvelles

HAN Mahl-sook, La Plaie et autres nouvelles
HAN Mahl-sook, La Plaie et autres nouvelles
HAN Mahl-sook, La Plaie et autres nouvelles

Née en 1931, Han Mahl-sook voit sa jeunesse bouleversée par la guerre de Corée, par des expériences difficiles qui, bien souvent, laissent des traces indélébiles. Les nouvelles du recueil sont pour ainsi dire toutes différentes : neuf histoires distinctes, avec des personnages nouveaux, des scènes uniques, des paysages inconnus. Mais au-delà des mots, ces nouvelles se rassemblent en une seule voix, la voix de l’amour. L’amour, ce sentiment si complexe qu’on ne peut jamais le saisir. L’amour, sans lequel l’être humain n’est rien.

On a tous besoin d’amour, besoin d’aimer et de se sentir aimé. Pourtant, certaines expériences sont traumatisantes. Les personnages de La Plaie ont vécu la guerre, opposition idéologique changée en combat fratricide. Les hommes ont vécu les combats, le communisme, la torture, l’instabilité, la peur. Ce passé fort de sens pèse sur leur présent et ils sont blessés, physiquement et mentalement. Quand ils se retrouvent tous les deux face à une femme en quête d’un amour stable et serein pour fonder un foyer, ils se retrouvent incapables de faire le pas. Comme si après la guerre, on ne pouvait plus aimer.

Car comment faire face au manque d’amour ? Si les deux hommes de La Plaie se réfugient dans leurs souvenirs de guerre pour cacher leur peur de construire un amour, la vieille dame de La vieille dame et la chatte ne voit pas les choses du même œil. L’amour, elle a dû le connaitre dans sa vie. Elle a eu des enfants, qui ont eu des enfants… Mais avec le temps, elle finit par se sentir seule. Elle n’a plus que son chat pour se substituer à la présence humaine qu’elle recherche. Triste témoin de la relation amoureuse de sa petite-fille, son incompréhension se change en jalousie dissimulée, comme s’il fallait toujours trouver un coupable à son malheur. Dans La Plaie, il est facile d’accuser la guerre de tous les maux.

Néanmoins, l’espoir existe. La saison des pluies est un éloge de l’amour dans toute sa simplicité. Les deux personnages sont misérables, pitoyables, dépassés par les évènements et dans une situation économique difficile. Pourtant, jamais ils ne se plaignent. Par des gestes simples et naturels, ils arrivent à trouver dans leur amour naissant un bonheur qui illuminerait même la plus triste des journées.

C’est l’immense simplicité des nouvelles du recueil qui leur donne toute leur puissance. Les histoires marquent par leur authenticité, par la signification des gestes du quotidien accomplis plus ou moins difficilement sous nos yeux. La mère d’Une mort appelle à la pitié. Sa vie est un calvaire et dans chacun de ses mots on peut lire le renoncement. Son foyer n’a pas d’argent ; il lui faut voler pour survivre ; elle déteste son mari ; ses enfants ne sont qu’un fardeau… Nous sommes loin de l’enthousiasme des jeunes mariés de La saison des pluies. Lasse de sa vie de famille détestable, cette mère s’éprend d’un sergent du quartier pour oublier le gâchis de son propre foyer. Le manque d’amour appelle l’amour, et la mère se plonge dans un attachement illusoire, dernier échappatoire à ses malheurs. L’amour platonique lui fait tout oublier, même la mort.

Face à la pauvreté, l’amour apportait une lumière nouvelle, et des chemins se dessinaient vers tous les possibles. De fait, nombreux sont ceux qui rêvent à l’amour : les jeunes, mais aussi les moins jeunes, comme la vieille dame de La vieille dame et la chatte. « Plus tard je me marierai avec un homme riche, nous serons heureux et aurons beaucoup d’enfants. » Voilà ce à quoi doit penser la jeune femme de L’abîme du mythe. Face à la difficulté de faire des études dans une société matérialiste où l’argent règne en maitre, comme beaucoup de jeunes coréennes encore aujourd’hui, cette étudiante rêve d’amour. Elle l’imagine comme la solution à tous ses problèmes. Mais l’amour, le vrai, n’est pas facile à trouver. Aussi son cœur balance-t-il entre cet homme qui l’aime et lui écrit de belles lettres, et cet homme qu’elle croit aimer mais qui la rejette. Son obsession à gagner de l’argent l’amène à rencontrer des hommes, mais jamais la solution idéale ne se présente. Quand il y a l’argent, il n’y a pas l’amour. Et comme la demoiselle voudrait le beurre et l’argent du beurre, la valeur de l’amour est quelque peu démantelée.

Entre l’argent et l’amour, difficile de choisir pour l’étudiante de L’abîme du mythe. Dans Veille de mariage, les questions économiques viennent aussi pointer leur nez dans la relation amoureuse. Le fiancé est moins aisé que la fiancée, alors le père de cette dernière est un peu réticent à dépenser tant d’argent pour un mariage jugé trop rapide. Peut-être faut-il voir dans ce geste la marque indélébile de l’amour paternel pour sa fille, qu’il aimerait garder auprès de lui, dans un élan de tendresse et d’égoïsme naturels. Pour les futurs époux, tout est source de peur : l’argent, la jalousie, le futur… Difficile d’appréhender l’inconnu. Mais l’amour est avant tout construction et le temps les aidera à s’en apercevoir.

Car l’amour, comme tous les sentiments humains, n’est pas facile à comprendre. C’est d’ailleurs là que se cache tout l’intérêt des relations humaines pour celui qui sait prendre les choses sous un angle positif. Mais face à la complexité, difficile de prendre position. C’est pourquoi le narrateur de L’indifférent préfère feindre l’ignorance et faire comme si de rien n’était. Une personne de son entourage meurt accidentellement et les interrogations surgissent. Comme l’amour, une forte amitié appelle la peur, et ici le personnage la ressent au plus profond de lui. Ne pas montrer les sentiments qui l’animent est un réel combat contre sa nature.

Si l’amour est bien souvent associé à un rêve, il peut aussi être une réalité. Dans Le Bonheur, nous faisons la connaissance d’un couple de vieillards amoureux en fin de vie à l’hôpital. A l’amour conjugal vient s’ajouter l’amour familial. A la mort du grand-père, tous les descendants s’activent et mettent le cœur à la tâche pour préparer les funérailles. Intemporel amour qui continue même dans la mort.

Aimer c’est se dévouer pour ce qu’on aime, se dévouer pour une personne, mais pas seulement. Monsieur le bouffon Kim a offert son amour à la musique. C’est un vieil homme pauvre et solitaire, qui vit dans des souvenirs lointains. Souvent forcé de déménager puisque mis à la porte, on pourrait le croire misérable. Mais non, jamais il ne se plaint car il garde cet amour pour la musique, cet amour profond et sincère pour cet art qu’il apprécie pour ce qu’il est. Il a fait des sacrifices pour continuer à jouer de la musique traditionnelle, et c’est avec paix qu’il en accepte les conséquences.

Sans romantisme larmoyant ni lyrisme décadent, Han Mahl-Sook choisit des mots simples pour décrire des scènes de tous les jours, des personnages humbles auxquels on s’attache très vite. Rencontre avec une Corée authentique, qui se veut accueillante et attirante malgré les difficultés rencontrées au fil des neuf histoires.

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