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Un train pour séoul

Un train pour Séoul, de ROH Kyeong-shik, traduit par HAN Yumi et Hervé Péjaudier, éditions IMAGO
Un train pour Séoul, de ROH Kyeong-shik, traduit par HAN Yumi et Hervé Péjaudier, éditions IMAGO
Un train pour Séoul, de ROH Kyeong-shik
traduit par HAN Yumi et Hervé Péjaudier
éditions IMAGO

Une réunification de la nation au prisme de ces familles enfin reconstituées devenait-elle possible ? Passé l’émotion partagée de tous devant les retrouvailles de ce couple devenu grands-parents et l’espoir que suscitait une telle rencontre , il fallait pourtant affronter la dure réalité : se revoir après tant d’années, loin de panser le traumatisme de la perte de l’autre, pouvait au contraire ranimer la meurtrissure de la séparation de deux êtres que tout unissait, et que l’Histoire avait fait emprunter des chemins d’évolution différents, comme Nord et Sud. Une fracture d’autant plus grande lorsque les nouvelles générations gagnées par l’individualisme et l’esprit nouveau de ces années-là, consommaient un peu plus la division.

Roh Kyeong-shik fait se croiser dans une variation sur le thème de l’Histoire, le temps de la nation et le destin d’hommes dépassés par le train des événements : éclatement de la guerre de Corée en 1950, manifestations étudiantes contre le régime en place en 1960, prise de pouvoir du général Park Chung-hee en 1961, répressions sanglantes de Kwangju en 1980… Dans Le train pour Séoul, récit allégorique aux accents beckettiens, des hommes condamnés à vivre suspendu au temps présent, attendent en quai de gare un train qui ne s’arrêtera jamais. Sur un ton oscillant entre la farce d’une telle situation et la fureur d’être dans l’incapacité d’agir, l’un d’entre eux, « papa sublime de courage, stoppe ce monstre de train lancé à fond » en se jetant sur les rails, permettant aux autres voyageurs arrêtés en gare d’enfin monter à bord. Un acte qui dans la tourmente de l’ère Park Chung-hee, résonne autant comme le geste désespéré d’un homme seul que le sacrifice d’un individu pour le salut d’un peuple dans l’impérieux besoin de se réapproprier son destin, symboliquement ponctué par la scène de ces enfants qui finalement prennent place dans le train et qui allaient écrire l’Histoire.
La responsabilité qui incombera à ces nouveaux  « storiographes » (comprenons historiographes) de ne pas laisser à leur tour des personnes à quai de leur vie, sera établie à l’occasion d’une revisite de l’histoire des trois Royaumes dans la pièce Le souffle des siècles. L’auteur y explore la question d’un parti pris dans l’écriture de l’Histoire partagée entre loyauté (ou soumission) aux vainqueurs et rigueur scientifique. Il interroge, pour reprendre le thème de sa première œuvre qui donne son titre au recueil, Un pays aussi lointain que le ciel, une Corée déjà divisée, et l’opportunité pour la nation de passer sous silence certaines périodes sombres de son histoire pour y trouver une communauté de destins et entamer paisiblement le dialogue sur une réunification possible.

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