Poésies Recueils

Rencontre avec Ko Un

Le poète KO UN - keulmadang
Le poète KO UN

Le poète est aussi le résultat de la terre qui le porte,  celle qui l’a vu naître et qui porte en toutes ses strates son histoire personnelle et l’histoire universelle. Le poète semble comme l’arbre dont les racines profondes laissent d’autant mieux les feuilles embrasser l’univers.

KO UN: Même pour un animal sauvage, il y a un passé et un futur, inconnu, infini, perdu dans un immense espace. Alors moi aussi qui suis un petit être vivant propulsé dans ce monde, avant d’être un être vivant j’avais déjà une histoire. Puis après ma mort, je deviendrai peut-être un élément de la terre, de l’air, de l’eau qui coule. Dit plus simplement, les 4 éléments qui me constituent se sépareront  pour donner naissance à un autre être vivant. Je ne peux  tout simplement pas me contenter de mon existence dans le monde présent.

Rien ne compte, rien n’a de sens  sauf le présent, il est fortuit de chercher autre chose.  La même chose pour le futur. Si on considère que le futur n’a pas de démarcation, mon existence fait partie du grand univers. Je peux le dire ainsi.

En lisant le poème « Le chemin de campagne », on a le sentiment que vous êtes toujours à la recherche de votre propre dissolution, c’est-à-dire exister sans exister, être sans être. La  poésie vous permet cette recherche du non-être. Un autre poème m’inspire aussi cette réflexion: « Mon vœu ».

KO UN : Je considère que l’existence n’est pas le contraire de la non existence. Puis réciproquement, la non existence n’est pas l’inverse de l’existence. A chaque fois que je ressens l’existence, je ressens aussi en même temps la non existence. Pour moi, ces deux termes s’accordent mutuellement et ce n’est pas possible de dire qui vient en premier. Ce sont bien deux éléments  distincts mais ils ne forment qu’un. J’ai toujours pensé de cette façon, comme vous l’avez si étonnement remarqué. Ce n’est pas une réponse qui a surgi après un éveil subit. Mon adolescence dans la souffrance de la Corée où les villes et les campagnes ont été complétement détruites, a forgé mon expérience. Avant la guerre, malgré la pauvreté, nous étions heureux dans nos vies quotidiennes.

Tout ceci a été détruit par la guerre et les idéologies, et non par les bombardements ou les combats militaires. C’est une ruine de l’intérieur de tous les êtres. En ça, je suis le fils de la ruine et je dis que mon origine est la ruine. Ma poésie appartient à la théorie poétique de la ruine, la rencontre avec le néant. Que peut-on attendre de la ruine ? Il  n’y a plus de piliers, plus de toits, plus de miroir où se regarder : il n’y a plus rien. Mon néant n’est pas celui du nihilisme du XIXème siècle occidental, pas plus qu‘une philosophie de l’équité ou du bouddhisme d’Asie. Tout simplement à partir de l’âge de 10 ans, mon environnement m’a appris le néant. Au fil des années, j’y ai rajouté une expérience littéraire et une idée est née : Ce néant n’est pas le rien. Comme dans les légendes de Corée, une vie née de l’œuf : le néant est ma mère.

Dans un poème vous évoquez un tas de fumier. Dans mon enfance je suis tombé moi-même dans un tas de fumier décomposé. Pendant près d’un an, cette odeur est restée en moi. Mais je me souviens avoir pensé : à l’intérieur de ce fumier,  la sincérité est présente. Le Poète doit-il mentir pour dire la vérité ?

KO UN : Le mensonge et la vérité sont différents bien entendu, pour ma part j’aborde ces notions en termes de fiction et de réalité. En général, quand il ne s’agit pas de poésie on a tendance à écrire la réalité. Bien sûr, même si ce n’est pas de la poésie mais un roman, la fiction y est tout de même présente  mais ceci est purement la prévision et la reproduction d’un fait qui pourrait éventuellement avoir lieu donc prend forme dans un monde réel, même si on dit que c’est de la fiction, c’est aussi  la réalité.

Dans la poésie, la différence entre fiction et réalité disparait radicalement. Par exemple, en réalité je n’ai pas de sœur ainée. Il y a un poète qui s’appelle KIM Chun-su en Corée. Ce poète m’a dit très sincèrement qu’il n’avait pas de sœur ainée. Mais il a écrit un poème qui s’appelle « Comme j’aimerais avoir une sœur aînée ». Moi aussi j’avais pensé la même chose que lui, mais je ne me suis pas contenté de ça. J’ai fait comme si j’avais une sœur ainée. C’est bien de la fiction.

Je n’ai jamais souffert de tuberculose pulmonaire. Mais dans les années 50, à Masan,  quand je réfléchissais à la notion de mort, quelqu’un m’a dit à propos de ceux qui ont une maladie des poumons, que si on ne les entendait plus tousser, cela indiquait la mort. Cette histoire ne m’a pas lâchée. Elle était tout le temps dans ma tête. Quand j’étais jeune, j’avais trouvé dans la rue un livre de Han Yong-woo, j’ai rêvé la nuit suivante que je mourrais comme Han Yong-woo. J’ai pensé que j’allais mourir de tuberculose alors que je n’avais pas du tout cette maladie. Donc j’ai imaginé que je souffrais de tuberculose et que ma sœur fictive s’occupait de moi, me soignait, avant d’attraper à son tour la tuberculose. J’ai vécu et ma sœur est morte. Je portais toujours avec moi ses cendres, c’est-à-dire je portais avec moi sa tombe. Mon corps était le cimetière de ma sœur. Je laissais s’envoler les cendres dans la mer. Puis j’ai imaginé que je mourrais noyé.

Je n’avais jamais fait de consultation médicale. L’état de mes poumons était bon,  je n’avais jamais eu de maladie pulmonaire, je n’ai jamais craché de sang ; il m’est parfois arrivé d’être enrhumé, mais rien de grave.

En 1982, quand je suis sorti de prison, pour la première fois de ma vie j’ai eu une consultation médicale à l’université. Résultat, j’avais un coté du poumon touché. Je n’avais jamais eu de tuberculose auparavant mais la fiction de  la tuberculose m’avait rattrapé, la fiction s’était transformée en réalité. Le mensonge est devenu la vérité. Apres consultation, j’étais vraiment touché par la tuberculose. C’est ainsi que je me suis dit que je ne devais pas différencier la fiction et la réalité.

J’aimerais ajouter une remarque. Ceci est une parole qui vient d’une longue et sérieuse étude. En fait, Quand on parle de la vérité et du mensonge, nous avons tendance à être d’accord avec la vérité et à nier le mensonge. Mais en réalité on dit que plus de 90 pour cent de ce qu’on dit est un mensonge. Le petit pourcentage restant est la vérité. Ceci vient d’une recherche. Alors cela veut dire que malgré ceci, on a l’habitude d’être toujours du côté de la vérité. Je pense qu’il est urgent de différencier la vérité et le mensonge en disant que l’un est correct et l’autre est faux.

Puis de la même manière qu’on ne peut pas voir l‘envers de la lune, on ne peut pas voir l’intérieur de la vérité. Je me demande si la vérité est complémentaire au mensonge. Je considère qu’il faut réfléchir encore. Puis si ceci est vrai, il ne faut pas exprimer le fait réel par le fait réel ou il ne faut pas penser qu’avec le fait réel on peut dire la vérité.

En dehors de la vérité il existe de nombreux faits réels. Ce n’est pas grave d’affirmer que c’est un mensonge ; et ce n’est pas grave si on dit que ce mensonge est encore autre chose. Face à l’incontestable réalité, il faut s’évertuer à faire surgir la vérité, à la distinguer du mensonge.

Alors que le poète doit s’inspirer, se nourrir de la réalité pour nourrir sa poésie, vous, au contraire, vous semblez prendre de la distance ?

KO UN : Je ne peux pas l’expliquer. Pour ma part, j’ai toujours dit que je respirais la poésie. Mais les critiques littéraires ont préféré dire que je la buvais. J’ai considéré que c’était un propos pertinent et je l’ai donc repris par la suite. Dans la Bible, à la place des êtres, on sacrifiait des animaux comme l’agneau. En Asie aussi, en caractère chinois, un sacrifice signifie le fait de donner un agneau à l’esprit des ancêtres. C’est ainsi qu’ils se purifiaient et vivaient une nouvelle vie. De ce point de vue, il n’y a pas de métier plus stupide qu’un poète dans ce monde matérialiste. Car il est très loin du monde économique. La poésie est la notion la plus lointaine du capitalisme. Bien que ce métier soit le plus ridicule, j’écris pour me rapprocher de la source, de l’origine, pour me rapprocher de la nature de l’homme. La poésie est le seul moyen de s’en rapprocher. Lorsque l’on regarde les discours des savants de l’humanité, leurs paroles sont poétiques. La langue a exprimé la vérité avec des comparaisons et des métaphores. C’est donc un acte poétique. De ce point de vue, je considère que je dois me tenir debout dans la tempête pour forger une langue poétique. En sacrifiant quelque chose, en mendiant je peux obtenir une langue poétique. Je suis toujours un mendiant. Je dois mendier auprès de l’univers pour qu’il me donne un mot. Mais l’univers n’est pas si généreux que ça. Il est très avare. Pour obtenir un mot je dois sacrifier quelque chose à l’univers.

Quand je me regarde, je me rends compte que je ressemble beaucoup à mon père.  Il était paysan.  Quand il y avait la pleine lune, il sortait de sa chambre pieds nus et dansait tout seul pour accueillir la lune. Il n’avait même pas bu. Ma mère le regardait d’un  air embarrassé. Je le regardais aussi et je pensais, alors que j’étais tout petit : « Ah ! J’aimerais  être père et faire comme lui ! » Il y a un mot, d’origine chamanique, difficile à traduire pour dire cela : Heung. Lorsqu’il n’y avait plus de riz, mon père n’était pas inquiet. Il disait que demain il y en aurait. Malgré la pauvreté, c’était un rêveur. En coréen on dit : Heung. Avant, on faisait l’offrande à la terre. On lui offrait de l’alcool. La terre devenait ivre. Et alors elle bougeait. Les êtres humains qui sont sur cette terre bougent aussi et dansent. C’est le Heung.

(Heung peut se traduire par plaisir, un plaisir profond et sincère. Il peut se traduire aussi par prospérer, Heung Hada),

 On pourrait croire que les « Dix milles vies », outre son rappel taoïste, présente la vie des autres, mais en réalité, il ne s’agit que de la vôtre, dix mille fois vécue ?

 KO UN : Je pense qu’il est correct  et équitable d’offrir aux autres les petits morceaux de mon cœur. Et de la même manière quand les morceaux de cœur de tout ce monde se transfèrent vers moi, je peux dessiner un nouveau visage.

Propos recueillis par Jean-Claude de Crescenzo et traduits par Han Ji-hee

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