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Le cadeau de l’oiseau

Le cadeau de l
Le cadeau de l’oiseau
de EUN Hee-kyung

Eun Hee-kyung s’abstient de donner des réponses toutes faites aux questions soulevées et laisse le lecteur s’arpenter dans le labyrinthe de son œuvre. N’est-ce pas le but propre de la littérature ? Liberté d’interprétation, liberté d’imagination, liberté de réécrire l’histoire… Sinon, à quoi bon s’intéresser à la littérature, si le lecteur déchu du droit à la parole se voit privé de sa liberté !

Peindre d’abord une cage

avec une porte ouverte

peindre ensuite

quelque chose de joli…

Avant d’entamer sa lecture,  le lecteur doit au préalable oublier tout son savoir et par la même occasion, se refaire une virginité pour mieux s’imprégner de la vie de la narratrice et de tout ce qui l’entoure. Dixit les contes de fées et leurs dictats à croire en un monde parfait, de fins heureuses, qui dans un souci de plaire, de convention et de moral ne cessent de proclamer la victoire du bien sur le mal. À y réfléchir, ces fameux mythes et contes de fées ne nous ont-ils pas enveloppés dans une bulle confortable ? Une bulle qui nous éloigne de l’hypocrisie du monde, de la fourberie des relations humaines, de l’essence même de la vie, et qui, peut importe la manière dont on la considère, à aussi ses mauvais côtés. Le lecteur, fidèle partisan de ces préceptes-là risque d’être forcément déçu : s’il veut rester dans sa bulle, qu’il rebrousse chemin !

Toutefois, s’il veut être bousculé et participé à la démystification de ces fameux mythes, Le Cadeau de l’Oiseau est idéal pour cette désacralisation. Soyons honnêtes, la majorité des œuvres d’Eun Hee-kyung (pour ne pas dire toutes) ont l’audace de nous montrer le côté ténébreux et cynique du monde, tel qu’il est et non comme on souhaite le voir. Le lecteur est donc prévenu, il doit rester sur ses gardes, et craindre cette plume, qui, sous les traits de l’écriture se matérialise en un bâton prêt à l’assommer à tout moment dans sa lecture.

En effet, c’est bien dans l’écriture d’Eun Hee-kyung, que réside toute l’intensité de son roman. Les mots, bien aiguisées par sa plume, dessinent d’un ton clair et limpide son but. Celui de montrer, non pas la vérité mais une vérité. Car, même si celle-ci est omniprésente dans son écriture, elle laisse au lecteur le choix non pas d’accepter aveuglement sa réalité, mais au moins de la considérer. Une vérité objéifiée, aux allures métaphoriques d’un mur ou d’un rocher, symboles d’une réalité concrète, qu’il est, par conséquent, difficile de briser ou de contourner.

Le Cadeau de l’Oiseau, titre à la fois songeur et amortisseur de chocs avant l’entrée dans le monde de Jin-hee.

Maman mourut quand j’avais six ans  p.9

Ainsi commence le roman. Un rappel à l’ordre, une sorte de scissure nécessaire, pour ramener le lecteur à une réalité bien éloignée de la tromperie du titre poétique de l’œuvre. Jin-hee, la narratrice, a appris bien avant ses douze ans que les individus étaient des hypocrites. Dotée d’un don, elle observe attentivement les autres pour en deviner leurs secrets. Entre manipulation et ruse, elle parvient à ses fins et son visage d’enfant innocent sera son plus bel atout : son arme.

L’auteur, à ses risques et périls, fait donc le choix de dépeindre une réalité sombre et dure à travers les yeux d’une enfant de douze ans. Jin-hee, explique alors, que les idées conçues sur la beauté de la vie, la générosité de l’Homme, l’amour avec un grand A… ne sont que des balivernes. Et pour confirmer ses dires, elle en fait une démonstration :

Il m’arrivait de me livrer à des expériences sur les sentiments tels que la sympathie, la convoitise ou la loyauté. En général, ma tante ou Jang-gun en étaient les cobayes. Ces expériences développaient mes facultés d’interprétation et d’analyse des secrets des adultes . p.12

Présente tout au long du roman, la figure de style allégorique donne vie à ces expériences via l’incarnation des sentiments par différents protagonistes et non par leurs noms respectifs. Jin-hee « anti-héroïne » et miroir du réalisme, est opposée à l’absurdité du désir, personnifiée par le personnage de la tante. Ainsi, l’illusion paraît parfaite : l’enfant est-elle en fait une adulte ou est-ce cette dernière qui est l’enfant ?

Le choix de voir le monde à travers les yeux d’une enfant, ne semble donc pas anodin, puisque l’impact suscité chez le lecteur n’est pas des moindres. Une enfant, orpheline de mère (on apprend assez tôt, qu’il s’agissait d’un suicide) vit avec son oncle, sa tante et sa tutrice légale, sa grand-mère. Le destin fatal de la vie, la prive donc de son enfance et la conduit sans détour dans le monde des adultes. Jin-hee, n’est pas comme les autres, elle est « spéciale ». Elle n’a plus ses parents à ses côtés et elle raisonne plus intelligemment que certains adultes. En somme, elle est précoce pour son âge. D’où, le travail exceptionnel de l’auteur à ce niveau : la précocité du personnage n’est pas seulement perceptible tout au long de la narration mais (on ne le répètera jamais assez) repose dans l’écriture. Le vocabulaire minutieusement choisi, la description poussée de son raisonnement et sa capacité à manipuler à l’insu de tous, sont les preuves irréfutables de sa précocité. Pourtant, l’aspect le plus important reste son aptitude à se détacher des émotions, méthode développée à l’âge de huit ou neuf ans.

Dès qu’on me regardait, je me dédoublais. Un moi restait moi-même, et un autre moi distinct du vrai moi jouait le rôle que l’on m’imposait de tenir. […] Je pouvais dès lors recevoir les confessions des adultes. Je n’étais pas du tout réticente à le faire.  p.13

Une saine schizophrénie développée dans le seul but d’éviter les désillusions. Mais la vie aussi imprévisible et mystérieuse semble ne pas avoir dit son dernier mot…

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