Jeunes

Yujin et Yujin

Yujin et Yujin de LEE Geumyi
Yujin et Yujin
de LEE Geumyi

Autour du thème de l’adolescence, sont abordées les questions de l’amitié entre jeunes, des premières relations amoureuses, de la vie au collège, et des difficiles rapports avec les parents à cette époque de la vie. Autant dire un cocktail parfait pour un lectorat avide de reconnaissance.

Yujin et Yujin, les deux principales héroïnes du roman se seraient probablement bien passé d’être en tête d’affiche : la grande Yujin se débat avec une adolescence revendicatrice et des parents bien intentionnés mais incompris (oui, oui, ça existe !). La Petite Yujin est malheureuse, convaincue d’être une pièce rapportée dans une famille où au mieux on l’ignore, au pire on la méprise. Chacune s’empare du roman de sa vie, en chapitres alternés, et se raconte. Autrefois, elles ont toutes deux été au centre des préoccupations familiales alors qu’elles étaient dans la même classe de maternelle, mais si la grande Yujin s’en souvient, la petite Yujin a tout oublié. C’est à partir de ce traumatisme enfoui, qui va ressurgir, que les deux filles vont se lier d’amitié. Mais alors que la grande Yujin est malgré tout aidée par ses parents, compréhensifs et chaleureux, qu’elle parvient à prendre du recul par rapport à ce qui lui est arrivé, elle va devoir aider la petite Yujin, qui ne parvient pas à rien évoquer chez elle, que sa mère fuit, et son père condamne. Seule une grand-mère comprend sa peine, essaie de la consoler, et de lui expliquer pourquoi ses parents sont si lointains.

La grande Yujin aborde sa « puberté » comme dit sa mère avec force et appétit : elle veut grandir, elle veut être reconnue et aimée, et grâce à cette volonté qui la pousse à s’assumer, elle va pouvoir voler au secours du pauvre petit oiseau perdu, la petite Yujin. Celle-ci se révolte à son tour contre son sort, organise sa rébellion en s’inscrivant à des cours de danse avec l’argent des cours du soir, fume et boit pour s’étourdir, bref multiplie les prises de risques pour finalement s’enfuir, loin de ces parents qui la contraignent et refusent de l’écouter.

Un scénario universel donc, dans lequel beaucoup de jeunes lecteurs trouveront du grain à moudre.

Pourtant, le roman propose plus que d’autres ces particularismes nationaux qui font son originalité dans un paysage où l’adolescence a souvent le même visage. Les relations parents enfants s’assouplissent chez certains, moins chez d’autres, empêtrés dans les conventions. Appartenir à la bourgeoisie a ses contraintes en Corée, qui exigent une parfaite respectabilité et une apparence idéale. Chez les nantis, on se retient, on se contraint, on observe à la lettre les principes de piété filiale, jusqu’à oublier sa responsabilité affective vis-à-vis des enfants. Ou bien encore, on empêche son fils collégien de fréquenter une jeune fille d’un moindre niveau social, on transmet des interdits, des principes réactionnaires, des inquiétudes déplacées, des soucis de classe quoi. Et ce thème-là n’est pas si souvent abordé, dans les romans d’une autre origine. Ce roman-là le fait, et c’est une indication de l’évolution des idées dans la société coréenne, véhiculée et largement transmise par les écrivains comme Lee Geumyi. Il paraît qu’en Corée, les innovations pénètrent rapidement les usages, parce qu’il ne sert à rien de lutter contre le sens de l’histoire. Le respect dû aux adolescents, la considération, l’écoute qu’on leur apporte, participent aussi en Corée comme ailleurs de leur éducation et de leur émancipation : c’est, me semble-t-il, le message de Lee Geumyi dans ce beau roman.

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