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Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps ?

Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps - de EUN Hee-kyung
Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps?
de EUN Hee-kyung

 Les premières traductions de son œuvre en France révélaient son intérêt pour les relations de couple, ou les destins féminins, dans un style objectif et froid, ainsi que le remarquait dans un précédent numéro de Keul madang, Dyenaba Silla dans sa chronique sur « Le cadeau de l’oiseau ». Mais ce détachement ne signifie pas que l’auteure porte un jugement forcément négatif sur ces personnages représentatifs de la Corée d’aujourd’hui. Elle se pose en observatrice attentive, et relie pour nous lecteurs, les fils embrouillés d’une évolution.

Comme dans d’autres récits de l’auteure, on retrouve le mode du récit dédoublé, entre deux personnages, les deux garçons dans  « Il ne neige plus au pays natal », où Eun Hee-kyung en outre, utilise le discours à la première personne pour mieux signifier ses héros, l’un désorienté et de fait, bègue, et le second qui s’autodétruit pour se laisser porter par la vie : « Ce qui doit arriver arrivera », nous confie-t-il. Ensuite vient Sora l’enfant /So yeon l’adulte dans le texte qui donne son titre au recueil, poétique et décalé, comme le personnage. Puis la démultiplication des points de vue dans « L’Héritage », où les expériences des personnages s’énoncent comme autant d’étapes vers leur isolement, leur séparation les uns des autres comme un inexorable éloignement. Dans ce recueil cependant, c’est le lien filial qu’Eun Hye Kyung examine à la loupe.

Pour Eun Hee-kyung, l’individu est par essence, seul, voire solitaire. Ses héros  vivent pourtant avec leurs parents, vont à l’école, à l’église, reçoivent une « éducation », substrat de la vie « en société ». Pourtant, leur singularité, leur différence croient-ils, les isolent: mais n’est-ce pas le lot de chacun, et cette prise de conscience n’est-elle pas plutôt sociétale ? Ainsi que l’explique elle-même l’auteure lorsqu’on l’interroge, la société coréenne est construite sur une cohérence collective, où l’individu n’est rien. Mais la vie, elle, ne s’accorde pas aux principes, et chacun doit s’extirper de la gangue /du cocon illusoire du groupe, de la famille, pour se construire, seul, comme dit le héros du premier récit : « se barrer (…) pour lâcher une existence qui s’annonçait mal » : pied-de-nez, coup de pied, à la tradition de prise en charge mutuelle. Et puisque les parents ne remplissent pas leur rôle, les enfants vont à leur tour les abandonner. Dès les années 70, c’est la fin du modèle familial confucianiste, et ce, quelle que soit la classe sociale. Le nouveau credo, c’est la débrouille pour la survie et la réussite sociale. Les femmes abandonnées se prostituent, et sous leur nom japonais encore, nouvelle provocation à la Corée emblématique. Une fille élevée « à l’ancienne » dans la contrainte et la soumission, sans aucune considération pour son identité propre et dont le principe de vie pourrait être « La vérité n’est pas de ce monde », se retrouvera de fait complètement décalée dans la société moderne, et ne trouvera plus sa place. Dans le troisième texte, le titre même « L’héritage » représente la synthèse du recueil : il expose les relations confuses entre un père, son épouse, qui est aussi la mère de ses deux enfants, un fils et une fille. A travers chacun d’eux, Eun Hee-kyung représente l’évolution de la famille, et ce portrait au vitriol rappelle le travail de l’écrivaine Kim Ae-ran, en particulier. Un père à la vie dédoublée, mais qui se désintéresse de sa famille, et la fuit; un fils insatisfait, avec un fort sentiment d’infériorité, une fille indépendante et absente, indifférente. La mère, seul vrai lien entre tous, est aussi celle qui tente de préserver l’entité familiale : elle veut donc « toujours plus de contrôle, quand l’autre veut plus de liberté ».

Ces trois récits s’enchaînent, probablement chronologiquement, de la fin des années 60 au tout début du 21ème siècle, mais, même si les héros ne sont pas les mêmes, leur vie et leur destin sont quant à eux identiques : on peut ainsi imaginer que le père de  « L’héritage » qui s’est construit « à la force du poignet » est issu du même milieu populaire que le héros de la première histoire, qui lui, rompt l’attache qui le retenait affectivement à la figure de sa mère et de son enfance, pour se construire, seul. De la même manière, l’éducation de la petite Sora pourrait faire d’elle une mère comparable à cette épouse effacée mais si tenace dans sa volonté de préserver le modèle, toujours dans « L’héritage ». Eun Hee-kyung écrit l’évolution : le fils n’attend plus rien de son père, qui de toute façon, n’avait lui-même fondé aucun espoir sur ses enfants, puisque sa vie intime se déroulait ailleurs que dans cette famille qui n’est qu’une représentation sociale de la réussite. La fille s’est abstraite de cette illusion, et a imposé son indépendance. Elle est d’ailleurs toujours célibataire, alors qu’on imagine qu’elle a passé la trentaine.

En trois récits distincts, par leur composition, leurs héros, leur époque, Eun Hee-kyung déroule donc ce fil continu de l’évolution de la société, représenté par des destinées certes singulières, mais ancrées dans une réalité sociétale prégnante, où les relations entre les êtres suivent les modulations économiques, politiques, ou  historiques, et où leurs destinées, finalement, se ressemblent.

Ainsi, même si chacun est portraituré par l’auteure comme une individualité singulière, elle souligne les liens qui relient ces individualités à un destin commun, modelé dans un moule sociétal inexorable. L’homme ne s’abstrait pas du monde dans lequel il doit vivre, il s’y adapte, même en résistant. Il peut y briller comme le subir, mais il n’y échappe jamais. Souvent accusée de cynisme par les critiques, Eun Hee-kyung choisit plutôt de nous révéler sa vision, dont elle revendique l’objectivité, celle d’un individu façonné par le déterminisme sociétal.

Un nouveau recueil qui renforce notre intérêt pour une auteure qui s’est dégagée de la tradition moralisatrice d’une certaine littérature réaliste, en imposant sa voix, comme une petite musique entêtante, obstinée. Elle renouvelle ainsi l’approche romanesque de la société coréenne, et permet aux plus jeunes auteurs d’affirmer leur créativité, leur originalité : dans l’accomplissement-même de son œuvre, Eun Hee-kyung réalise aussi ce qu’elle y expose, ce détachement d’un temps révolu, et l’invention difficile, d’une nouvelle réalité, où chacun doit tracer sa voie.

 

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