Sciences Sociales

Dialogue intercoréen

De-bordering Korea
De-bordering Korea
de Valérie Gelézeau, Koen De Ceuster et Alain Delissen
Routledge, 2013

 Du premier type de discours, un bon exemple nous a été donné à l’occasion de la crise de ce printemps 2013 lorsque, les manœuvres militaires américano-sud-coréennes exacerbant la tension entre la Corée du Nord et les États-Unis, les relations entre les deux Corées ont connu un des pires moments de leur histoire depuis la fin de la guerre (1953). Tandis que l’armée US gonflait ses muscles et faisait voler ses bombardiers B2 et autres avions furtifs au-dessus du Sud, les médias occidentaux se mobilisaient, battant le tambour et amplifiant la rhétorique de Pyongyang non sans l’avoir au préalable tronquée d’une clause essentielle, la proposition conditionnelle : « Si nous sommes attaqués, alors… ». Ce discours médiatique fut  d’autant mieux reçu que la diabolisation de la Corée du Nord, qui ne date pas d’hier, est le fond de commerce de ces spécialistes autoproclamés scripteurs d’ouvrages qui paraissent régulièrement pour asséner au grand public des vérités formatées à Washington ou à Séoul et répétées à l’envi.

Ce type de discours amplifié par le tam-tam médiatique est beaucoup plus audible que celui des experts, des vrais connaisseurs de la question coréenne, dont la voix, hélas, porte moins loin. De-bordering Korea est un livre d’experts, rédigé par des spécialistes majoritairement français, de la question coréenne sur la base d’une documentation pluridisciplinaire patiemment collationnée et analysée, loin des jugements péremptoires et des a priori idéologiques. Pour cette raison, et parce que ce genre de livre est rare, il est fort bienvenu. Il a pour origine un séminaire tenu à Paris en 2008 auquel ont pris part un grand nombre de chercheurs de France, d’Europe et de Corée du Sud aux côtés de Valérie Gelézeau (EHESS), Koen De Ceuster (Université de Leiden) et Alain Delissen (EHESS, titulaire de la chaire de la Korea Foundation).

L’ouvrage, qui a pour sous-titre : Tangible and intangible legacies of the Sunshine Policy, se donne pour objectif d’établir un bilan concret et nuancé des apports de la « Sunshine Policy » qui a correspondu à la décennie (1998-2008) des présidences de Kim Dae-jung et de son successeur, Roh Moo-hyun. Politique de rapprochement lancée à l’initiative de Kim Dae-jung lors du Sommet historique de juin 2000 à Pyongyang, la Sunshine Policy a concrétisé une volonté toute pragmatique de rapprochement entre les deux États tout en laissant délibérément de côté les différences idéologiques et politiques. Ses réalisations les plus tangibles ont été la reconnexion des routes et voies ferrées entre le Nord et le Sud, la création d’un site industriel à Kaesong accueillant des investissements du Sud, l’ouverture du site touristique du mont Keumgang accessible aux touristes du Sud ou encore les rencontres de membres des familles séparées. D’autres changements, moins visibles mais tout aussi importants parce que durables, ont eu lieu, par exemple le fait que la Corée du Nord ne fasse plus peur au Sud, comme cela a été longtemps le cas. Bien que brutalement abolie par le retour de la droite au pouvoir en 2008, la Sunshine Policy aura constitué une étape capitale dans les relations entre les deux États, dont les traces demeurent inscrites dans le paysage et dans les mentalités – autant de points d’ancrage disponibles pour l’avenir.

L’ouvrage observe comment les échanges Nord-Sud ont, pendant cette période, modifié l’espace physique, les personnes et les mentalités, notamment la représentation que chacun se fait de l’autre. La frontière que constitue la zone démilitarisée n’apparaît plus comme une forteresse infranchissable dès lors des enclaves sudistes (site touristique du mont Keumgang, complexe industriel de Kaesong) sont accueillies au Nord (chap. 1). Les populations du Nord et du Sud ne représentent plus deux ensembles homogènes étanches depuis qu’une minorité de réfugiés du Nord tente de se faire une place au sein de la Corée du Sud, avec les problèmes d’intégration que l’on connaît (chap. 2). Le troisième chapitre analyse comment l’image de l’autre est produite et diffusée ici et là, que ce soit à travers les manuels d’histoire, les dépêches des agences de presse ou encore le cinéma. Les représentations, profondément ancrées dans les imaginaires, donnent lieu à des questions fondamentales sur la difficulté qu’il y a à modifier le regard qu’on porte sur l’autre et font encore apparaître la division comme un principe structurant de la pensée. Autant de questions abordées avec les outils propres au domaine de chacun des contributeurs, ceux de la géographie, de la sociologie, de l’histoire ou de la sémiologie, qui montrent la Corée du Nord, mais aussi celle du Sud, comme des lieux où se sont opérées de multiples évolutions.

Dans un postscriptum, Charles Armstrong (Université Columbia), l’un des meilleurs connaisseurs américains de la question coréenne, s’interroge sur la signification de cette décennie d’engagement que furent les mandats de Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun, et les raisons de son abandon : fut-elle « une erreur historique, une expérience qui aurait mal tourné ou le signe annonciateur de quelque chose à venir ? » Pour Valérie Gelézeau, son abandon atteste plutôt de sa réussite, sa trop grande réussite, les deux États ayant choisi de faire un grand pas en arrière de crainte de ne plus pouvoir maîtriser ce qu’il adviendrait si le processus d’abaissement des frontières se poursuivait.

Bien que d’initiative largement française, l’ouvrage est en anglais, ainsi le veut la diffusion des connaissances urbi et orbi aujourd’hui. Pourquoi pas ? On en regrettera seulement la conséquence, qu’il n’existe toujours rien de solide en français sur la question, laissant le champ libre à une littérature moins scrupuleuse que ce dossier. Quant au système de romanisation adopté, on se passerait volontiers de ce McCune-Reischauer qu’affectionnent les experts – leur péché mignon – et qui ajoute du mystère là où il n’y en pas.

Mais ne boudons pas notre plaisir : l’ouvrage est exemplaire et il arrive à point pour une raison tout à fait contingente : la crise de ce printemps étant passée, les deux Corées semblent vouloir aujourd’hui rétablir le dialogue et réactiver certains des projets communs définis dans le cadre de la Sunshine Policy (pour le moment, le complexe industriel de Kaesong et les rencontres des familles sur le site du mont Keumgang). La Corée du Nord évolue, elle se modernise, elle est même plus encline que le Sud à prendre des initiatives dans le sens du rapprochement. Puisse la frontière s’abaisser à nouveau et la Sunshine Policy avoir été « le signe annonciateur de quelque chose à venir ».

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Edited by Valérie Gelézeau, Koen De Ceuster and Alain Delissen

Routledge, 2013

235 pages

ISBN : 978-0-415-63743-5

Part 1 – Places

Life on the lines: people and places of the Korean border – Valérie Gelézeau
Crossing the border: South Korean tourism to Mount Kumgang – Christian J. Park
Heritage management in the Kaesong Special Economic Zone – Élisabeth Chabanol
Swinging borders: the Sino-Korean border during the Sunshine Policy – Sébastien Colin
Part 2 – People

North Korean defector activism and South Korean politics – Danielle Chubb
The hard life of North Korean migrants in South Korean society – Éric Bidet
Confronting Korean identities in post-Soviet Kazakhstan – Eunsil Yim
Part 3 – Representations

Facts or acts? Korean news agencies reporting on inter-Korean relations – Perrine Fruchard-Ramond
South Korea’s encounter with the (Northern) enemy: South Korean cinema and the autistic interface – Benjamin Joinau
The end of romanticism? Teaching the “Other” Korea in the Sunshine era – Alain Delissen
Postscript: de-bordering, re-bordering, un-bordering – Charles K. Armstrong

Bibliography

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