Romans

Quiz Show

Quiz show de Kim Young-ha Editions Philippe Picquier
Quiz show
de Kim Young-ha
Editions Philippe Picquier

Ce que l’auteur nous propose est non seulement un panorama des difficultés rencontrées par une jeunesse coréenne qui a du mal à s’insérer dans le monde du travail, mais aussi cette « autre vie » qu’elle se construit en parallèle, qui sert de refuge et permet aux personnages de projeter leurs fantasmes, illusions et rêves dorés. Cette « autre vie » est ici celle des jeux en ligne et plus vastement celle de toutes les possibilités infinies qu’offre le monde virtuel d’Internet. Ainsi, comme tant d’autres jeunes, durant ses insomnies et autres moments d’angoisse (puisqu’il s’agit plus qu’une simple distraction, un véritable moyen de fuir le réel, de s’anesthésier) Minsu est absorbé par la toile, tout occupé à jouer en réseau à des quiz en ligne. Il s’agit d’un système purement autonome, de questions-réponses abordant divers thèmes de culture générale, que les membres de « communautés » se posent entre eux. Celui qui trouve une bonne réponse le plus rapidement a l’honneur d’écrire la question suivante.

Un bon joueur n’est pas celui qui a une connaissance approfondie d’un sujet mais au contraire celui qui est capable de s’éparpiller et de ressortir ses « données » de manière très rapide. Ainsi, c’est sans surprise que l’on peut voir des joueurs répondre à des questions de littérature tout en écrivant en langage SMS. Très vite, on parle d’entraînement, de drogue, dépendance, et de monde que Minsu caractérise d’espace de liberté où personne ne se connaît et qui permet donc le narcissisme, et où il faut non seulement trouver les réponses, mais aussi mettre à jour les ressorts psychologiques des participants. Il va même jusqu’à pousser la comparaison avec les salons mondains parisiens qui se déroulaient à l’époque des lumières.

Ainsi, plus sa vie réelle perd du sens, plus la vie virtuelle et ses nouveaux fonctionnements prend de la place : Il perd tout, travail, maison, amis et petite amie (non pas parce qu’il passe trop de temps en ligne mais parce qu’il subit les coups du destin et la pression sociale). Il se retrouve obligé d’emménager dans une chambre de 4m2, au loyer exorbitant, et donc la seule fenêtre est celle de Windows, remarque t’il avec humour. Sa façon de penser, de se comporter en société change, mais aussi et surtout ça façon de communiquer, qui se ressent à la lecture : Mon bon sens faisait (Pause) au moment où j’entrais dans l’Espace Quiz. L’illusion commençait à dominer ma pensée (Play). Je n’avais aucune envie d’arrêter (Stop) de rêver. Dans cet Espace Quiz (Enter), j’oubliais Bitna, la défunte Dame Choe ne se manifestait plus dans mon esprit (Suppr). On est donc dans l’ère du numérique, du fichier, et du rapide. Totalement incompatible avec la lenteur, la réflexion, et par-dessus tout, la lecture. Nous prenons l’exemple de la lecture car Minsu est paradoxalement un amoureux des livres, parsemant ses discours de citations et rêvant d’être libraire. Mais force est de constater qu’il ne lit pas, ou plus, passant désormais plus de temps à se perdre dans ce dédale de futilités qu’est Internet.

Si la rencontre sociale devient virtuelle, il en est de même pour la rencontre amoureuse. Une fille au pseudo explicite (en termes de désillusion), Fée dans un mur arrive sur le forum. On nous propose de réfléchir sur cet « amour du futur », qui consiste à d’abord aimer la personne, puis vérifier que l’on ne s’est pas trompé. Nous constatons ce rapport étrange avec l’autre, lorsque toute la communication qui transite par une machine (dont les portables) permet une proximité psychique quasi absolue et que paradoxalement toute l’incommunicabilité et les malentendus se retrouvent dans les rencontres physiques. Nous pourrions appeler ça un choc de confrontation de réalités, qui naît d’une part de l’association de l’autre-virtuel à l’autre-réel (laisser tomber toute idéalisation) mais aussi et réciproquement de la confrontation de soi-même avec le regard de l’autre.

Nous avons fréquemment ces réflexions à propos de ce mélange de réalités. Les choses prennent une autre ampleur lorsque le forum lui donne la possibilité de jouer « en vrai », c’est-à-dire dans un Quiz télévisuel, jeux qui ont énormément de succès car les gens regardent les émissions du quiz parce qu’ils sont fatigués du quiz trop compliqué qu’est l’homme. Lorsque repéré à la télé, il est abordé par un homme louche, il décide de rentrer dans une « société » à l’allure de secte (pas de situation géographique ni de notion temporelle). Cette « société » recrute des jeunes, les paye pour jouer à des quiz réels, plus ou  moins légaux, basés sur un système de paris (comparés à des combats de coqs). L’homme qui le recrute avant de le lâcher dans l’arène lui explique qu’il désire non seulement gagner de l’argent mais aussi faire une simulation sur le sort des humains face au hasard. Il rentre donc dans une équipe de jeunes dont les discussions frôlent la folie, dont certains vont jusqu’à théoriser le téléchargement du cerveau en scannant ses informations et permettant le voyage psychique vers d’autres galaxies sans devoir déplacer le corps. Un de ses camarades est persuadé qu’actuellement leurs cerveaux sont sur la planète d’Aleph, où le quiz fait office de système économique, et où égorger quelqu’un ne ferait que supprimer le fichier et le réanimer son corps sur Terre. Si Minsu n’adhère pas à cette théorie, il ne peut s’empêcher d’y penser, et si la question qu’il se posait au début du roman est Quel est le sens de ta vie ? Elle devient maintenant Comment peux-tu savoir avec certitude que tu existes ?

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