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Le Regard de midi

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Le Regard de midi raconte l’histoire d’un jeune homme de trente ans, élevé et choyé par sa mère, qui se décide à retrouver son père : une étape nécessaire pour s’épanouir complètement. Cette rencontre avec son père — ce personnage « mort » dans son esprit, comme le lui fera remarquer son voisin, professeur retraité de psychologie (« Ce père, il n’est pas mort, il a été tué ! Dans votre conscience ») —, il l’a imaginé des milliers des fois. Âgé de près de trente ans lorqu’il éprouve l’impérieux désir de le connaître, une question se pose : comment a-t-il fait pour se passer si longtemps et sans encombre de cette figure tutélaire ?

Le lecteur connaisseur de la Corée sait combien il est difficile pour un enfant sans père de mener une vie tranquille. Il doit constamment justifier cette absence et faire face au mépris de la société qui considère qu’une famille doit normalement être composée d’une mère et d’un père. En Corée peut-être plus qu’ailleurs, les apparences priment sur tout ; le regard des autres devient même le foyer de l’estime de soi :

« À l’âge où l’on prend conscience du regard que les autres portent sur soi, tout fils trouve embarrassante l’affection démesurée de sa mère. Cela se produit où il réalise que l’amour maternel, unilatéral et inconditionnel, ne le protège plus contre les défis du monde. Certes, il en va autrement quand il est seul avec sa mère. En tête à tête avec elle, il ne le trouve pas pesant, cet amour. »

Il est question ici d’amour maternel et non paternel, car le père est souvent assimilé à l’autorité plutôt qu’à un quelconque sentiment d’affection. En somme, chacun a un rôle prédéfini et doit remplir son devoir, que ce soit au sein de la famille ou de la société. Mais qu’en est-il lorsqu’on l’on veut remettre en cause le bienfondé des valeurs véhiculées dans notre société et se départir d’une charge qui nous est trop lourde ?

« Il est extrêmement difficile de modifier des habitudes ancrées depuis plusieurs dizaines d’années. »

Dans Le Regard de midi comme dans La Vie rêvée des plantes, c’est la mère qui occupe la place de chef de famille ; le père, lui, est déchu de son rôle de protecteur du foyer et de modèle à suivre. En écorchant la figure parternelle, c’est l’éclatement du modèle familial coréen de tradition patriarcale que suggère l’auteur. Mais il nous montre aussi qu’aujourd’hui une mère peut remplir à la fois sa tâche et celle de son époux. Du moins jusqu’à ce que la vie s’en mêle et nous rappelle que rien n’est acquis.

« Quand on n’a pas conscience d’un besoin, on ne le recherche pas, mais quand le hasard est venu combler une fois ce manque longtemps ignoré, on comprend enfin l’empire qu’il exerce. » p.22-23

C’est ainsi qu’ en interpellant le père, une autre quête se dessine au fil de l’œuvre, plus spirituelle celle-là, et qui tend le récit entre deux pôles : la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, la maladie et la santé, la raison et la voix intérieure, la solitude et les autres. Cette recherche c’est celle du Père Éternel, celui vers qui l’on se tourne lorsque tout va mal, seul à détenir les secrets des mystères de la vie et la Vérité de notre existence. Une presence nébuleuse qui plane sur tout le texte et doit venir calmer notre sentiment d’incomplétude, le manque : « Car s’il n’est pas dans la maison, il a pour toit l’univers tout entier. » Selon Lee Seung-u, si l’homme veut être libre, la nature (les bois, la montagne, la forêt…) est le parfait endroit pour trouver la tranquillité et la paix intérieure. C’est ce qu’illustre la scène où le narrateur voit un homme nu courir dans les bois (p. 26). Il n’est pas vraiment surpris de la nudité de cet inconnu, ce qui l’étonne c’est plutôt la sensation de liberté qu’il dégage. La même liberté et quiétude qu’Adam connut dans le jardin d’Eden avant l’arrivée d’Ève.

Ces allusions plus ou moins implicites ne sont pas un hasard lorsque l’on sait que Lee Seung-u a fait des études de théologie et que la majorité de ses œuvres abordent des thèmes métaphysiques. Le Regard de midi est un roman qui se lit donc sous plusieurs angles et pousse le lecteur à s’interroger sur le sens de sa vie. À son insu, les souvenirs refoulés depuis longtemps refont surface…

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