Rencontres

L’écrivain LEE Seung-U à Aix-en-Provence

Invité à la librairie Goulard mercredi 17 septembre et à l’université Aix Marseille jeudi 18 septembre, Lee Seung-U nous a fait l’honneur de nous présenter son dernier livre, Le regard de midi, paru chez Decrescenzo Editeurs. Par une lecture bilingue, les spectateurs ont pu apprécier la langue coréenne de l’auteur, une découverte rapide de la version originale, et la traduction officielle, plus aisée à comprendre, reprise par Marie-Jo de la librairie Goulard, puis par le comédien Maxime Potard à la faculté de lettres. Lee Seung-U a ensuite répondu aux quelques questions de J.C. De Crescenzo, éditeur et maitre de conférences en civilisation coréenne à l’université Aix-Marseille, qui ont éclairé les lecteurs sur l’œuvre d’un auteur très traduit et très aimé du public français.

Keulmadang a assisté à ces deux rencontres et vous propose donc, si vous avez raté les rencontres avec Lee Seung-U, ou si vous les avez appréciées, de revivre ce moment.

 

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L’écrivain Lee Seung-U

Lee Seung-U est l’un des auteurs les plus traduits en français, avec cinq livres publiés, dont certains en poche (voir ci-dessous). C’est un écrivain modeste, en littérature comme dans la vie, et la question de sa légitimité comme écrivain se retrouve constamment dans ses œuvres. Si son écriture le fait parfois douter, elle reste la seule solution aux problèmes du quotidien, aux problèmes de la vie. Nombreux sont les écrivains qui accordent une grande importance au plaisir de l’histoire mais pour Lee Seung-U, la littérature a une autre mission à accomplir. La lecture, comme l’écriture, n’est pas un loisir ; la littérature permet de s’interroger sur le monde et sur la vie dans son imperfection. Pour Lee Seung-U, le monde ne doit pas être contesté. C’est un écrivain de l’intériorité qui dévoile ses pensées et ses émotions, dans un pays où traditionnellement on préfère se cacher et rester dans l’ombre.

 

L’œuvre de Lee Seung-U

L’œuvre de Lee Seung-U possède une unité constante, un peu comme si on lisait toujours le même livre, reprenant toujours les mêmes thèmes : Pourquoi le monde est-il ainsi ? rongé par les difficultés et la trahison ? Comment se sortir de ces situations difficiles ? La question de la quête est déterminante. La lecture est un voyage intérieur à la conquête de soi-même. L’auteur ne cherche pas à expliquer les dessous de notre monde mais il cherche à trouver des solutions à nos problèmes, dans le concret comme dans la mythologie. On dit souvent en Corée que Lee Seung-U est un auteur religieux, comme il a fait des études de théologie, mais nous préfèrerons le nommer mystique. Lorsqu’il retrace les problèmes quotidiens que nous vivons tous, il porte un regard exempt de tout cynisme. Ce n’est pas un auteur engagé, mais impliqué dans la vie sociale. Ses œuvres portent un message universel qui peut être partagé par tout lecteur, ici comme ailleurs.

 

Le regard de midi

La dernière œuvre de Lee Seung-U publiée en français est particulière. Elle retrace l’histoire d’un jeune homme qui découvre qu’il n’a pas de père et que celui-ci lui manque. Le père qu’il tentera de retrouver tant physiquement que symboliquement s’avère être un homme politique en pleine campagne électorale. Il est méprisant envers son fils à cause de sa propre situation. Mais comment un père qui n’assume pas son fils pourrait-il devenir un homme politique ? Atteint de la tuberculose, le personnage se questionne sur le chemin qu’il a à accomplir et sur les ambitions de son père. Qui est donc le guide dans la vie ? En quête d’un père, le personnage traversera des moments de doute et de recherche. Mais, la recherche semble éternelle puisque le salut est impossible. Le regard de midi est une œuvre grave et profonde. C’est une écriture limpide que l’on retrouve grâce à une très bonne traduction de Jeon-Noël Juttet et Choi Mikyung. L’auteur étant également professeur d’écriture créative à l’université, son écriture est incisive et mène droit au but.

 

Questions/réponses

En France, vous avez déjà publié 4 romans et 1 recueil de nouvelles, ce qui fait de vous l’un des auteurs les plus traduits en français. Pourtant, vous n’êtes pas l’un des plus faciles ! Comment expliquez-vous ce succès ?

Je suis vraiment très reconnaissant envers les lecteurs français. Je ne sais pas pourquoi ils apprécient mon œuvre, et je n’en sais pas mieux sur mes lecteurs coréens. En fait, j’ai peu de lecteurs, que ce soit en Corée ou en France. Sans doute parce que mes livres sont peu amusants. Mais j’aime l’idée de pouvoir partager des pensées et des expériences avec mes lecteurs. Il existe une communication entre le livre, l’écrivain et les lecteurs, qui utilisent un code commun. Certains critiques coréens disent que par rapport aux autres écrivains, mes phrases sont plus simples donc moins gâchées par la traduction en langue européenne. Au début, j’ai cru que c’était une remarque négative qui illustrait mon incapacité à écrire de belles phrases coréennes, mais maintenant je me rassure en me disant qu’au moins elles ne sont pas intraduisibles ! En entendant parler ainsi de mes œuvres [la présentation de J.C. De Crescenzo] je suis très heureux d’avoir peu de lecteurs, mais des lecteurs qui vont en profondeur de mes œuvres et qui y montrent de l’intérêt. C’est bien mieux que d’avoir beaucoup de lecteurs superficiels. Je remercie de tout cœur tous mes lecteurs !

Dans vos œuvres, on retrouve de nombreux symboles occidentaux, peut-être même plus nombreux que les symboles coréens. D’ailleurs de nombreuses œuvres occidentales vous ont marqué. Au cours de votre longue carrière, avez-vous toujours eu une influence européenne ?

Je pense que les lectures du passé forment l’univers littéraire de l’écrivain. J’ai pour ma part beaucoup lu d’œuvres européennes et ces lectures se sont surement infiltrées dans mes romans. Que ce soit dans la vie ou en littérature, je suis peu habile pour prédire les choses. Les changements sont non intentionnels mais naturels, ils se font avec le temps qui passe. Comme je suis quelqu’un de peu flexible, j’ai beaucoup de mal à changer.

Dans tous vos romans, les personnages sont en fuite. Cela traduit-il l’instabilité de la société contemporaine ou est-ce une caractéristique propre à l’être humain ?

Presque tous mes personnages sont instables car il est difficile de s’adapter au monde. Ils sont tous à la recherche d’un ailleurs, condition fatale de l’être humain. Pourtant, tout en fuyant, mes personnages n’arrivent pas à se déplacer. C’est le reflet de mon pessimisme sur le monde. Je suis définitivement marqué par Kafka. L’oppression de la société est très forte. Je préfère décrire la fatalité de la condition humaine plutôt que la condition humaine. C’est l’insatisfaction du monde qui pousse à écrire. J’ai eu une enfance et une adolescence difficiles, donc je suis très insatisfait. C’est comme si le monde était un rideau. Certains se contentent de dire que le monde est un rideau, alors que moi je chercher à savoir ce qu’il y a derrière.

La famille occupe une place importante dans vos romans. Dans Le regard de midi, il n’y a pas de père, la situation familiale est compliquée. Est-ce le reflet de la famille coréenne contemporaine ou d’une fatalité d’aujourd’hui ?

Il est vrai que l’image du père est toujours très marquée dans mes œuvres, mais ce n’est pas la famille coréenne que j’ai tenté de représenter. Je dirais plutôt que dans mes romans le père se dessine selon l’image coréenne traditionnelle. Lorsque j’ai écrit mes romans, j’avais l’espoir de créer des personnages qui parlent des facteurs de l’existence fondamentale. La famille est comme une société condensée où l’on retrouve tous les problèmes des humains, comme l’avait bien compris Dostoïevski.

Vous n’êtes pas un auteur engagé mais dans Le regard de midi, vous décrivez un monde politique peu glorieux, un monde qui perd la foi en ses représentants.

Aucun écrivain n’est libre des conditions de son temps et de son espace. Il y a toujours une forme d’engagement social. Pour l’écrivain, l’atmosphère de la société est non négligeable. Je crois que les problèmes de l’homme s’aggravent avec les médias et la propagation d’internet, puisqu’ils réduisent notre capacité de réflexion. Pourtant les sensations sont si importantes. Pour développer l’empathie et la réflexion, il est donc nécessaire de lire, même si de prime abord l’idée de lire un livre peut paraitre démodée. Il faudrait vraiment consacrer plus de temps aux livres qu’à son smartphone ! On reçoit beaucoup d’images négatives sur les hommes politiques coréens. C’est très rare de rencontrer un candidat satisfaisant. Pourtant, la conscience de la citoyenneté est primordiale pour empêcher les hommes politiques de faire n’importe quoi. En s’engageant, on les empêche de rester seuls avec leurs désirs égoïstes. Et c’est partout pareil.

Votre œuvre est marquée par la fatalité et le pessimisme.

Comme je le disais tout à l’heure, c’est par la lecture qu’on se forme et que l’on crée ses œuvres en tant qu’écrivain. Un livre vient d’un livre. Donc pour écrire, il faut lire, et cette fatalité me vient de mes lectures.

Vous revenez souvent sur la question de l’intériorité, ce qui crée un vertige pour le lecteur. Comment éviter cette spirale d’interrogation de soi ?

Dans mes romans, c’est le personnage qui tient la place la plus importante du récit. Les actions des personnages et leur avancé sont des manières de réfléchir aux raisons et aux circonstances des actions. Mes personnages gardent en eux les motifs de leurs actions. Ils réfléchissent d’abord, et ensuite ils réagissent. Ils reflètent ma propre façon d’être. Dans la vie, quand on agit avant de réfléchir cela crée des problèmes. J’ai donc les mêmes soucis que mes personnages.

Après des années d’écriture de l’insatisfaction, l’écriture apporte-t-elle une certaine satisfaction ?

Je veux écrire pendant longtemps. Je parle beaucoup d’insatisfaction puisque j’envisage l’écriture romanesque comme l’écriture d’un journal intime. Par exemple, quand j’étais jeune, j’écrivais tous les jours dans mon journal. Mais j’ai arrêté quand je suis devenu écrivain. Mes romans ont remplacé mon journal intime, et je continuerai d’écrire jusqu’à la mort. L’écriture est ma mission et le sens de mon existence.

Trouve-t-on des éléments autobiographiques dans vos romans ?

Si l’on pense aux moments où l’on a envie d’écrire son journal intime, ce sont les moments où ça ne va pas, les moments de mélancolie, d’insatisfaction, de conflits… C’est le désir fondamental de l’écriture. Elle permet d’améliorer la réalité tout en la reconstruisant via l’imagination. Dans mes romans, on retrouve sans doute mon histoire, mais de manière transformée avec des modifications fictives. Par contre, je partage toutes les pensées de mes personnages.

 

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Nous voudrions remercier Mr Lee Seung-U pour sa venue et sa participation à ces deux soirées, la librairie Goulard, l’université Aix-Marseille, le LTI Korea qui a permis la venue de l’auteur, et toutes les personnes qui étaient présentes. Merci à tous et à très bientôt avec un autre auteur !

 

 

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