Nouvelles

Nocturne d’un chauffeur de taxi

 

Nocturne d’un chauffeur de taxi
collectif
Editions Philippe Rey

La nouvelle est un instantané narratif qui, dans un ensemble juxtaposé, permet de portraiturer un état. Les auteurs coréens particulièrement versés dans cet art spécifique du récit, y excellent.
Voici donc un ensemble de nouvelles réalistes, d’auteurs variés, contrepoint de la littérature fantastique, ou de la littérature de l’absurde, qui dresse le portrait d’une Corée populaire dont la vie quotidienne est subordonnée aux conditions de travail, aux traditions culturelles…
Des pages de vie souvent monotone et triste, loin de l’image clinquante de la hallyu, des chanteurs de kpop, et des dramas sentimentaux. Des textes comme des courts métrages écrits par des auteurs hantés par la réalité d’une société dure avec ses travailleurs, avec ses femmes, avec ses couples, et qui, comme Kim Ae-ran*, écrivain aujourd’hui suffisamment publiée en France pour en être une représentante reconnue, en brossent un portrait sans concession, mais aussi sans misérabilisme, d’une honnêteté accablante.
Les difficultés, les souffrances ne sont toutefois qu’une face de la médaille, et les nouvelles de ce recueil font également la part belle à tout ce qui dans ce quotidien difficile ressort aussi de la culture profonde et des valeurs communautaires du pays. La famille,  les liens conjugaux, sont aussi des thèmes abordés avec beaucoup de tendresse dans ces nouvelles.
Un chauffeur de taxi qui apprend le chinois par fidélité à sa femme défunte, en écoutant la nuit des cassettes qu’elle avait enregistrées pour lui, un jeune paysan amoureux d’une coquette, le poids de la rumeur qui fait tourner en bourrique les habitants d’un petit village, ou encore la triste échappée dans un Japon loin des clichés d’une jeune femme avec son vieux père… tous ces textes évoquent le désenchantement, mais la force qui unit les personnages par delà les vicissitudes, l’épouse qui refuse de croire à la culpabilité de son époux, l’amoureuse qui recherche inlassablement son amant disparu, le couple qui s’aime et s’épaule jusqu’à la mort, cette lutte contre la fatalité donne à l’ensemble une impression de vitalité inextinguible, que le ton doux amer de l’ensemble met particulièrement en relief.
L’ultime texte, écrit par Pyun Hye-young, farce absurde dans une usine de conserves, clôt avec ironie et humour cette série de « petites misères de la vie coréenne ».
Un beau recueil qu’on lira et relira avec plaisir tant ces petits tableaux nous laissent approcher une réalité en demi-teinte, où le malheur des uns ne fait pas pour autant le bonheur des autres.

 


* Prix de l’Inaperçu 2014 pour Une vie dans la supérette.

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