Aesthetica Essais

Le hangeul : révolution artistique, révolution linguistique (1/2)

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Fleur de KANG Byung-in

Que la linguistique investisse le domaine de l’art n’est pas chose courante. Toutefois, si l’art est cette forme universelle d’expression de la pensée complexe et abstraite, cette forme symbolique de communication des émotions, alors art et langage apparaissent comme les éléments complémentaires d’une même poétique. Cette relation analogique entre art et langage est simple à énoncer en théorie, mais plus compliquée à illustrer — voire, à matérialiser — en pratique, lorsque l’association de ces deux moyens d’expression se heurte aux principes structurels et performatifs qui leur sont propres. C’est pourtant ce que certains artistes coréens modernes et contemporains sont parvenus à accomplir, à travers la savante exploitation dans l’art d’un des symboles nationaux de la Corée : son système d’écriture. Inventé au 15e siècle pour contrer l’hégémonie politique, culturelle et linguistique de l’Empire Chinois, l’alphabet coréen — communément appelé « hangeul » — a ouvert la voie à un développement sans précédent de la Corée, en permettant une démocratisation de l’Éducation à une majorité illettrée de la population grâce à un système linguistique simple et accessible à tous. La création de cet alphabet phonétique à 28 signes géométriques censés imiter la forme des organes de la parole au moment où sont produits les sons, fut à son époque perçue comme une véritable révolution linguistique permettant à la Corée d’acquérir son indépendance culturelle et politique. Toutefois, malgré cette genèse glorieuse et l’amour inconditionnel du peuple coréen, la position du hangeul dans les siècles qui suivront restera bancale, sur le modèle d’une Corée aux prises avec les influences politiques et linguistiques chinoises, japonaises et anglaises. Il faudra attendre l’époque moderne, et plus particulièrement le 20e siècle, marqué par divers conflits sociaux et politiques, et par les effets d’un essor économique et d’une modernisation fulgurante — pour que le statut et la fonction du hangeul observent un changement radical. Soudainement réhabilité comme l’une des richesses principales du patrimoine de la Corée, et perçu comme le symbole national clé d’une affirmation identitaire, le hangeul devint entre les mains de l’intelligentsia coréenne de l’époque un outil privilégié de défense et de promotion de la culture, allant jusqu’à investir le domaine de l’art, sous l’impulsion d’artistes désireux d’en renouveler ou d’en moderniser les formes à travers un travail sur la langue. Dès lors, les préoccupations majeures de ces artistes furent les suivantes : comment remettre au goût du jour un système d’écriture ancien et ostensiblement fermé à la variation ? Comment faire pour que la langue coréenne suive — ou contribue à — l’indépendance et l’évolution moderniste du pays ? La réponse résidait dans la structure même du hangeul, qui en plus de susciter l’admiration des linguistes du fait de ses principes scientifiques et philosophiques, fut par la suite également reconnue pour ses qualités esthétiques. La conception structurale originale du hangeul, sa géométrie, ainsi que la force de son langage figuré ont fini par inspirer des artistes issus de domaines aussi divers que les arts plastiques, la calligraphie, la peinture ou le design, qui ont relevé le défi de l’intégrer à leurs créations. Aujourd’hui encore le hangeul dépasse largement sa fonction communicative pour devenir une véritable source d’inspiration artistique. Symbole d’identité, sublimation de la langue comme sublimation de la culture du pays, l’introduction du hangeul dans l’art a marqué le début d’un véritable âge d’or pour cet élément du patrimoine culturel de la Corée, et a ouvert un champ immense de possibilités pour la création d’un art coréen unique et singulier, nous prouvant encore une fois qu’art et langage sont bel et bien liés.

  • L’atemporalité du hangeul : de l’art traditionnel à l’art contemporain

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Composition de UNG No Lee

     Pendant des siècles, l’art traditionnel coréen s’est manifesté sous diverses formes, dont celles de la peinture et de la calligraphie, qui ont forgé un pan important de la culture du pays. Avec l’arrivée de la modernité et son lot de changements culturels, politiques et sociaux souvent synonyme de désordre identitaire, certains artistes ont entrepris de revenir aux racines de cet art traditionnel, afin de protéger et de promouvoir la richesse de la culture coréenne dans le monde. Parmi eux, on retrouve le célèbre Kang Byung-In, premier artiste à renouveler de manière atypique l’art ancien de la calligraphie. De son désir de faire émerger un art spécifiquement coréen dans lequel la beauté et la richesse du hangeul seraient célébrées à leur juste valeur, Kang Byung-In choisit de se départir d’une tradition calligraphique en langue chinoise et de développer un nouveau genre de calligraphie exclusivement en caractères hangeul. Ses toutes premières pièces, exposées il y a quelques années à la Yegam Art Gallery de New-York, ont été une surprise pour les spectateurs occidentaux attachés à l’idée d’une calligraphie formelle avec des caractères chinois, qui ont pu découvrir avec émotion une calligraphie typiquement coréenne à tendance plus symbolique, dans le style de Kang Byung-In. Les œuvres de l’artiste se composent de caractères calligraphiés un à un sur des petits canevas de feuille de riz. Ces caractères, souvent accompagnés d’un poème, sont en lien avec la nature, autant dans leur signification que dans la manière dont ils sont formés – une référence manifeste aux principes confucéens d’harmonie entre Homme et Nature qui ont sous-tendu la création du hangeul : ainsi le caractère « 꽃 » (fleur) dans l’œuvre éponyme de l’artiste est tracé à l’image d’une fleur en pleine éclosion, la double consonne « ㄲ » représentant les pétales, la voyelle « ㅗ » symbolisant la tige, et la consonne finale « ㅊ » illustrant les racines. Pour Kang Byung-In, le hangeul devient cette langue organique, fruit d’une nation libre et pacifique. Cette osmose entre signifiant et signifié dans les œuvres de l’artiste exalte la profondeur sémantique du hangeul et la force de son imagerie tout en brisant les idéologies linguistiques dominantes à l’encontre de ce système d’écriture, jugé à l’aune du chinois comme simpliste et sans caractère, mais qui une fois traité par le calligraphe révèle tout son pouvoir esthétique. Cette rupture volontaire avec les limites linguistiques – et artistiques – imposées par la calligraphie chinoise s’observe jusque dans la technique calligraphique en trois temps employée par l’artiste lors de ses performances publiques : dans un coin de canevas, ce dernier dessine ses caractères de manière statique, puis les trace de manière plus souple afin de leur donner vie, jusqu’à enfin les réinterpréter calligraphiquement, leur conférant ainsi une puissance et une énergie émotionnelle qui investissent l’espace restant du canevas. Kang Byung-In part ainsi du formel pour arriver à l’informel, comme pour pointer du doigt l’évolution — voire la libération — du code écrit qui s’opère dans chacune de ses œuvres. Contrairement à la calligraphie en hangeul, la calligraphie en caractères chinois est largement reconnue dans le monde du fait de la longévité de son Histoire et de la richesse de son apport culturel. Pour Kang Byung-In cependant, cette vision réductrice que l’histoire de l’art sino-occidentale a associée aux autres langues asiatiques — et en particulier à la langue coréenne — est intenable, les caractères de base du hangeul — des cercles, des triangles et des carrés — étant à l’origine de conception purement artistique. L’application du hangeul à l’art ancien de la calligraphie par la réappropriation culturelle de cette forme d’art l’impose donc à la fois comme un médium d’expression artistique privilégié aux valeurs esthétiques incontestables, et comme un alphabet dans l’ère du temps, ouvrant la voie à un renouveau artistique allant de pair avec une revitalisation linguistique.

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Red Letter de UNG No Lee

        Au-delà de considérations esthétiques, le souci récurrent d’une transposition par l’art de la dimension identitaire du hangeul a également été un point d’ancrage majeur de la révolution des formes artistiques nationales. Figure de proue de la révolution artistique coréenne du 20e siècle, c’est dans le domaine de la peinture que le très renommé Ung No Lee (1904-1989) a acquis ses lettres de noblesses. Influencé par l’abstractionnisme européen et l’Art informel — prônant notamment la performance artistique comme sujet de l’art —, ce vétéran de la calligraphie s’est fait connaître aux yeux du monde grâce à ses peintures aux jeux de couleurs intenses et aux variations de formes abstraites qui n’étaient pas sans rappeler, au même moment de l’Histoire mais à des milliers de kilomètres d’écart, la puissance chromatique et picturale des œuvres de certains expressionnistes abstraits américains tels que Jackson Pollock, Willem De Kooning, ou Lee Krasner. Pourtant, malgré l’expression commune et en apparence universelle qui se dégage de ces œuvres, d’un océan à l’autre les démarches artistiques divergent. Si les expressionnistes abstraits américains se défendent de toute interprétation sémantique de leurs tableaux et engagent l’observateur à succomber à une expérience purement sentimentale issue de la force de l’acte pictural, les travaux de Ung No Lee quant à eux revendiquent un sens précis, auquel ne manque pas de se (sur)ajouter, pour qui est au fait de l’histoire politique tumultueuse de la Corée, une dimension émotionnelle certaine: un retour aux sources de l’identité coréenne à travers la recherche du sens pictural, symbolisé de manière magistrale par un retour originel à la langue — le hangeul — berceau d’une Corée ancestrale glorieuse. Car c’est en effet dans les contextes politiques et historiques mouvementés de l’occupation japonaise (1910-1945) – qui avait notamment instauré l’éradication officielle du hangeul —, de la guerre de Corée, de la seconde guerre mondiale et des mouvements des années 1980 pour la démocratie que l’ambition d’Ung No Lee de développer un nouveau style de peinture libre de tout autoritarisme idéologique et ayant pour objet le hangeul prend tout son sens. À partir d’un travail mi-pictural, mi-calligraphique sur ses formes, tantôt assimilées à des tirs d’obus ou à des pleurs, tantôt à des corps en fuite comme dans Composition (1978), l’exploitation du hangeul par l’artiste donne naissance à une œuvre qui est à la fois le mélange d’une abstraction torturée, d’une dénonciation des horreurs humaines et d’un désir d’affirmation de l’indépendance culturelle de la Corée. La révolution artistique initiée par Ung No Lee, qui compta de nombreux disciples, se conjugue donc à une affirmation identitaire nationale dans des temps troublés, de même qu’à une révolution — concrétisée par sa libération — linguistique du hangeul qui devient un outil de résistance et de dénonciation politique. Mort à Paris sans jamais être retourné dans son pays natal, l’artiste dissident Ung No Lee aura été témoin de plusieurs évènements dramatiques de la Corée moderne qui auront défini le caractère unique de son œuvre, profondément imprégnée des spécificités culturelles de son pays, que l’artiste fait ressurgir à travers l’exploitation singulière de la langue, devenue un véritable symbole d’indépendance et d’identité nationale.

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