Portraits d'Auteurs

Avec Oh yeong-jin, sur Adulteland…

Le manhwaga OH Yeong-jin
Le manhwaga OH Yeong-jin

Dans vos précédents albums, vous vous intéressiez à la Corée du Sud actuelle, pourquoi avoir opté cette fois-ci pour une histoire de science-fiction ?

 Je ne tiens pas Adulteland pour de la science-fiction, car l’histoire est basée sur des faits réels. Pour moi, la forme importe un peu ; ce qui compte, c’est le message. Dans Adulteland, j’explore les relations humaines, la question de la mémoire.

Vous dressez un portrait assez noir de la nature humaine. À l’inverse, les robots semblent gagner en humanité… Pourquoi une vision si désenchantée ?

 Dans le monde dans lequel nous vivons, il n’est pas facile de trouver une personne qui nous écoute sincèrement, une personne sur  laquelle compter. Chacun  devrait honnêtement se poser  la question de savoir s’il a déjà prêté une oreille attentive à son voisin. Les robots d’Adulteland remplissent cette fonction. Les gens paient pour que les robots les écoutent, à l’image de notre société où beaucoup sont prêts à payer pour trouver un peu de réconfort. Le monde est ainsi fait.

Finalement, vos robots ne sauvent ni ne tuent. On est loin des Astro boy ou autres Terminator. Votre vision du cyborg est assez déroutante, voire à contre-courant des représentations habituelles…

Astro boy ou Terminator ne peuvent se concevoir que dans un avenir très lointain. Alors que dans un futur proche, on pourrait voir apparaître des robots tel l’Asimo fabriqué par la compagnie Honda. Ces robots nous aideraient aux taches ménagères ou  à garder les enfants. L’idée était d’écrire sur des robots développant des qualités humaines, une certaine sensibilité. Des cyborgs comme Terminator ou Astro boy sont difficilement envisageables dans ces rôles.

Au-delà de la relation homme/robot, vous abordez aussi des sujets extrêmement graves, comme l’euthanasie ou encore le trafic d’organes; autrement dit des sujets malheureusement bien réels et actuels…

Assez récemment, en Corée, plusieurs affaires ont mis en lumière la question de la fin de vie. Je me suis toujours demandé si un homme plongé dans un profond coma ou en état végétatif avait conscience de ce qui se passait autour de lui et s’il était capable de penser. Dans le doute, je me dis que ce n’est peut-être pas la bonne solution qu’une tierce personne décide à sa place de sa vie ou mort.

D’une certaine façon, faire de la bande dessinée, c’est pour vous une forme d’engagement,  une manière de prendre position sur un sujet de société…

Disons que c’est un moyen de provoquer le débat en interpelant le lecteur. Autrement dit,  « voilà la société dans laquelle nous vivons, qu’en pensez-vous  » ?

Vous utilisez tout au long de l’album une mise en page très statique, la plupart des planches comprenant 6 cases de dimensions égales. Pourquoi vous-êtes vous infligé cette contrainte ?

Le but ici était de me faire le narrateur extérieur et objectif de cette histoire qui a pour objet les relations humaines. Il fallait en quelque sorte formater le récit par souci d’objectivité ; d’où cette mise en page assez statique. Je me suis tout de même permis quelques entorses à ce parti-pris esthétique, notamment lorsque je voulais développer davantage certaines parties du récit ou gagner en expressivité.

À l’inverse de Ramdam à tous les étages, votre précédent album paru chez FLBLB, vous avez opté pour le noir et blanc. Pourquoi cette absence de couleurs ?

Tous mes précédents travaux publiés en Corée sont en noir et blanc. L’album français d’ Adulteland  l’est aussi ; en revanche, l’édition coréenne contient quelques planches colorisées. Finalement, c’est la version française que je préfère. Le contraste blanc/noir colle parfaitement à l’atmosphère du livre.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos influences. Des auteurs de science-fiction vous ont sans doute inspiré…

 J’apprécie beaucoup le travail du dessinateur japonais  Yoshiharu Tsuge et  du manhwaga Park Kun-woong.

Un jour, ce sera peut-être un robot qui se chargera de vous interviewer sur votre oeuvre… Qu’en pensez-vous ?

Je ne ne suis pas très à l’aise avec cette idée. Si ces robots sont à l’image de ceux d’Adulteland, il me faudra faire attention à ce que je leur raconte, au risque d’être contredit ou d’avoir à  justifier  mes opinions et mes choix. Finalement, ce serait une interview sans issue.

Dans Adulteland comme dans Ramdam à tous les étages, vous illustrez les choix que  fait l’individu lorsqu’il a le sentiment d’être au pied du mur, et ce n’est pas toujours très « beau ». Pensez-vous qu’il y ait une vie idéale, un bon exemple à suivre ?

Votre question touche au cœur de mon œuvre. Des hommes et des femmes ordinaires, du quotidien, se révèlent à l’occasion d’une situation difficile qu’ils doivent traverser. J’ai en mémoire la formule d’ Hannah Arendt, « la banalité du mal ». Je vois beaucoup de gens autour de moi faire des choix discutables. Ces situations m’ont servi de matériau pour Adulteland. Certains font  le bon choix, d’autres prennent la mauvaise direction. Je ne veux pas juger, je ne fais que témoigner.

Interview réalisée par Philippe Paolucci et Julien Paolucci. Traduction : Seo Woori


Les oeuvres d’ Oh Yeong-jin : Le Visiteur du Sud tome 1 & 2, Mission Pyongyang, Ramdam à tous les étages et Adulteland, sont publiées chez l’éditeur FLBLB.

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