Romans

Le Château du Baron de Quirval

Le chateau du Baron de QuirvalL’impression si délectable d’être manipulé, on la ressent à chacune des sept ou huit étapes de cette promenade. Et cela dès le départ — c’est-à-dire quand on referme le livre —, puisqu’on s’interroge avant toute autre question sur ce doute : sept ou huit étapes ? On vient de lire sept histoires hétérogènes, on pense être dans un recueil de nouvelles, et voilà que sans prévenir un huitième chapitre rassemble des personnages et des motifs, parfois même des phrases, appartenant aux récits qu’on vient de lire, comme s’il s’agissait d’un texte continu.

Un texte, pourtant, qui ne ressemble guère à un roman traditionnel. On dirait plutôt le journal de bord d’un explorateur qui rapporte d’un séjour au loin quelques anecdotes disparates ; tel un fabuliste, dont les fables seraient des contes aussi pittoresques et vivants qu’exemplaires, il nous confie le soin de dégager les leçons psychologiques, sociologiques, anthropologiques de son expédition riche en rencontres singulières. Où ça, au fait, son lointain séjour ? Aux frontières, parfois même dans les marges, du monde romanesque, qu’il semble vouloir taquiner, sinon contester, en le parodiant.

De façon emblématique, les dernières pages font directement quoique discrètement écho au dernier des sept récits, qu’elles illustrent. Là, il était question du monstre de Frankenstein fabriqué avec des morceaux de cadavres ; ici, il s’agit de remettre ensemble les divers morceaux d’un cadavre inconnu, découpés avec une précision chirurgicale puis dissimulés çà et là. Ce constat est renforcé par l’observation suivante : si l’être reconstitué et réanimé qui occupe le septième récit bouclait la série des anecdotes, le héros de l’épisode conclusif est bel et bien, en tant qu’hôte présent et animateur d’une fête d’adieux, le baron de Quirval —, celui dont l’apparition tout au début donne à la série son intitulé. Ces petites mystifications et habiletés qui prêtent peut-être à sourire couronnent une succession de textes toujours un peu décalés.

La première histoire, celle qui donc prête son titre au volume, bénéficie déjà d’une construction faisant image : c’est une rhapsodie — littéralement : des chants cousus —, en l’occurrence une narration d’emblée frankensteinienne. Elle a une unité manifeste, mais qui ne devient évidente qu’après coup, car elle est composée de textes en apparence hétéroclites dont on reconnaît à l’usage qu’ils tournent autour d’une même visée. Douze textes de quelques pages. Douze : un chiffre lourd de charge symbolique, comme les mois de l’année, les apôtres de Jésus-Christ ou les travaux d’Hercule. Après nous avoir laissé croire qu’il allait être question de « l’image de la femme dans le cinéma fantastique américain », le maître d’œuvre invisible met en scène à travers le remake japonais d’un film d’Hollywood, lui-même tiré d’un roman imaginaire, trois filières de sens rapprochées par un subtil tressage : la légende de Gilles de Rais, telle que l’ont exposée Michelet puis Georges Bataille et qui serait la source du conte Barbe-bleue ; un atroce fait divers contemporain qui aurait eu lieu à Atlanta ; pour finir, un conte de fées avec ogre mangeur d’enfants qui nous reconduit en plein Moyen âge.

Et c’est ce meurtre anthropophagique qui forme l’arrière-plan et le but final de l’ensemble du chapitre. Lequel enchaîne successivement : un cours d’université ; une discussion entre l’auteur du livre-source et son éditeur ; une interview du second réalisateur japonais ; le blog d’une cinéphile ; un échange téléphonique entre l’actrice principale et le producteur du film américain ; une conversation de l’acteur principal avec sa petite amie ; un fait divers présenté au journal télévisé ; un très sérieux mémoire d’étudiant en sciences humaines ; un déjeuner réunissant producteur et metteur en scène ; l’article d’un critique obsédé d’idéologie politique ; un conte folklorique raconté par une grand-mère, et pour finir une saynète reconstituant un aspect de l’histoire dans une pseudo-réalité située en France au XVIIe siècle… La diversité des styles et des points de vue se révèle assez époustouflante.

Juste après le choc que donne cet habile montage, Sherlock Holmes vient devant nous dans le récit suivant résoudre le mystère de l’assassinat de… sir Arthur Conan Doyle, son créateur —, rien de moins. Dans le même esprit, le septième récit, déjà évoqué, démontrera que si on lit bien le Frankenstein de Mary Shelley — romancière disparue il y aura tantôt deux siècles qui néanmoins nous donne son avis par téléphone ! —, le monstre que nous baptisons du nom de son prétendu créateur n’a jamais existé ailleurs que dans l’imagination du médecin biologiste devenu sorcier et dans les lettres du capitaine Walton dont le vaisseau l’a recueilli près du Pôle Nord…

Entre-temps, une enquête aura exploré l’âme d’une jeune femme en train de devenir folle pour n’avoir pas compris pourquoi elle était fascinée depuis son adolescence par une copine d’université manifestement plus délurée qu’elle. Ensuite, une expertise de psychiatre aura permis à un assassin d’expliquer son crime en alléguant un cas de « personnalités multiples ». Une autre enquête nous aura conduits aux sources d’une « witch-fashion » (mode sorcières) — chapeau pointu, cape et balai fantaisie — supposée sévir chez les jeunes à travers le monde, en interrogeant l’histoire réelle de la « chasse aux sorcières » (XV-XVIIIe siècle), les magiciennes antiques et même quelques dieux et déesses des anciens gréco-romains, dans le but de rendre leur place parmi nous à ces malheureuses femmes si injustement décriées. Un dernier récit mettra en scène la gestion délicate des copinages fille-garçon où, à mesure qu’on prend de l’âge, on finit par hésiter entre l’amitié platonique et l’amour-passion. En somme, l’auteur semble hanté par le poids du subconscient dans l’activité obscure de nos psychés perverses, démentes ou criminelles.

Ces exemples convergents de description de la psychologie des sentiments humains sont superbement déchiffrés et présentés avec délicatesse. Illustrant ces phénomènes inquiétants de notre expérience la plus habituelle qui partout et depuis toujours font l’ordinaire des fictions folkloriques, épiques ou romanesques, ils sont placés ici sous le signe de la mise à distance, à la limite du second degré. L’écrivain fait constamment appel à l’humour, avec une finesse de touche dont le lecteur apprécie pas à pas la réussite. Il en résulte un agrément de lecture qui à la fois se maintient et se renouvelle du début à la fin du volume. Nous sommes à chaque instant pris par surprise et nous admirons la virtuosité du conteur en même temps que la subtilité de l’analyste.

Choi Jae-hoon est un artiste de notre temps. C’est un Coréen d’aujourd’hui, comme sont indiscutablement des Coréens actuels certains de ses héros et leurs comparses, comme sont coréens le décor et le milieu où ils vivent, les usages de leur vie quotidienne. Mais le public occidental se reconnaîtra aisément à travers ce qu’on pourrait appeler un exotisme fraternel ou une étrangeté familière, qui ne dépare pas les incursions hors de Corée et hors de la réalité du côté de chez Sherlock Holmes, chez Frankenstein et dans les mythes antiques.

Le sourire complice qui soutient en permanence l’écriture est d’une grande efficacité. C’est lui qui nous permet de goûter, et même de déguster, les moments presque bouffons où se manifeste une culture universelle qui, sans cela, ferait parfois l’effet de ce « coup de pistolet au milieu d’un concert » dont parlait Stendhal. Mais il faut insister sur le fait que le côté récits de cas cliniques que nous avons évoqué ne devient sensible qu’après coup : tout au long de la lecture, l’art du narrateur nous tient à l’écart des réflexions spéculatives. Il est un conteur trop habile, trop talentueux pour nous laisser le loisir de tirer au fur et à mesure la morale de ses histoires. Explorateur des marges, disions-nous ? Oui, certes, mais aussi enchanteur, une fois revenu dans la civilisation.

 


LE CHÂTEAU DU BARON DE QUIRVAL
DE CHOI JAE-HOON
Traduit du coréen par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël,
Decrescenzo éditeurs, 270 pages, 16 €.

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