Critiques Littéraires

L’identité dans la littérature Zainichi

L’anthologie de 18 volumes d’œuvres littéraires rédigées par des Zainichi parue en 2006 s’intitulait Anthologie de la Littérature Zainichi. Et lorsque les revues Shakai bungaku (Littérature sociale) et Shin nihon bungaku (Nouvelle littérature japonaise) ont publié un numéro spécial sur le sujet en 2007 et 2003, ils ont utilisé la même dénomination. L’absence des termes « kankokujin » ou « chosenjin » peut s’expliquer par le conflit idéologique entre les Zainichi suite à la division de la Corée à la fin de la guerre. C’est un peu comme si NHK, la chaine nationale japonaise, se mettait à diffuser des cours de langue coréenne intitulés « leçon de hangeul », le terme utilisé n’indiquerait qu’une fraction infime du contenu qui serait enseigné.

La littérature Zainichi dépeint la complexité de la vie des Coréens du Japon sous ses divers aspects, en traitant des thèmes de la diaspora, de l’identité, des minorités, du nationalisme, de la hiérarchie, du racisme, ou encore de la nationalité, de la langue, de la terre des ancêtres, de l’ethnicité, de l’idéologie ou de la division.

La première génération d’auteurs Zainichi, qui comprend entre autres Kimu Saryan (Kim Sa-ryang), Kimu Tarusu (Kim Tal-su) et Chan Hyokuchu (Chang Hyok-chu), écrivait en coréen, langue que tous considéraient encore comme leur langue maternelle, tout comme la Corée restait leur patrie. La seconde génération, avec Lee Kaisei, Kimu Hagyon (Kim Hak-yeong) et Kimu Sokubomu (Kim Seok-beom), commence à prendre ses distances avec le peuple coréen et sa langue, et à s’assimiler à la société japonaise. Alors que la première génération devait tenter de se faire une place dans une nouvelle société, la seconde génération est née au Japon, ce qui crée la confusion chez les Zainichi qui ne savent pas s’ils appartiennent au Japon ou à la Corée, au Nord ou au Sud.

À partir de la troisième génération, qui englobe des écrivains comme I Yanji, Yu Miri et Gen Getsu (Hyeon-wol), les questions d’idéologie, de nation ou d’ethnicité, tout comme la touche de nostalgie d’avoir quitté sa patrie, disparaissent au profit de tourments plus universels. Quatre auteurs Zainichi ont reçu le prix Akutagawa, l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon décerné par les éditions Bungeishunjun : Lee Kaisei en 1972, I Yanji en 1988, Yu Miri en 1996 et Gen Getsu en 1999.

La question de l’identité dans la littérature Zainichi est souvent traitée par l’utilisation des thèmes typiques de la nation, du peuple et de la famille. L’identité nationale ou ethnique prend la forme du dévouement porté à son pays ou à son peuple, qui demande parfois des sacrifices de la part des individus. Pour les Zainichi qui aspirent à conserver leur identité ethnique dans un pays qui défend à tout prix son unité nationale, les politiques nationales assimilationnistes échouent, intensifiant ainsi le sentiment d’altérité et renforçant les liens entre les membres de la communauté coréenne. Les œuvres Dans la lumière et Cheval céleste de Kimu Saryan, ainsi que Korea Strait et Le procès de Paku Tari de Kimu Tarusu, redonnent vie aux tristes vies du peuple de Joseon sous l’occupation japonaise et critiquent les intellectuels de l’époque qui en sont venus à trahir leurs propres frères. Lee Kaisei s’intéresse à sur la question de l’identité ethnique alors que Kimu Hagyon dépeint la sensation de marginalisation à travers l’esprit tourmenté d’un individu frustré, pour qui le statut de Zainichi est similaire à l’absence d’identité nationale. Dans Ile Volcanique, Kimu Sokubomu met en lumière le soulèvement de Jeju du 3 avril 1948, un sujet longtemps oublié des cercles littéraires sud-coréens. Dans Yuhi, qui raconte l’histoire d’une jeune Zainichi qui part faire ses études à Séoul, I Yanji explore l’intériorité de celui qui se sent étranger dans son propre pays. Dans les œuvres de Yu Miri par contre, la patrie n’existe pas. Les personnages sont constamment à la recherche d’une troisième possibilité d’existence, rejetant le retour au pays des ancêtres et la naturalisation. De façon générale, la crise, le tourment et la résistance face à son identité ethnique, c’est-à-dire les aspects considérés par le passé comme inhérents à la littérature Zainichi, ont presque tous disparu, anéantissant par la même la raison de conserver une catégorie de littérature dédiée, au-delà de la distinction entre littérature coréenne et japonaise.

La littérature Zainichi explore également la notion de famille en examinant les raisons qui font l’existence d’une famille, les valeurs issues du Confucianisme et les problèmes de la violence domestique. La première génération d’auteurs possédait un sens fort de la hiérarchie influencé par les traditions coréennes confucéennes et par l’histoire de la féodalité du Japon, ce qui les amenait à penser la famille comme unité de base d’un peuple ou d’une nation. Kimu Tarusu et Kimu Saryan dépeignent la famille comme entité inséparable du peuple et de la patrie, en utilisant les thèmes du conflit idéologique, de la résistance contre la discrimination ethnique et l’idéal de la famille confucéenne apporté de Corée. La seconde génération commence à questionner la famille traditionnelle coréenne, rejetant le pouvoir absolu du père basé sur la culture patriarcale confucéenne, et la structure du ménage traditionnelle qui permet la survie des traditions comme les réunions de famille lors des rites aux ancêtres.

sang et osLee Kaisei laisse de côté les questions ethniques pour se consacrer à la critique du père tyrannique, alors que la mère devient le symbole de la ferveur de l’éducation des enfants. La lampe à alcool de Kim Hagyon met en scène un jeune esprit tourmenté par une histoire familiale marquée par les conflits et la violence. Pour la troisième génération d’auteurs, la famille n’est plus source de conflits ou de discordes mais plutôt un ensemble détruit sans la moindre possibilité de réparation. Le père est décrit comme figure oppressive qui intensifie le conflit nationaliste à l’intérieur de la famille par le mariage. Les familles des œuvres de Yu Miri sont détruites au point qu’il est difficile de les considérer comme telles. Le personnage principal de La demeure de l’ombre de Gen Getsu finit par briser tous liens avec sa famille. Dans Sang et os, Yan Sogiru propose au lecteur de se plonger dans le quotidien d’un homme régi par ses instincts primitifs et son avidité, lesquels conduisent à la destruction de sa famille, chaque membre se mettant à considérer l’autre comme un ennemi à anéantir. Vue sous cet angle, chaque œuvre contient un trauma personnel issu de l’enfance de l’auteur, incluant les abus psychologiques et physiques de la part des parents, la violence à l’école, l’emmurement dans le silence, les tentatives de suicide et l’abandon des études.

Nombreux sont les auteurs qui proposent à leurs lecteurs japonais de s’apitoyer sur le sort des Zainichi en recyclant des thèmes comme les histoires familiales difficiles, et en s’inspirant de leurs expériences personnelles. Cela peut poser problème, car le conflit brutal entre le père et le fils ne représente pas le standard des familles coréennes. Alors que la première génération était affaiblie par son regard xénophobe issu d’une identité trop prononcée, la troisième génération fait face à un autre problème, celui de la disparition totale de l’identité, dans un monde où le vide identitaire est rempli par l’égoïsme.


 

 

Article paru dans le journal _list (www.list.or.kr). Traduction : Lucie Angheben

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