Portraits d'Auteurs

Interview KIM Ae-ran

Ces moments de souffrance qui deviennent de si beaux souvenirs

L’écrivain KIM Ae-ran

Leurs appréhensions ne venaient pas de sa réputation de débutante fougueuse ou de prodige, mais plutôt du fait qu’elle était une jeune écrivain précoce. Les lecteurs qui aiment ses œuvres expliquent  que ce n’est pas tant le fait qu’elle soit plus jeune que ce qu’ils croyaient qui les impressionne, mais plutôt sa façon de « trouver et comprendre des choses de la vie auxquelles personne n’avait jamais pensé ».  Kim Ae-ran ne cesse de taquiner agréablement la génération de ses ainés, ce qui d’ailleurs l’embarrasse, puisqu’elle reste un personnage iconique de la littérature coréenne des années 2000. Elle fait partie de ces jeunes auteurs qui ont de l’influence sur les coréens et coréennes d’une vingtaine d’années. J’ai rencontré la jeune Kim au café Yri, dans le quartier à la mode de l’Université de Hongik.

*

 Lors de vos débuts, les critiques se sont intéressés à vos nouvelles « Ma vie dans les supérettes », « Le poisson de papier » et « Always the narrator », et les ont décrites comme des peintures parfaites des jeunes coréens en route vers la trentaine. Qu’est-ce que vous aviez en tête quand vous avez écrit ces histoires ?

 Je suis née en province et j’y ai grandi. Du coup, tout ce que j’ai pu voir de Séoul quand je m’y suis installée pour aller à la fac m’a paru nouveau et intrigant. J’avais mon propre appartement pour la première fois. Beaucoup de choses ont attiré mon attention à Séoul parce que je n’étais pas habituée à l’espace et au mode de vie urbain. Je me demandais pourquoi une telle chose était à tel endroit, ou pourquoi un tel endroit était plus grand qu’un autre. Ce dont j’avais le plus envie à l’époque, c’était l’indépendance, avoir mon propre appartement. Je crois que mes textes se sont tout naturellement imprégnés de mes motivations personnelles.

« Ma vie dans les supérettes » a été très apprécié. C’est une vraie peinture de la réalité de la jeunesse coréenne et des supérettes de quartier qui sont si particulières.

 J’étais plutôt angoissée quand j’ai commencé avec ce texte. Je n’étais pas sûre d’arriver à en faire une nouvelle, sans doute parce qu’il n’y avait pas de personnage principal, mais un lieu.

 Je crois que certaines descriptions de lieux peuvent tout à fait retranscrire les sentiments d’une génération. Certains lieux, comme les supérettes, ont une signification très forte pour les jeunes adultes, que ce soit par rapport au travail ou aux courses. C’est un endroit très fréquenté et très banal, mais il est aussi synonyme de mauvais souvenirs. Je suis très intéressée par vos descriptions de la jeunesse dans la société coréenne. Si j’avais 20 ans, je ne serais pas très attachée à l’appellation « génération 880 mille wons ». Ne trouvez-vous pas ça dommage que la société considère les jeunes comme dénués d’amour, de romantisme et de passion, alors qu’ils devraient être leurs seuls moteurs à 20 ans ?

 D’une certaine façon, je crois que chaque génération qui passe se fait des idées sur les autres, qui se révèlent malheureusement être fausses. Les générations passés étaient surnommées « 4.19 » ou « 386 », en référence aux contextes politiques*[NDLR: on parle de la génération du « 19 avril  » en référence à la révolte estudiantine du 19 avril 1960 pour la démocratie; le terme « 386 » fait référence  à l’ordinateur dernier modèle en usage au moment des mouvements de protestation des années 80: le chiffre 3 renvoie à l’âge des étudiants (30ans), le chiffre 8 aux années où ils ont étudié à l’université (80′), le chiffre 6 à leur année de naissance (60′) ]. C’était intéressant, mais maintenant, notre génération est caractérisée par sa situation économique, c’est vraiment dommage. Comme si nous ne pouvions arriver à aucun résultat, et n’être qu’une analyse d’une situation présente.

Pourtant, quand je repense à mes amis et moi quand nous avions 20 ans, je me rappelle de nos salaires de misère malgré tous nos efforts et de notre grande fatigue. L’appellation « génération 880 mille wons » voudrait décrire la jeunesse, mais j’ai préféré aller au-delà de cette notion dans mes histoires. Beaucoup ne sont pas satisfaits de ce qu’ils ont et cherchent autre chose. Je n’ai pas cherché à décrire l’intégralité de notre génération, j’ai préféré me concentrer sur un seul individu à l’intérieur de la société. J’espère que ce que j’ai écrit correspond à mes attentes, et que je ne suis pas allée trop loin.

Dans « Quiz Show », Kim Young-ha nous rappelle que ce n’est pas facile d’avoir 20 ans en Corée aujourd’hui. On a eu accès à l’éducation, à la culture, on parle un anglais meilleur que celui de nos ainés, mais on est toujours aussi loin de la société. Les tentatives d’accéder au succès présentées dans ce roman sont vraiment touchantes. Que pensez-vous de ce point de vue sur la jeunesse ?

 Je suppose que faire partie de la génération la plus privilégiée va de pair avec la recherche d’un idéal meilleur, supérieur à la « normale » du passé. Je me rappelle avoir écrit un jour que si la pauvreté est un bon souvenir pour les générations passées, qui la considèrent comme héroïque, pour nous, elle doit rester secrète car elle inspire la honte. Dans l’ensemble, c’est vrai que notre génération est plus à l’aise, mais comment peut-on fixer une « moyenne » ? Même si nous avons le même âge, nous avons tous des vies différentes, selon notre classe sociale et notre région. Je me demande vraiment comment on peut réunir toutes ces différences dans une seule et même génération.

 En fin de compte, le fossé qui se creuse entre les générations est toujours en rapport avec les classes sociales. Quand j’étais à l’école, il y avait toujours des voyages scolaires organisés à Kyeongju ou aux montagnes de Sorak, mais maintenant on part de plus en plus à l’étranger. Néanmoins, tout le monde ne peut pas se le permettre, alors les enfants commencent à se sentir marginalisés pour des raisons économiques dès leur jeune âge. Dans ce contexte, votre nouvelle « Christmas Specials » est vraiment représentative de la lutte entre générations et classes sociales. Beaucoup de lecteurs ont été très touchés par ce texte qui dépeint habilement les souffrances de ces jeunes de 20 ans qui voient la pauvreté masquer leur insouciance.

 C’est l’histoire la plus choquante que je n’ai jamais écrite. J’ai vécu pendant longtemps aux alentours des universités et j’y ai vu de nombreux « love motels » de toutes tailles. Chaque fois que je voyais une de ces enseignes chatoyante, je pensais « Oui, aujourd’hui aussi beaucoup de gens sont en train de « le faire », ils ont l’air vraiment assidus… ». Je trouvais ça poignant. (rires) C’est un phénomène intéressant, surtout dans les grandes villes comme Séoul, où il est parfois très difficile, voire même impossible, de trouver une chambre un soir de Noël. J’ai écrit l’histoire en pensant à tous ces jeunes gens qui voudraient « le faire » mais qui ne peuvent même pas.

 J’ai l’impression que de nos jours il se passe beaucoup de choses, surtout à Noël. Quand j’étais plus jeune, il n’y avait aucun élément de stress par rapport à Noël. Je crois que c’est à partir des années 2000 que cette histoire d’offrir des cadeaux et de faire quelque chose de spécial a empiré. Le désir de consommer est devenu plus fort que jamais mais peu sont à même de satisfaire leurs besoins. Du coup, tout le monde souffre et ressent une sorte de manque. Je crois que c’est à 20 ans que l’on ressent le plus de sentiments de malaise. Je me demande si la perte de puissance de l’influence paternelle dans la maison est liée aux problèmes économiques des jeunes. Depuis la crise économique au début du siècle, il est devenu de plus en plus difficile d’être un bon père. Votre œuvre la plus appréciée, Cours, papa, cours ! est très lourde de sens, un témoignage vu de l’intérieur de ce déplacement du pouvoir dans le foyer. L’histoire se focalise sur la chute et l’absence du père, vue à travers les yeux de l’enfant. Elle décrit les problèmes relationnels de façon unique.

 Avec Cours papa, cours !, c’était la première fois que je parlais de la figure du père. J’ai commencé la phrase « Les pères sont… » et je ne savais pas comment la continuer. J’ai beaucoup pensé au personnage et j’ai fini par trouver ce que j’allais en faire. J’ai voulu le rendre drôle et le faire jouer avec moi.

 Pour finir, j’aimerais vous demander si vous avez un conseil à donner aux jeunes de 20 ans. Les jeunes coréens d’aujourd’hui se sentent comme pris au piège. Les frais d’inscription à l’université représentent des sommes astronomiques, leurs études représentent bien souvent des années de crédit à rembourser, et une fois leurs diplômes en poche, ils peuvent passer plusieurs années à chercher un emploi. Ils ont vraiment besoin d’encouragement et d’aide, mais on dirait que ce sont eux les plus négligés. Comment faire pour réussir dans ce monde où il y a tant de désirs et si peu de moyens ? En tant que jeune active, que leur diriez-vous ?

Je ne crois pas être en bonne position pour leur donner des conseils. Non pas qu’ils soient hautains, mais les conseils ont la fâcheuse tendance à augmenter le sentiment d’erreur. Quand quelqu’un vous dit « allez, courage ! », on pense tout de suite que notre propre manque de courage est une erreur. Je crois qu’il faut une aura spéciale pour donner des conseils aux autres. Je ne fais pas partie de ces personnes. Je suis encore influencée par mes propres désirs. Et je suis déprimée quand je ne peux pas avoir ce dont j’ai envie ; je ne suis pas capable de me libérer de la pression de la consommation. Alors je ne peux pas dire aux autres que ce n’est rien. Par contre, je garde le constant désir de faire remonter à la surface tout ce qui se cache au fond de moi. Peut-être vais-je y trouver quelque chose de bon et de positif. Je sais que ça me rend heureuse, et je crois que c’est pareil pour les autres personnes. J’ai choisi d’exprimer mes sentiments dans des romans parce que je n’arrivais pas à les résumer en une seule phrase ou à me sentir encouragée par le peu que j’avais. Je ne peux pas donner de bons conseils aux jeunes, comme « Fais ci, fais ça » ou « Tu devrais faire comme ça ». Je peux juste dire que j’espère continuer à dialoguer avec mes lecteurs et les personnages de mes histoires, qui ne cessent de me rappeler comment j’étais à 20 ans. Je souhaite rester un écrivain qui contemple l’époque dans laquelle il vit.

*

Epilogue

En Corée, les générations les plus anciennes s’inquiètent de plus en plus pour les jeunes. Ils croient que ceux-ci n’ont ni courage, ni passion, et aucune ambition, alors qu’ils devraient être pleins d’amour et de rêves. Et cet horrible surnom, « la génération 880 mille wons » n’est que la marque d’un sentiment trop souvent exprimé sans pitié par les anciennes générations. Mais les jeunes personnages des nouvelles de Kim Ae-ran montrent que les jeunes n’ont pas besoin d’être source de pitié ou d’inquiétude, ils doivent seulement se retrouver seuls. « boomerang kids » (pour ceux qui retournent vivre chez leurs parents) ou « Yi Tae-baek » (Isiptae taebani baeksu, soit, la moitié des jeunes est sans emploi) sont des surnoms qu’on leur impose, mais eux ne se voient pas comme ça.

Les jeunes gens, surtout lorsqu’ils ont 20 ans, ont le droit d’être sensibles à la notion de « être soi-même » et de chercher inlassablement  un moyen de se retrouver. Kim Ae-ran est de ces auteurs qui savent combien il est important de faire face à la question « comment être soi-même dans la vie ? ». C’est toujours un plaisir de la voir chercher son chemin, loin des avis des lecteurs, critiques et autres écrivains, avec des personnages qui savent nous remettre sur la bonne voie, quand on les accompagne dans leurs voyages à la recherche de soi.


Article paru dans _list (www.list.or.kr). Traduction : Lucie Angheben

 

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