Portraits d'Auteurs

Rencontre en tête à tête

Le poème que j’avais envoyé n’avait même pas passé le premier tour. Si j’ai posé cette question embarrassante, que j’aurais bien pu retenir un peu plus longtemps, c’est parce que je voulais savoir si j’étais une romancière ou une poète.

J’ai raccroché tout en me retenant de sauter dans tous les sens, consciente du panneau « silence » accroché dans la salle informatique. Après toutes ces années, cette joie contenue est toujours présente dans ma gorge, y exerçant toujours une pression désagréable. Un ami écrivain auquel je me suis confiée sur la question m’a conseillé de creuser un trou dans le sol et d’y éclater de rire trois fois chaque nuit, jusqu’à ce que je me sente libérée. J’ai tu ma victoire pendant toute la journée. J’avais comme l’impression que partager cette information me concernant revenait à commettre un sacrilège, quand bien même j’avais très fortement envie de la crier sur tous les toits. C’est alors que la honte et la fierté, le courage et l’anxiété de porter en moi un tel secret ont commencé à résonner en moi. Je me suis donc décidée à en parler à quelqu’un.

Lorsque ma mère a décroché son téléphone, elle était dans un karaoké. Ma mère, cette femme travailleuse de la campagne qui chantait comme un pied, avait fermé boutique pour se rendre directement au karaoké, bien que la soirée venait à peine de commencer. Cela ne m’a même pas étonnée. À cette époque, les seules nouvelles qui franchissaient la porte de mes parents dans leur village campagnard de la côte ouest étaient les « mauvaises nouvelles », les « très mauvaises nouvelles » et « pire ». Ma mère avait l’air un peu éméchée. Mais elle était vraiment heureuse d’entendre la nouvelle que je lui annonçais. J’entendais la voix d’autres femmes en train de chanter pendant que ma mère s’égosillait pour se faire entendre.

J’étais encore sous le coup de l’émotion après ma victoire, non seulement parce que c’était une bonne nouvelle mais aussi c’était la première bonne nouvelle à arriver après les mauvaises, très mauvaises, et même pires, nouvelles qui l’avaient précédé. Ma mère avait dû penser la même chose. La chance de notre famille n’allait pas s’inverser en une nuit, et ma mère allait passer encore de nombreuses soirées au karaoké. Peut-être est-ce la raison pour laquelle même aujourd’hui, à chaque fois que j’entends le mot « concours du nouvel écrivain », je pense à tous ces karaokés dans les coins les plus reculés du pays. Je pense aux paroles des chansons populaires que ma mère et sa voix de canard ont dû chanter à tue-tête, à sa participation tacite à la ringardise de l’existence. Ce que nous appelons littérature doit avoir commencé de la même manière que les chansons.

J’ai célébré la bonne nouvelle toute la nuit avec quelques amis. Un ami aux cheveux longs m’a acheté un gâteau glacé. Le quartier d’Imun-dong n’étant pas des plus réputés pour ses grandes chaines de boulangeries rutilantes, le seul gâteau glacé que nous avons pu y trouver a été une chose bariolée au goût de liquide vaisselle. Le gâteau en forme de nounours s’est quand même retrouvé au milieu de la table et nous y avons tous planté nos cuillères. Nous avons fait de notre mieux mais nous n’avons pas pu le terminer entièrement. Pendant que nous discutions négligemment autour d’un verre, l’ami qui avait acheté le gâteau s’est plusieurs fois murmuré à lui-même, l’air déçu : « J’aurais dû aller au Baskin Robbins… » Moi qui avais eu la prétention de demander si j’avais remporté la fiction ou la poésie au téléphone ce jour-là, je ne me sentais pas encore capable de vivre d’écriture.

En marchant devant une boulangerie aux alentours de mon université quelques années plus tard, j’ai repensé à cette fameuse nuit. Le visage du nounours qui se creusait doucement, au niveau des yeux, au niveau du nez, et les mots que mon ami se répétait incessamment. C’est alors que j’ai réellement compris la gentillesse qui se cachait dans ces mots : « J’aurais dû aller au Baskin Robbins… » Quelque part, dans une boulangerie obscure, quelqu’un s’affairait à tenter d’imiter un véritable gâteau glacé ou quelque chose qui ressemblait à un véritable gâteau glacé. Cette gentillesse maladroite m’a enveloppée comme un duvet moelleux, me chérissant et m’encourageant.

Le jour de la cérémonie de remise des prix, j’étais vêtue sobrement. Un pull en laine grise, des jeans délavés, des mocassins kaki. Ensemble, ils donnaient une image décontractée, mais ils étaient tous fringants neufs. Me remémorant cette journée, je me rappelle ma mère assise bien droite sur sa chaise pendant que je balbutiais mon discours de remerciement fait de prêchi-prêcha dans une tentative de ressembler à un « vrai » écrivain, le restaurant de viande vers l’hôtel de ville où nous sommes allés célébrer ma victoire, la peau gercée du dos des mains de mon père qui déposait des morceaux de viande sur mon riz, tout le monde qui essayait tour à tour d’ouvrir une bouteille de vin que quelqu’un avait apportée, et ma mère remplissant son verre à bière de vin en critiquant la nourriture de Séoul. À propos des gens cultivés qu’elle avait rencontrés à la cérémonie, par contre, elle ne pouvait que faire des éloges.

Qu’est-ce qui, de la littérature, des arts et lettres, avait pu impressionner mes parents à ce point ? Pour mes parents, les gens impliqués dans ce genre de choses étaient en quelque sorte différents, mieux qu’eux. Leur admiration était vague mais leur respect était néanmoins présent. Pour eux, le monde des lettres était synonyme de recevoir des coups de téléphone de la part des professeurs de leur fille, même si personne ne le saurait jamais. Apprendre, c’était être vénéré. Exception faire de leur émerveillement, j’ai trouvé que la cérémonie de remise des prix avait tous les attributs d’un cirque miniature et surfait. Et cette sensation n’a fait qu’augmenter au fur et à mesure que j’essayais de m’adapter aux autres personnes présentes dans la salle. En prononçant mon discours, j’ai déclamé quelques stupidités, comme les autres. Mais avec mes amis et ma famille, à nous affairer pour tenter de déboucher cette bouteille, à avaler la viande que mon père posait dans mon bol, je me suis rendu compte que la littérature n’était pas à la cérémonie mais bien à l’intérieur de tous ces gens qui avaient gracieusement accepté de venir. Leur littérature n’était pas de celles qui prennent parti, mais de celles qui englobent jusqu’à la vanité de l’écrivain débutante qui pour la première fois vient de s’essayer face au public, reconnaissant ainsi qu’elle devait bien avoir quelque chose à dire sur la vie. Je suis encore saisie par cette accolade, continuant à faire des erreurs et à apprendre d’elles, encore et encore. D’ailleurs, je suis encore stupéfaite de voir que mes mots prennent un sens différent dans une langue différente, comme ça, créant des ondulations que jamais je n’aurais pu imaginer.

Je me souviens du jour où l’on m’a pour la première fois appelée « écrivain ». Et je me souviens de l’endroit où se tenait ma mère lorsqu’elle m’a dit : « félicitations ». Ce karaoké dans lequel elle avait essuyé ses larmes. Ce karaoké où elle s’était rendue pour survivre, non pas pour se distraire, lorsque la vie lui envoyait trop de mauvaises nouvelles pour qu’on puisse les effacer d’un éclat de rire ou d’une blague lancée au hasard. Même si parfois, elle s’y rend bien pour se divertir. C’est pourquoi si jamais, à un certain point de mon existence, je me trouve face à face avec vous dans un texte que j’aurais écrit, et si vous semblez quelque peu affamé, le gâteau glacé, c’est ma tournée.

*

  • J’ai tracé ma route avec quelqu’un à mes côtés
                                                       Par PYUN Hye-young, écrivain

 

J’ai parfois l’impression qu’Ae-ran pense avec ses yeux. De grands yeux noirs qu’elle braque malicieusement sur le monde, d’un regard fort, long, profond et persistant, avant de le retourner sur elle-même. De grands yeux noirs qui enregistrent tout ce qu’ils voient. C’est alors qu’Ae-ran met des mots sur ces visions fortes, longues, profondes et persistantes, prenant à chaque fois le temps qu’il lui faut pour écrire chaque phrase.

J’ai parfois l’impression que c’est la même chose lorsqu’elle parle. Si vous avez déjà surpris Ae-ran devenue soudainement muette en plein milieu d’une phrase, clignant lentement des paupières comme si elle fixait le vide, vous pouvez être sûr que vous n’êtes que le témoin d’un petit échauffement mental. Contractant les muscles de ses pensées, Ae-ran fait un bond dans les airs et finit souvent par atterrir sur une blague. Nous éclatons tous de rire ou hochons la tête, comprenant que d’autres blagues et d’autres éclats de rire suivront. Parfois, nous la taquinons un peu avant de nous mettre à rire.

Les blagues d’Ae-ran sont souvent un moyen de se débarrasser d’inquiétudes banales mais gênantes, de coïncidences imprévisibles, et de certains moments sans aucune particularité. Mais ce qu’elle pense alors est bien au-delà du royaume des blagues, de cet écart invisible entre les blagues, leur pâleur et leur fragilité. Et pendant qu’elle n’essaie même pas d’effacer les traces laissées par tout ce qui lui est arrivé, elle y repense pendant longtemps, elle les observe, et elle les épouse. Elle ne creuse pas les choses difficiles à dire ou à expliquer, elle les change en blagues, ou elle y noue un nœud narratif, qu’elle laisse alors aux soins de ses grands yeux noirs qui épient à la fois le monde et son monde.

Elle ne tire aucune conclusion sur les gens ou les choses, préférant émettre des suppositions et des « je suppose ». Elle est persuadée que l’intérêt de l’écriture c’est « ces instants lorsque je sens le monde et le peuple qui l’habite m’impressionner, sans aucune religion ». L’écriture de fiction se résume à une sorte d’attitude, une façon de faire face au monde et de traiter les êtres qu’elle y rencontre le mieux possible. Elle sait que si l’on tend une main à la joie, ce sera toujours la tristesse qui attrapera l’autre.


Articles parus dans la revue _list (www.list.or.kr). Traduction : Lucie Angheben.

 

 

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