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JISEUL

jiseulImmédiatement après la capitulation du Japon le 15 août 1945, sur l’ensemble de la péninsule coréenne la vie sociale et politique se réorganise après 50 ans d’occupation. La police et les institutions pro-japonaises sont progressivement remplacées par une administration nouvelle. Sur l’île de Jeju, la reconstruction du pays avance peut-être plus vite que dans le reste de la péninsule, en ce temps-là sous tutelles soviétique et américaine, respectivement au nord et au sud du 38e parallèle. La  longue tradition d’activisme social de l’île, qui lui valut pendant des siècles la méfiance et un certain mépris du pouvoir central, permet à l’entraide de s’organiser rapidement pour venir au secours de ceux qui avaient le plus souffert des exactions japonaises. Des comités populaires se créent pour se constituer en un gouvernement local dirigé par les responsables des corporations de pécheurs et de paysans, soutenu par l’ensemble des villages que compte l’île. Inquiète de ce bastion rouge en son sein, la toute jeune république de Corée ( 1948), par l’entremise de son gouverneur sur l’île, Yu Hae-jin, fait intervenir des factions d’extrêmes droites pour noyauter et écraser les comités populaires locaux. C’est ainsi que la police tire sur la foule à l’occasion de plusieurs manifestations. C’est là que commence la guérilla communiste et que débute Jiseul, inspiré d’une histoire vraie.

Des habitants d’un petit village de l’intérieur se réfugient dans une grotte avec pour seules provisions des «jiseul» (« pommes de terre » dans le dialecte local). Pendant environ deux mois, ils vont survivre dans le froid, l’obscurité et l’exiguïté de leur cachette, avant de s’enfuir pour finalement être massacrés. L’histoire de ces hommes et de ces femmes pourrait être celle de n’importe quel villageois de l’île, tant la répression fut systématique et meurtrière : au printemps 49, lorsque la guérilla est écrasée, on compte près de 30000 insulaires tués, environ 40000 maisons détruites. Ce récit fut porté à l’écran en 2012 par O Muel puis adapté en bande dessinée par Keum Suk Gendry-Kim. Loin d’une surenchère de scènes guerrières, l’auteur retranscrit dans les nuances de noirs l’intensité dramatique de la situation. Le résultat est un album d’une grande sobriété avec une forte dimension mémorielle. Il rappelle dans une certaine mesure le travail du dessinateur Park Kun-woong, qui puise le matériau de son œuvre dans les événements sombres de l’histoire coréenne contemporaine (Massacre au pont de No Gun Ri).
Alors que pendant longtemps il fut impensable d’aborder le sujet en raison de l’antagonisme Nord/Sud, mais surtout de l’implication du gouvernement dans le massacre de civils, le livre de Keum Suk nous autorise aujourd’hui un devoir de mémoire pour que ne soient pas oubliés les événements qui ont meurtri cette petite île au sud de la Corée. Une œuvre qui forme le vœux que chacun trouve le repos pour son âme.


JISEUL
DE  KEUM SUK GENDRY-KIM (http://suksuksuksuk.blogspot.fr/), d’après le film de O MUEL, Jiseul (2012)
Préface de Benjamin JOINAU
Traduit du coréen par Mélissa DAVID.
Édition Sarbacanne, 256 pages, 22 €.

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